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12 octobre 2009 1 12 /10 /octobre /2009 11:26

MAROC

 

OCTOBRE 2009

 

 

 Jeudi 8 octobre : Ralentissement à la hauteur de la sortie pour Séte mais nous sommes au port avant onze heures. Je vais accomplir les formalités d’embarquement au bureau de la compagnie puis nous attendons l’heure de monter à bord du Mistral Express. Peu de touristes, beaucoup de Marocains entassés dans des fourgonnettes surchargées, chibani de retour au pays, quelques familles, nous sommes déjà au pays ! Nous occupons une cabine de quatre en ayant payé un supplément pour y être seuls, avec des toilettes privées. Le navire se révèle vite un rafiot espagnol déclassé, en triste état. Salons fermés, fauteuils au skaï arraché, climatisation insuffisante, propreté limite, ce n’est pas une croisière ! L’embarquement terminé, nous attendons avec impatience le signal du repas, inclus dans les prestations. Une queue s’est déjà formée devant le self service. Menu unique : une salade de céleri et un poulet (aux olives tout de même…) frites et une pomme qu’il faudra affronter dans un combat incertain avec des couverts en plastique, eau à volonté… Nous sommes les seuls à aller acheter des bières pour accompagner ce festin. Nous retournons dans la cabine climatisée pour une sieste appréciée. Nous descendons dans le seul salon ouvert où je déniche une prise de courant pour brancher l’ordinateur et nous étudions les débuts de l’itinéraire. Intrigué par une queue qui s’est formée, je m’en approche. Ce n’est pas une collation de quatre heures mais le contrôle douanier. Je remplis des fiches de police et commence la queue. Je vais y passer plus d’une heure et demie à attendre mon tour. Un unique douanier, sans doute puni, rédige les documents d’autorisation de circuler pour les véhicules, sans les tamponner… Il serait sans doute plus rapide mais trop simple peut-être de les distribuer aux conducteurs, à charge pour eux de les remplir… Quand j’en ai terminé, il est temps de faire la queue pour le dîner… Une soupe que Marie juge bonne, un poisson pané et un éclair au chocolat très honnête et il ne nous reste plus qu’à regagner nos quartiers pour une nuit en mer.

 

Vendredi 9 octobre : Je suis réveillé tôt, reste au lit à somnoler, lire, m’habituer au GPS en repérant notre position et l’heure estimée d’arrivée. Quand Marie se réveille nous allons prendre le petit déjeuner. Pour avoir du thé il faut s’adresser au bar et il n’y a plus de beurre… Une nouvelle queue s’allonge devant le bureau du policier chargé de viser les passeports. Une Française m’indique qu’il est plus rapide d’envoyer Marie avec les deux passeports car elle sera dispensée de faire la queue. Aussitôt dit, aussitôt fait, et effectivement l’opération ne dure pas deux minutes. De l’avantage d’être une femme (et une touriste ?) en terre marocaine… Nous regagnons la cabine pour y lire puis nous allons contempler le sillage du bateau, à l’abri du vent avant d’aller faire une heure de queue pour le déjeuner : un tajine de bœuf correct. Les repas sont globalement satisfaisants en qualité et en quantité mais les conditions déplorables. Marie retourne à la cabine pendant que je vais taper ces lignes dans la tiédeur du seul salon accessible. Je la retrouve pour une sieste bien venue. Nous ressortons pour aller nous promener sur les ponts puis dans un salon où il nous faut du temps pour trouver deux fauteuils point trop fatigués. A l’approche de Nador, plus tôt que prévu, à peine quatre heures, heure locale, nous libérons la cabine puis nous descendons à la voiture. Nous devons attendre l’accostage puis l’ouverture du pont mais nous sommes dans les premiers à sortir. Il faut encore courir pour faire enregistrer les documents douaniers puis les faire tamponner et enfin nous sortons du port. Le soleil est déjà bien bas et à six heures il sera couché. Je vais acheter du pain à la tienda, l’Espagne est proche ! Nous cherchons un endroit pour la nuit. Un parking à l’extrémité du long front de mer nous paraît convenir. Nous parcourons la corniche sans trouver mieux et revenons nous y installer. C’est le lieu de promenade de fin de journée mais le calme vient avec la tombée de la nuit. Nous dînons de nos restes de poulet, je ne me sens pas très bien, un mal de tête me prend. Nous sortons après dîner  et marchons jusqu’à l’extrémité d’une jetée où un modeste café avec des tables et des chaises en plastique nous paraît le parfait endroit pour boire un thé à la menthe en contemplant les maisons blanches et les immeubles récents. Un joueur de flûte est suivi non par des rats mais par une horde de chats qu’il entraîne, attirés non par sa flûte, inexistante, mais par les poissons qu’il leur distribue. Nous revenons nous coucher, mon mal de tête a disparu. La soirée est troublée par les klaxons d’un cortège de mariés puis par les discussions de noctambules bavards. Nous pouvons nous endormir quand ils s’éloignent.

 

Samedi 10 octobre : A une heure du matin un fourgon de police nous réveille. L’endroit est dangereux, il y a plein de voleurs et nous ne pouvons rester là ! J’essaie de parlementer mais rien à faire, nous devons les suivre et stationner devant le commissariat. Sans doute l’endroit le plus bruyant de la ville ! Un ivrogne, ou un fou, ne cesse de hurler, les policiers crient, les voitures de police démarrent, reviennent, sans souci de la tranquillité de leurs hôtes forcés. Enfin nous parvenons à trouver quelques brèves heures de sommeil avant le jour. Dès que nous sommes réveillés, nous retournons au parking du bord de mer. Un beau soleil éclaire la ville qui commence à s’animer. Nous la quittons après un dernier regard à sa lagune, un beau plan d’eau qu’un projet d’assainissement tente de faire revivre. Nous roulons en respectant bien les limitations de vitesse, les radars sont de sortie ! Plein de gasoil à un tarif appréciable. Nous roulons dans une plaine agricole, des paysans vendent d’énormes courges sur le bord de la route. Nous bifurquons en entrant dans les monts des Beni Snassen, de basses montagnes couvertes d’un maquis méditerranéen. Nous montons jusqu’au village de Tafoughalt d’où nous poursuivons en direction de grottes creusées dans la falaise. Nous n’arrêtons pas à la première que nous nous contentons d’apercevoir d'en bas. A la seconde, celle dite du Chameau, nous marchons jusqu’à l’entrée mais elle est bouchée par des buissons d’épineux pour interdire de pénétrer dans le dédale des couloirs, réservés aux spéléologues. Nous continuons sur une piste étroite, souvent taillée dans la roche, qui va courir sur les crêtes des montagnes en offrant de belles vues sur la plaine dans le lointain, les montagnes et les villages dans les creux, de simple masures d’où ne se distingue que la mosquée moderne et colorée ! Quelques maisons récentes sont peintes d’un joli rose vif… Nous atteignons le point le plus élevé, à près de 1500 mètres. Nous déjeunons à côté de Marocains qui font rôtir des poulets à la broche sur la braise et nous invitent mais nous déclinons, l’estomac déjà plein. Nous retrouvons une bonne route goudronnée qui nous ramène dans la plaine. Les gens ne parlent que rarement français, parfois espagnol mais le plus souvent uniquement arabe. Nous arrivons à Oujda et trouvons à nous garer à l’entrée de la medina. Nous nous y promenons, les étals proposent toute une quincaillerie de contrebande et les boutiques de vêtements regorgent de robes pailletées. L’intérêt est limité mais nous ne sommes absolument pas importunés, les gens sont gentils, souriants, peu habitués aux touristes. Nous allons jeter un œil dans un ancien palais, deux patios successifs décorés de beaux zelliges et de stucs sur les colonnes, un mariage s’y prépare. Nous repartons en direction de Figuig et roulons jusqu’à ce que le soleil baisse. Marie ne veut pas s’arrêter dans la nature et nous nous garons pour la nuit à proximité de maisons. Bien sûr les enfants accourent, une jeune fille qui prépare le baccalauréat vient réviser avec Marie, heureuse de retrouver ses habitudes de pédagogue, mais nous sommes effarés par son très faible niveau de langue…

 

Dimanche 11 octobre : Une bonne nuit, sans visite impromptue. Au matin, les gosses viennent gratter à la porte mais nous n’ouvrons que quand nous sommes prêts à partir. Naïma, la jeune fille d’hier soir, vient nous dire au revoir, nous la prenons en photo et promettons de les lui envoyer. Nous continuons de descendre vers le sud sur une route de moins en moins fréquentée. Nous sommes dans un paysage plat, ocre rouge et vert. Une herbe éparse et rase donne l’illusion de verdure et nourrit les grands troupeaux de moutons et de chèvres qui pâturent. Leurs bergers portent toujours un chèche dont ils laissent pendre un pan dans le dos. Nous approchons d’un chaînon que nous franchissons pour arriver à Bouarfa. Nous continuons en direction de Figuig, dans un couloir désertique, entre deux barrières montagneuses, arides et désolées. Les cailloux roulés par les oueds sans eau depuis longtemps barrent d’une coulée gris clair les aplats mauves, ocre et le vert timide de ce paysage abstrait. Contrôle de police avant d’arriver à Figuig, nos fiches de renseignements préparées font merveille ! Nous traversons le centre ville très endormi en ce dimanche, déçus de ne pas trouver d’anciennes maisons. Nous trouvons l’hôtel qui fait aussi camping. Il est très bien situé, sur le rebord de la falaise, surplombant la palmeraie, devant les montagnes qui marquent la frontière avec l’Algérie, si proche mais interdite. Nous nous installons dans un joli jardin, bien entretenu, entre des palmiers. Nous déjeunons en sortant table et fauteuils. J’y passerais facilement l’après-midi mais Marie ne l’entend pas de cette oreille et après avoir admiré la vue sur les milliers de palmiers d’où s’échappent les aiguilles des minarets des villages qui constituent l’oasis, nous partons en exploration. Nous commençons par le ksar de Zénaga, l’un des sept de Figuig, au pied de la falaise. Grosse déception, nous ne trouvons plus trace des constructions en pisé. Elles sont remplacées par des maisons modernes, quelconques, sans doute plus confortables, alignées le long de routes désormais goudronnées. Encore heureux qu’elles soient revêtues d’un enduit ocre ou rouge. Nous traçons une grande boucle entre elles et les hauts murs des jardins de la palmeraie avant de remonter sur le plateau. Nous allons nous garer à l’entrée d’un des autres ksar, celui de El Oudaghir. Nous en franchissons la porte d’enceinte, en triste état, et circulons entre les maisons qui pour beaucoup sont en ruine, dans des ruelles à demi souterraines, toutes dallées avec une rigole au milieu. Nous contournons la grande mosquée, récente, les passages qui l’entourent sont pourvus d’arches décoratives. Nous nous faisons indiquer la vieille mosquée, à l’extérieur de la cité aux ruelles couvertes, et au milieu de quelques palmiers. Son minaret octogonal a perdu son crépi mais il a plus de charme, derrière les palmes de ses voisins plus élancés, que celui de la grande mosquée. Nous récupérons la voiture, rencontrons des touristes qui étaient sur le même bateau, causons piste avec eux puis nous cherchons à voir d’autres ksour. Mais le soleil baisse déjà et après être allés admirer la vue sur la palmeraie depuis un autre point de vue, nous revenons vers l’hôtel. Dernière promenade pour approcher une des anciennes tours de guet, inutiles désormais, au milieu d’un des jardins de la palmeraie, parmi les grenadiers, les palmiers et les minuscules parcelles qu’irrigue un réseau de canaux, en partie souterrain. Les murs qui délimitaient les jardins s’écroulent et les vergers ne semblent plus tous bien entretenus. Nous revenons nous installer au camping. Nous prenons, Marie un thé à la menthe et moi un soda sur la terrasse de l’hôtel qui domine la palmeraie, des nuées de hérons garde-bœufs volent puis se posent sur le même arbre. Nous retournons au camion quand la nuit tombe pour lire ou écrire avant de nous offrir le premier pastis du voyage. Nous dînons ensuite sur la terrasse d’un excellent et copieux tajine de chevreau, sans légumes mais avec profusion de raisins secs. Faute de vin au restaurant, nous allons chercher notre reste de Bordeaux. Nos voisins, une équipée de 4x4, ceux qui étaient sur le bateau, nous dissuadent de partir en groupe trop nombreux… Nous retournons au camion pour une nuit au calme.


Lundi 12 octobre
 : Encore une nuit de repos, troublée au réveil par l’équipée des Français en 4x4 qui discutent à voix haute en passant devant le camion. Si j’avais encore une vingtaine d’années, je haïrais ces nantis avec leurs bagnoles de parvenus… Douche, plein d’eau et nous quittons cette très agréable auberge. Nous trouvons un cybercafé, les ordinateurs ont connu des temps meilleurs et la connexion est très lente. Nous parvenons tout de même à envoyer un message à Julie et à Nicole et à mettre le début du récit dans le blog. Achat d’une kesra, de citrons rachitiques, plein de gasoil et nous sortons de Figuig. Peu après le contrôle, nous prenons une piste pour revenir sur Bouarfa. Les Français en 4x4 nous ont assuré qu’elle était très belle. Effectivement dans la première partie nous longeons de belles montagnes plissées, aux strates rouge sombre. Des postes de contrôle militaires délimitent la zone frontalière, occasion de distribuer des fiches de renseignement…Nous traversons le chantier d’un barrage, la piste devient moins bonne, moins marquée. Nous nous essayons à l’utilisation du GPS, pas indispensable mais rassurant. Nous roulons dans une plaine sans croiser personne jusqu’à retrouver le goudron. Nous déjeunons puis rejoignons Bouarfa, traversée sans s’arrêter. A la sortie de la ville, nous trouvons la piste qui doit nous permettre de rejoindre celle relevée dans le guide de Gandini, avec l’espoir d’être ce soir aux gravures rupestres du Grand Ghilen. Nous avons repéré des points que nous essayons de trouver avec le GPS. Au début, la piste est facile à suivre, elle serait roulante si elle n’était pas continuellement coupée par des oueds ou de simples ruisseaux à sec mais qui ont raviné la piste. Des campements de nomades sont éparpillés dans la plaine encore verdoyante. Les khaïmas sont toujours tissées en laine marron, mais leurs « murs », autrefois également tissés, sont aujourd’hui constitués de sacs ou de bâches plastiques ! Puis les traversées d’oueds commencent à être plus difficiles et bientôt la piste disparaît… Nous suivons des traces qui nous amènent à un puits mais ce n’est pas la direction qu’indique le GPS. Je me lance en hors-piste en me faisant tirer sur le point repère suivant, la moyenne chute et le temps passe. Nous retrouvons des traces qui semblent aller dans la bonne direction mais elles aboutissent dans un cul-de-sac, à des maisons en ruines, inhabitées. Nous repérons des constructions vers lesquelles nous nous dirigeons et nous nous faisons remettre sur la bonne voie. Nous retrouvons une bonne piste, confirmée par le GPS et franchissons le jebel Ourak par un col qui débouche dans une autre plaine. Premier troupeau de dromadaires. Si nous nous arrêtons pour demander notre chemin auprès d’un campement, aussitôt tous les hommes se précipitent pour réclamer des cigarettes, denrée rare et sans doute chère. Nous avons le soleil de face et la conduite devient pénible mais nous réussissons à atteindre la piste, devenue goudron, que nous devrons suivre demain. Nous arrêtons peu après, à l’écart de la route, à côté d’un petit oued. Nous préparons les données du GPS pour la journée de demain…

 

Mardi 13 octobre : Il ne fait pas chaud au petit matin. Marie tarde à se réveiller. Nous sommes seuls sur terre, un berger passe au loin, lentement, derrière son troupeau ; parfois des appels, des chants dans le lointain. Nous repartons sur le goudron pour quelques kilomètres jusqu’à ce que nous apercevions sur notre droite, à environ deux kilomètres un gros rocher rouge, isolé. Il s’agit du Grand Ghilen, un site préhistorique. Pour l’atteindre nous devons quitter la route et piquer droit dessus mais la traversée d’une zone de sable plantée de grosses touffes d’alpha sur des buttes entre lesquelles il faut louvoyer, ne manque pas de nous causer des frayeurs mais ce n’est pas encore cette fois-ci que nous nous planterons (merci Land Rover, merci petites vitesses, merci blocage du différentiel). Grâce aux coordonnées, précisées dans le guide (merci Gandini), nous trouvons les dalles sur lesquelles ont été gravées au néolithique quelques belles représentations d’une faune disparue et plus récemment d’innombrables et malhabiles petits sujets qui, hélas, recouvrent les plus anciens. Un éléphant de grande taille, avec de belles oreilles, un félin, le ventre creusé, un sanglier et des autruches sont encore visibles. Nous sommes néanmoins déçus, nous attendions de plus belles gravures, comme celles du Sud, d’Assa ou de Tazzarine dont nous avions le souvenir. Nous retournons sur la route, en évitant la zone de sable avant de bifurquer quelques kilomètres plus loin pour un autre site de gravures. Au début, parcours encore hors-piste avec traversée d’un lit d’oued, puis nous retrouvons des traces de véhicules qui nous mènent au site, au pied d’un éboulis de roches rouges. Nous revoyons quelques gravures très récentes ; une dalle couverte de signes indéfinissables et de lignes géométriques est difficile d’accès, Marie n’y monte pas. A quelques centaines de mètres, pénibles sous un soleil qui chauffe en plein midi, et que nous parcourons sans chapeau et sans eau (merci l’organisateur), nous trouvons quelques restes de troncs d’arbres fossilisés mais nos prédécesseurs n’ont pas manqué d’en emporter un petit morceau en souvenir… Une dalle, un peu plus loin, devrait avoir des bouquetins gravés mais, bien que localisée, je ne trouve rien. Retour à la voiture pour avaler un litre d’eau gazeuse fraîche. Nous revenons près de la route déjeuner puis nous continuons. Nous n’allons pas jusqu’à Anoual et partons sur une piste tracée dans un paysage de roches volcaniques noires. Les traversées de ruisseaux doivent se négocier délicatement, ce qui n’empêche pas le pare-choc arrière d’encaisser de nouveaux heurts et de continuer de se déformer à chaque fossé… La traversée d’un oued, presque à sec, manque d’être l’occasion de sortir les plaques de désensablement mais en m’y reprenant avec de l’élan, je passe. Ce n’est que partie remise… L’itinéraire continue en hors-piste, en fait nous suivons les traces de prédécesseurs. Une partie du parcours se fait dans le lit d’un oued et là, enfin, je réussis, dans une marche arrière à l’aveugle, à me planter dans du sable humide. Rien n’y fait, il faut sortir les plaques et la pelle, dégager les roues, glisser les tôles et ainsi réussir à repartir (merci les tôles)… Nous arrivons à un douar habité d’où nous devons de nouveau rallier un point en hors-piste. Mais impossible de trouver un passage au milieu des touffes d’alpha. Nous atteignons le bord d’un oued à traverser mais nous sommes sur une falaise et il n’y a pas de descente en vue, nous tournons, virons, revenons sur nos traces avant de nous décider à revenir nous renseigner au douar, mais la route qu’on nous indique n’est pas celle prévue. Faute de résoudre le problème, nous la suivons en espérant rejoindre l’itinéraire plus loin. Le soleil a bien baissé et, comme hier, je l’ai en plein de face. Nous décidons de nous arrêter en rase campagne. Nous n’aurons pas fait beaucoup de kilomètres aujourd’hui ! Il fait nuit à six heures et en attendant le moment de dîner, que faire si ce n’est prendre un pastis glacé ? (merci Ricard). Pour dîner, Marie a prévu des barquettes individuelles de veau aux légumes, carottes et courgettes et bien sûr, il y a plus de légumes que de viande… Pour calmer ma faim, je fais cuire un reste de pâtes ex-fraîches, non conservées au réfrigérateur. Elles ne sont pas aux épinards mais elles sont vertes… Cuites, c’est moins évident… J’y survivrai…

 

Mercredi 14 octobre : Après le petit déjeuner, tandis que Marie se prépare, je me promène aux alentours, seul dans ce superbe paysage minéral, de la roche et des montagnes sans la moindre trace de végétation sur 360°. Nous reprenons la piste en partant plus tôt que d’habitude, ne sachant pas trop ce qui nous attend… La piste, comme les précédentes, serait bonne sans ces continuelles traversées de ruisseaux qui doivent, pour les plus difficiles, se négocier au pas, ce qui n’empêche pas le pare-choc arrière de continuer de racler. Nous grimpons un col et avons la surprise d’y rencontrer quatre motards qui marquent une pause. Un couple d’amoureux peu aimables et deux autres habitués des pistes avec qui nous causons quelques minutes. Le paysage est, dans toutes les directions, du caillou rouge sombre, marron, quelquefois noir, seule une petite tache verte signale une trace de vie. L’autre versant est rude : des marches taillées dans la roche, des éboulis que je préfère avoir en descente… Dans la plaine, nous faisons le détour pour la minuscule palmeraie de Sidi Belkacem : un ruisseau, un puits, un bouquet de palmiers et la construction en pisé du marabout. Un bon endroit de pique-nique mais il est trop tôt. A quelque distance, des femmes sont de corvée d’eau et remontent des seaux du puits, des ânes assurent le transport, en 2009 ! Nous rejoignons la vallée verdoyante du Guir, enfin des palmeraies plus importantes. Nous quittons la piste pour pénétrer dans celle de Takoumit. Nous trouvons un bassin d’une eau tentante à cette heure chaude, à l’ombre des palmiers. Encore un bon coin de bivouac ! En approchant de bassin, je provoque une compétition de brasse coulée entre une douzaine de grenouilles qui plongent dans un bel ensemble. Nous retrouvons le goudron, traversons le village de Tazouguert. Son ancien ksar n’est plus qu’un fantôme, des pans de murs qui s’effritent à chaque orage. Nous empruntons une mauvaise piste, à flanc de montagne qui monte à l’ancien borj de l’armée française. Nous nous promenons dans les ruines de la caserne ; nous pouvons y admirer les restes des feuillées d’où les occupants jouissaient d’une vue imprenable sur les montagnes et sur l’oued. Quelle chance avaient ces militaires ! Nous suivons l’oued Guir, un mince filet d’eau qui s’écoule nonchalamment entre des bouquets de palmiers. Derrière, les plis des montagnes font la hola avant de venir mourir dans le lit de l’oued, dessinant des épines dorsales de dinosaures de pierre. Nous passons quelques belles palmeraies mais chacune d’elle n’offre plus, sur une éminence, que les ruines de son ksar. Nous roulons vite pour essayer d’arriver avant que le soleil ne devienne trop gênant. Traversée de Gourrama, ville de garnison, toujours aussi peu engageante. Nous retrouvons la route d’Erfoud qui s’enfonce entre les falaises des gorges du Ziz. La présence de nombreuses auberges révèle une fréquentation touristique plus intense. Nous croisons une caravane d’une douzaine de Land Rover, l’aventure organisée… Les ombres s’allongent, le cours de la rivière et ses palmiers disparaissent dans le noir. Nous sortons des gorges et découvrons le vaste plan d’eau, d’un beau bleu, du lac de barrage dont j’avais oublié l’existence. Nous bifurquons en direction de Goulmima, pour un rapide parcours sur un plateau désertique, au sud des premières montagnes du Moyen Atlas. Nous découvrons la palmeraie de Goulmima du rebord du plateau avant d’y plonger. Nous nous faisons indiquer aussitôt l’ancien ksar. Il a perdu de son charme : deux hautes tours carrées et crénelées, reconstruites récemment après que l’une s’est écroulée, apprendrons-nous ensuite, encadrent un portail. Elles sont peu décorées et sont désormais bordées de constructions récentes. Des femmes passent, couvertes d’un châle noir, brodé de quelques dessins colorés, semblables à ceux que nous avions vus sur les femmes de Mhamid, l’an dernier. Nous revenons nous installer dans l’agréable jardin de l’auberge des Palmiers, tenue par une Française installée au Maroc depuis de nombreuses années. Nous passons la soirée à goûter la fraîcheur et le calme, sous la véranda. Nous avons commandé à dîner, couscous pour Marie et tajine aux coings pour moi. Peu de viande dans l’assiette et pas d’alcools !

 

Jeudi 15 octobre : Je n’ai même pas entendu le muezzin ce matin ! Nous partons en retournant au ksar. Nous en franchissons la porte monumentale, en zigzag avec ses banquettes pour se reposer et discuter au frais. Nous nous promenons dans les ruelles, presque toutes souterraines, des puits de lumière dispensent un éclairage tout juste suffisant pour distinguer le sol. Des venelles permettent d’accéder aux maisons dont nous ne voyons rien de l’extérieur. Nous croisons des gosses qui vont ou reviennent de l’école, les filles ont toutes un foulard sur la tête, les garçons ne ratent pas l’occasion de nous réclamer stylo, cahier, bonbon ou de l’argent… Des femmes passent chargées de ballots de tiges de palmiers avec leurs dattes. Nous sommes à la saison de la récolte. Certaines, superbes, montées sur un âne, obligent à se plaquer au mur pour leur laisser le passage. Pas d’homme ! Nous débouchons de l’autre côté, dans les jardins. Les femmes viennent au puits à la corvée d’eau, d’autres lavent leur linge dans un ruisseau. Des vaches meuglent dans les enclos de torchis. Nous replongeons quasiment sous terre, dans ce beau ksar, encore habité, l’un de ceux de l’Afrique du Nord où le parcours souterrain est le plus dense. Nous repartons en traversant la palmeraie sur une route étroite puis sur une piste. Les dattes sont mûres et forment d’importants amas de perles orange à la base des palmes. Nous retrouvons la route d’Erfoud dans la plaine. Nous passons d’autres palmeraies, les ksour sont presque tous en ruines. Avant Jorf, nous apercevons à côté de la route des buttes de terre, alignées à une dizaine de mètres les unes des autres. Ce sont les rhettara, les canaux creusés pour amener aux jardins l’eau de la montagne, souterrains pour éviter l’évaporation. Nous traversons Jorf, un gros bourg, les maisons sont toutes des cubes, le rez-de-chaussée en retrait des étages, chaulées d’un rouge vif. Puis c’est Erfoud, une cité importante et moderne dans la palmeraie. On y est très fier de son distributeur pour effectuer le change et l’employé de la banque à laquelle je me suis adressé m’y conduit plutôt que de réaliser rapidement l’opération… Nous traversons le Ziz en cru, sur un radier submergé et montons sur une mauvaise piste au borj. Panorama sur la ville, la palmeraie et le désert alentour. Nous déjeunons dans le camion depuis une esplanade dans la montée, mais un marchand de souvenirs ne nous lâche pas de tout le repas, tente de nous vendre des fossiles, des colliers puis quémande un cadeau etc… Nous redescendons, retraversons le Ziz et prenons la route de Rissani. Nous suivons la « route touristique » qui passe par la palmeraie et relie les différents ksour. De loin, la vision des murailles en pisé, derrière les palmiers, est féerique, paysage d’oasis de cartes postales, mais quand nous nous en approchons ce ne sont plus que tours écroulées, murailles trouées, maisons éventrées. Nous arrêtons pour visiter le plus beau, le ksar Ouled Abdel Hamid. Sa porte monumentale est encadrée par deux belles tours carrées, tronquées par les intempéries, elle donne accès à une seconde enceinte du même type et dans le même état. L’intérieur semble abandonné, presque plus personne n’y habite. Plus loin nous ne jetons qu’un oeil distrait au mausolée de Moulay Ali Chérif, une construction moderne à la gloire d’un ancêtre de la dynastie alaouite. Des gosses tiennent absolument à nous accompagner au ksar Abbar, encore plus en ruines, si cela est possible. Ils se montrent pénibles, impolis, agressifs et nous nous fâchons, ce qui ne les dérange guère et envenime nos relations, surtout au moment du départ après que nous avons refusé de donner le moindre cadeau. Les mouches et les gosses, les deux plaies du Sud touristique ! Nous traversons Rissani, cherchons un dernier ksar où, après être allé en reconnaissance accompagné, je retourne avec Marie pour un dernier tour dans les ruelles enterrées. Devant une maison où on célèbre un mariage un gamin nous réclame de l’argent, je l’envoie promener et le traite de mendiant. Il attend que nous nous soyons éloignés pour nous lancer des cailloux, je le course jusqu’à la maison, exige des femmes qui sont là, qu’on m’amène le coupable. Il n’est plus fier, se démène  et freine des quatre fers mais les femmes comprennent ce qui s’est passé et le disputent en me demandant de pardonner. Je répète mes griefs, très en colère aux hommes qui arrivent et les laisse en discuter… Je redis ce qui s’est passé au marchand de tapis qui voulait à tout prix que nous visitions sa boutique et refuse d’y entrer en prétextant que nous ne sommes pas les bienvenus dans ce ksar. Cela devrait alimenter les conversations futures entre voisins. Nous retraversons Rissani, plus de 4x4 que de charrettes à ânes… Nous filons en direction de Merzouga. Des dromadaires s’en reviennent lentement sur un fond de cordon de dunes rosissantes dans le soleil déclinant. Nous décidons d’arrêter dans l’une des auberges de construction récente qui s’alignent désormais au pied des dunes, construites dans le style des kasbah. Nous pouvons nous installer dans une cour, sous un bel arbre. Nous allons admirer le coucher du soleil sur les sables, à peine troublé par les pétarades des quads, 4x4, motos qui sillonnent le désert (?) en tous sens. Pas une barkane sans des traces de pas ou de pneus… Nous revenons nous installer dans la cour de l’auberge pour préparer le parcours des jours suivants et je tape mon journal, à côté d’Allemands qui débouchent une bouteille de vin rouge pour arroser leur découverte du Sahara. Marie a envie de prendre l’apéritif, je ne la contredis pas d’autant que pour l’accompagner nous entamons le saucisson. Nous dînons dans la camion sous un magnifique ciel étoilé.

 

Vendredi 16 octobre : Nous repartons sur le goudron en continuant de longer les dunes, jusqu’à Merzouga. L’ancien « parking des dunes » est devenu une petite bourgade où on peut louer des quads ! Nous nous y ravitaillons en pain et fruits puis poursuivons, toujours sur le goudron, jusqu’à Taouz. Les dunes ont disparu, mais le sable s’est amoncelé au pied des falaises rouges. Nous prenons une piste pour nous rendre à un site de gravures rupestres mais les traces ne semblent pas y mener et la direction donnée par le GPS hasardeuse. Nous renonçons donc et revenons sur la daya, cette cuvette rigoureusement plane qui autorise de bonnes pointes de vitesse mais dont la blancheur est pénible pour les yeux. Nous nous dirigeons vers une colline de cailloux noirs au pied de laquelle nous nous garons. Je grimpe au sommet pour y trouver des tumulus préislamiques : des amas de pierres noirâtres forment des cercles. Je redescends chercher Marie et nous y montons ensemble. Nous n’en apprendrons pas plus dans nos guides… Les dalles sur lesquelles étaient gravés des chars libyco-berbères ont disparu, les traces de leur découpe sont évidentes ! Nous repartons en longeant le lit de l’oued Ziz jusqu’à une autre éminence au sommet de laquelle nous pouvons monter avec la voiture. Rien que la vue méritait le détour, du sable, des étendues aveuglantes de limon, des montagnes tabulaires brunes, le désert dans toute sa beauté ! Un tumulus dégagé permet de voir la chambre funéraire et son plafond constitué de larges plaques détachées de la roche. A côté, sur une dalle, des gravures rupestres représentent des bovidés de petite taille, piquetés, d’une grande élégance, avec de belles cornes étirées. Nous continuons de longer le large lit sablonneux de l’oued jusqu’à un éperon rocheux. J’y grimpe par un sentier dans un mélange de sable et de caillasse. Une forteresse dont il subsiste un système de défense évident, des murs, des tours, mais pas une seule gravure… Des gosses surgis du désert, l’un à vélo, nous proposent de nous emmener voir un autre site mais je n’y tiens pas et doute de son intérêt. Nous repartons, traversons la village de Jdaid, tous les gosses se précipitent pour nous entraîner dans une « auberge » pour « boire le thé » ! Nous continuons sans nous arrêter avec pour prochaine étape l’auberge de Tazoult. Nous devons quitter la piste principale pour passer par une zone de petites dunes que la voiture traverse sans rechigner, à mon grand soulagement. Nous y faisons halte, le temps d’avaler le premier Coca, tout juste frais, de la journée puis un thé à la menthe. L’aubergiste, Ahmed, est très sympathique, il ne cherche pas à nous vendre des souvenirs ou à nous entraîner dans des excursions. Reposé, nous tentons de retraverser les dunes mais je saute sur une butte, cale et me plante. Très vexé, je dois sortir les plaques et la pelle pour avancer de quelques mètres puis recommencer. Ahmed qui s’en est aperçu, accourt et m’aide jusqu’à ce que nous parvenions à une zone de reg, plus ferme. Il refuse un dédommagement et repart sous nos bénédictions… La piste passe par le village d’Ouzina, quelques masures en dur, trois palmiers et du sable. Nous traversons l’oued Ziz, sans eau. Où est passée celle que nous avions franchie au gué d’Erfoud ? La piste est bien tracée et ne pose pas de problème ni d’orientation ni de risque d’ensablement. Nous avions envisagé de nous arrêter dans une auberge, indiquée par les motards rencontrés au col de  Belkacem, mais malgré sa situation au pied de jolies dunes, l’accueil peu dynamique du gérant tiré de sa sieste et surtout l’heure précoce nous poussent à continuer. Nous traversons une autre daya sur laquelle nous nous lançons à quatre-vingt kilomètres / heure ! Mais cela ne dure pas et il faut vite revenir à un sage vingt-cinq kilomètres à l’heure, plus ou moins suivant les passages. Nous atteignons le village de Remlia, quelques maisons, deux épiceries qui proposent du Coca, le second de la journée, pas plus frais que le premier, et un ravitaillement en carburant. Nous y rencontrons un Français et sa « maman », en Toyota, qui se promènent dans la région, eux aussi se rendent à Zagora par la piste. Ils ne sont pas pressés et nous repartons avant eux, un peu rassurés de les savoir derrière nous. Nous traversons une zone de jardins puis la piste devient très sablonneuse, avec de belles ornières que nous devons avaler sans lever le pied de l’accélérateur. Nous sautons sur les rails tracés mais nous passons sans difficulté cette portion que nous appréhendions. Nous sommes dans un paysage volcanique de roches noires, des troupeaux de dromadaires, tout aussi noirs sont les seuls êtres vivants visibles. Nous quittons la piste principale, suivant les indications de notre guide Gandini, pour franchir un col sur une piste très ensablée à notre grand étonnement. Le passage du col se fait sans se planter mais la descente est tout aussi sablonneuse. Nous tentons de quitter la piste pour atteindre un lieu de bivouac conseillé mais il faut remonter hors-piste, dans le sable, et la voiture rechigne, à la limite de l’ensablement. Nous n’insistons pas et montons à pied les deux cents derniers mètres pour la vue sur toute la chaîne de montagne à l’horizon. Nous envisageons de camper là mais je préfère repartir malgré le soleil de face. Nous retournons dans la plaine et, à notre grand étonnement, parvenons au village de Tafraout que nous pensions dans une autre direction et encore loin. Nous y arrêtons pour la nuit dans la cour de l’auberge. Nous sommes soulagés d’être là, pas perdus ! Nous discutons avec le patron qui nous offre le thé et nous montre des fossiles, notamment des trilobites, presque trop beaux ! Je m’installe dehors pour taper mon journal et nous commandons des bières qu’un mauvais musulman vend sous le manteau puis nous dînons. Le patron nous a préparé une salade, un mélange de divers légumes coupés si menus que je renonce à faire le tri, parfumée au kamoun. Je me régale et n’en laisse pas une miette… Ensuite un copieux et délicieux tajine de cabri nous remplit l’estomac. Pour terminer la soirée, les serveurs et les employés revêtent une jellaba bleue, certains se coiffent d’un grand chèche blanc et nous avons droit à un petit spectacle de chants gnaoua, tambours et crotales rythment leurs pas de danse. C’est du commandé mais les participants ne semblent pas le faire sous la contrainte et même y trouver un certain plaisir. Nous voulons contempler le ciel étoilé mais des nuées en obscurcissent une partie.

 

Samedi 17 octobre : La Toyota rencontrée hier arrive et repart aussitôt, alors que nous nous réveillons. Nous reprenons la piste pour Zagora. La traversée d’une daya très étendue, bordée par un petit cordon de dunes, se fait à grande allure. Nous passons devant une « auberge » où nous aurions aimé camper. Une autre fois peut-être ? C’est ensuite un reg sur lequel chacun trace sa piste, des dizaines de traces parallèles courent sur la surface rigoureusement plane et là aussi, la Land s’envole ! Nous parvenons à Oumjran d’où une excellente piste qui ne semble plus qu’attendre sa couche de goudron nous amène à Tissemoumine, oasis saharienne qui pourrait être au Niger ou au Mali. Son ksar a encore belle allure, une vieille Land Rover qui doit transporter des voyageurs depuis quelques décennies, quelques autochtones en tenue d’un blanc impeccable, cachés sous des chèches de belle ampleur, un épineux torturé, tout contribue à me ramener en plein Sahel. Nous retrouvons une piste plus conforme aux précédentes pour nous acheminer entre des montagnes qui, pour celles qui sont à contre-jour, ressemblent à des terrils d’anthracite tant elles paraissent noires et brillantes. Nous achetons à un handicapé qui tient un étal de pierres et de fossiles, un trilobite, bien moins bien présenté que ceux d’hier soir mais plus « authentique ». La piste devient caillouteuse et une petite tôle ondulée interdit de rouler trop vite. Nous passons le col du Tafilalet et, après y avoir déjeuné, descendons sur Zagora dans des éboulis rocheux, pénibles à traverser. Nous retrouvons un reg peu avant Zagora mais il est fréquemment traversé par des coulées qui cassent tout élan. A l’entrée de Zagora, nous sommes arrêtés par un mécanicien, justement celui que je cherchais et à qui je montre le pare-choc et le marchepied à redresser. Nous le suivons jusqu’à son atelier où les réparations sont effectuées rapidement et pour un prix dérisoire. La Toyota arrive, nous causons avec ses occupants puis chacun repart. Nous allons nous installer au camping de l’année dernière. Nous confions notre linge sale à laver puis nous procédons à un rapide nettoyage de la cellule pour en enlever le plus gros du sable. Douche et remise à propre pour moi. Nous profitons du calme mais le ciel se couvre et devient même menaçant ce qui m’inquiète pour les jours suivants. La population attend avec impatience la venue des pluies, pas nous ! Nous allons nous installer sous la tente qui fait office de salle de restaurant pour mettre à jour texte et photos, assaillis par les moustiques. Nous dînons près du camion sur la table de camping.

 

Dimanche 18 octobre : Réveil en douceur, de bonne heure. Au moment de partir le patron m’annonce que le linge n’est pas encore lavé ! Nous devrons revenir le chercher, après nos courses en ville. Je commence par chercher un antivol pour les plaques, l’ancien a disparu ! Je trouve une chaîne plastifiée et un cadenas. Le cybercafé ne fonctionne pas, j’apprends alors qu’il y a panne générale d’électricité dans toute la ville, ce qui explique que notre linge ne soit pas encore lavé. Nous nous garons dans la grande avenue, en face du souq. Nous faisons des emplettes dans une alimentation puis nous traînons dans le marché, toujours à la recherche de vieux bijoux mais on ne nous propose que des copies récentes, et dans des alliages pauvres, de fibules ou de khamsa. Nous rencontrons les Français vus l’année dernière à Tiznit, de nouveau sur les pistes du Maroc avec leur Azalaï. Nous retournons au camping, notre linge sèche… Nous plions ce qui est sec et accrochons le reste à l’intérieur puis nous partons. A cause de la panne d’électricité, il faut aller refaire le plein de gasoil à la seule station qui possède un groupe électrogène. Enfin nous sortons de Zagora en reprenant la route par laquelle nous sommes arrivés hier. Nous allons essayer de longer la rive gauche du Draa, sur une piste pas toujours évidente à suivre. Nous sommes entre une montagne tabulaire aux belles strates violacées et la palmeraie. Ce côté de la vallée, mal relié à Zagora, semble plus pauvre, guère de circulation sur les pistes, peu de monde dans les champs, les villages sont déserts. A l’exception des gosses qui nous harcèlent de demandes dès que nous ralentissons ! Pour avoir refusé de donner bonbons ou stylos, on nous lance une pierre. Je m’arrête, cours après les gamins qui s’enfuient dans le dédale d’un ksar, traversent une cour de maison. Je déboule furieux dans la cour, les chenapans se sont sauvés de l’autre côté. Les habitants n’ont rien vu, rien entendu (des métissés de Corses ?). J’explique le drame et promets de revenir avec la police… Ce que j’aurais bien fait, tant je suis en colère et las de cette attitude systématique  envers les touristes, si j’avais trouvé un poste de gendarmerie mais cette dernière est absente. La présence policière depuis le début de ce voyage est des plus légères, je suis même étonné de l’absence de contrôle dans la zone frontalière entre Taouz et Zagora, alors que la piste fait des incursions en territoire théoriquement algérien. Vision dantesque sur des éminences des ksour en ruine, évocateurs d’un Berlin en 1945, pans de murs qui ne demandent qu’à s’écrouler, tours éventrées. Quelle tristesse tout ce passé qui disparaît sans que cela semble poser question aux responsables de la culture dans ce pays ! Cette vallée du Draa en perdition, l’agressivité des enfants, l’hypocrisie des plus grands m’ont mis de mauvaise humeur, je ne sais plus si j’ai encore envie de revoir le Maroc, celui que nous avons connu est mort et bien enterré ! Nous nous perdons dans le réseau de pistes quand elles traversent les villages et nous devons fréquemment demander notre chemin. Nous n’avançons pas vite et nous finissons par abandonner et par retraverser le Draa, un maigre filet d’eau, à un gué, pour continuer sur la route goudronnée jusqu’à Tansikht. Nous quittons la vallée du Draa pour nous diriger à l’est, au sud du jebel Saghro. La route est étroite et ne permet pas à deux véhicules de se croiser. Le jeu de la roulette marocaine consiste à être le dernier à quitter le goudron… Nous arrêtons à Nkob, seuls clients d’un camping avec piscine et un début de verdure. Nous nous installons au bord de la piscine (il ne fait plus assez chaud pour en profiter) pour boire un soda (rafraîchi avec nos glaçons), taper le journal et préparer la suite.

 

Lundi 19 octobre : La douche n’est pas chaude et il n’y avait pas de lumière hier soir. Bien que les gamins qui font semblant de tenir ce camping me donnent du « Mon ami » à chaque rencontre, ce ne sera pas notre meilleur souvenir de halte au Maroc. Nous roulons sur une dizaine de kilomètres avant de piquer sur le jebel Saghro par une bonne piste qui traverse un plateau rocailleux parsemé d’épineux. Elle s’élève ensuite dans la montagne puis redescend en corniche dans un superbe cañon. Dans le lit de l’oued, nous apercevons un village aux maisons de pisé, sa petite palmeraie et ses cultures réparties en petits carrés. Les pierres de l’oued ont été dégagées de façon à ménager une piste qui coupe et recoupe le cours du ruisseau peu vivace. Nous roulons ainsi entre les deux falaises impressionnantes, verticales et nues dont l’ocre rouge n’est tranchée que par le vert des cultures et des palmiers. Les maisons se confondent avec la terre, elles sont sans architecture particulière, des parallélépipèdes regroupés en douar, les plus importants ont une mosquée. La piste sort du lit de l’oued pour continuer en corniche et s’enfoncer dans une vallée de plus en plus étranglée. Des orgues de basalte montent la garde au passage le plus étroit. Plus loin, nous arrêtons pour une petite promenade à pied en remontant un ruisseau presque à sec sur quelques centaines de mètres, jusqu’à ce que nous distinguions dans un cirque de montagne une cascade sans grand débit mais qui a généré des mousses verdâtres sur la paroi de la montagne, inattendues dans cette nudité minérale. Nous poursuivons sur une piste qui devient plus difficile : des cailloux et de plus en plus de marches rocheuses. Nous commençons à apercevoir ces pitons caractéristiques du jebel Saghro dont nous avions gardé le souvenir. Ils surgissent d’un pierrier, l’érosion, le vent, le sable en ont adouci les formes, arrondi les angles. Les deux plus beaux montent la garde avant le début de la montée du col de Tizi-n-Tazazert. La grimpée se fait plus souvent en première qu’en seconde, en cahotant sur les pierres et sur les marches rocheuses. Cahin-caha nous arrivons en vue du cañon d’Affezza  qui s’ouvre sur un piton pointu. Les blocs de roches déchiquetées semblent taillés dans du charbon, d’un noir que le contre-jour et la brume rendent encore plus sombre, du Soulages pur jus ! Nous nous arrêtons à la très modeste auberge plantée peu avant le sommet du col pour admirer la vue. Nous réalisons alors que ce magnifique panorama ne nous est pas inconnu et que nous étions passés exactement au même endroit il y a trente-cinq ans, en Méhari, mais alors, la piste devait être meilleure ! Nous déjeunons dans le camion puis prenons le thé à l’auberge, servis par une jeune femme à qui sa mère, une vieille berbère tatouée et muette, et deux enfants en bas âge, tiennent compagnie. Nous lui achetons un fossile avec de délicates traces de fougères, presque un paysage à lui seul. Encore quelques centaines de mètres et une bonne dizaine de minutes pour atteindre le sommet du col, à 2200 mètres d’altitude. Nous roulons alors dans un alpage encore verdoyant. Un muletier très digne en redescend avec son bel animal joliment harnaché. La piste est meilleure, nous rencontrons des fourgonnettes alors que nous n’avions croisé qu’un véhicule de touristes jusque là. Plus bas, les douar se succèdent, nous retrouvons du monde sur le bord des routes, le paysage est alors quelconque. Nous trouvons un bout de goudron jusqu’au bourg d’Iknioun avant de retrouver, presque avec plaisir, une bonne piste. Nous roulons, plus vite, sur un plateau planté de gros rochers, tel un sac de billes éparpillées, avant de monter puis redescendre un autre col, moins élevé. Le parcours se termine par des gorges avant de débouler dans la plaine, en vue de Tineghir. La ville s’est beaucoup agrandie et des banlieues aux maisons à un ou deux étages, en brique, toutes semblables, s’étirent dans toutes les directions. Nous nous garons dans le centre pour poster des cartes postales puis nous cherchons un cybercafé, ce qui n’est pas évident. Celui qui nous accueille ne doit pas savoir que l’on peut nettoyer les touches du clavier quand elles sont encrassées ! Les lettres sont presque illisibles et je dois incliner le clavier vers la lumière, en le tenant d’une main pour pianoter de l’autre. La vitesse de connexion n’étant pas olympique, nous ne pouvons lire que les messages de Julie et Nicole et tout de même remettre du texte sur le blog. A la nuit tombée, nous cherchons et trouvons le camping, à la sortie de la ville. Nous nous installons dans la salle de restaurant qui ne sert pas à manger pour taper mon texte, en buvant un Coca, rafraîchi, une fois de plus, avec nos glaçons…  


Mardi 20 octobre : Il ne pleut pas ! Notre grande crainte, les pluies d’octobre tardent et nous aimerions bien qu’elles attendent encore un peu ! Je vais utiliser le wifi de l’auberge pour mettre à jour le blog et y ajouter quelques photos. Nous sortons de Tineghir en direction des gorges du Todghra par une route désormais goudronnée. La ville s’est étendue jusqu’à l’entrée du défilé mais la vue sur la palmeraie et les restes des ksour, de la couleur de la montagne, demeure de toute beauté. Je suis encore stupéfait de voir tant de jeunes filles en route pour l’école, habillées strictement, d’un pantalon, d’une robe, d’un tricot à manches longues et de ce satané foulard qui ne laisse voir que le visage, pas un cheveu ne dépasse. Des paysannes dans les champs transportent de lourdes charges de tiges de maïs, les mulets et les ânes sont aussi très utilisés. Quel contraste avec la quantité de touristes en camping-cars imposants qui défilent sur la route ! Des auberges, des « maisons d’hôtes » (la dernière trouvaille !), campings, restaurants, boutiques de téléphone, d’internet, de cartes postales se succèdent sans interruption, les uns après les autres, tout au long de la route. Au point le plus étroit des gorges, là où tout le monde vient admirer les parois absolument verticales des falaises, des boutiques de souvenirs se sont installées, des alpinistes s’entraînent à l’escalade. On en oublierait presque de lever les yeux vers les sommets des gorges, une très profonde entaille dans la montagne ocre. Les 4x4, nombreux jusque là ne vont guère plus loin et nous sommes bien plus tranquilles ensuite. Les gorges s’élargissent doucement, le champ de vision s’élargit et la route s’élève dans la montagne. Après Tamtattoucht, devenu un gros bourg touristique, aux kasbah ruinées, nous circulons en traversant les petits champs vert vif dans lesquels les Berbères travaillent. Je me demande, à chaque rencontre, si le visage de cette vieille femme, ridé, tanné, buriné n’est pas celui de la fraîche jeune fille photographiée lors des fêtes auxquelles nous avions assisté… Les femmes sont coiffées d’une sorte de capuchon sombre, maintenu serré sur la tête par des cordons de couleur, une autre étoffe cache souvent le bas du visage. Pas de ces paillettes que nous leur avions vues lors du moussem d’Imilchil. Après Aït Hani, une bonne piste, sans doute bientôt goudronnée, nous conduit à Agoudal. Là aussi, rien n’existe plus de ce que nous y avions connu. Le Maroc se développe, les routes désenclavent les hameaux de l’Atlas, les lignes électriques amènent le courant dans les villages, il ne semble pas que les adductions d’eau se multiplient aussi vite, à en croire le nombre de femmes de corvée d’eau aux fontaines publiques… Nous arrêtons à l’extérieur d’Agoudal pour enregistrer les points GPS de la suite du parcours. Nous sommes vite rejoints par une flopée de jeunes qui veulent tous nous indiquer le chemin mais ne réclament rien. Nous quittons Agoudal sans regret de ne pas poursuivre vers Imilchil, nous ne gâcherons pas nos souvenirs… Le ciel s’est couvert et les couleurs de la montagne sont plus ternes. Nous faisons un détour de quelques kilomètres jusqu’au fond d’une étroite vallée, sur une piste étroite et avec des dévers qui ne manquent pas de m’inquiéter. Nous déjeunons dans le camion, en fermant la porte car il ne fait plus très chaud, à 2000 mètres d’altitude. Nous partons en promenade à pied vers le fond de la combe, au milieu de roches karstiques percées d’abris sous roche et de grottes. Un pâtre a abandonné son troupeau pour nous accompagner, nous ne le lui avions pas demandé mais il est discret. Nous suivons un sentier qui traverse et retraverse un petit filet d’eau. Il faut continuer dans des éboulis pour arriver à une bien maigre cascade qui a, elle aussi, provoqué la formation de concrétions verdâtres et rouges sur les parois lisses de la roche. Marie renonce à poursuivre. Je continue seul avec mon accompagnateur auto-désigné. Des marches en ciment ont été construites pour gravir la falaise mais elles sont dignes des maisons yéménites et je dois lever haut la jambe. Au bout de quelques-unes je commence émettre un bruit de forge mais mon orgueil de mâle occidental m’oblige à ne pas capituler devant l’autochtone qui grimpe cela avec une aisance déconcertante… Je suis récompensé de ma ténacité par l’arrivée, en passant sous une magnifique arche naturelle, bien au-dessus de la cascade, à l’entrée d’une grotte. Le panorama est superbe mais je n’ai pas l’intention de m’engager dans les boyaux de la grotte et je (nous, le berger et moi) redescends retrouver Marie. Retour au camion et à la piste principale. Nous continuons sur un plateau grêlé de coussins de végétaux que je suis bien incapable d’identifier. De rares troupeaux de chèvres et quelques moutons pâturent à ces altitudes. Nous ne croisons plus personne. Où sont passés les beaux 4x4 ? Nous franchissons un premier col, la piste est bonne mais le ciel nous inspire des craintes. Le passage d’un second col, le Tizi-n-Ouano, à presque 3000 mètres d’altitude ne va pas sans quelques frayeurs dues à l’étroitesse de la piste en corniche, avec parfois une roue plus haute que sa voisine… Nous ne croiserons qu’une voiture, heureusement à un endroit assez large pour que la manœuvre ne soit pas insurmontable ! Qu’aurions nous fait si nous avions dû croiser un de ces camions lourdement chargés que nous verrons dans le village suivant ? Le col passé, nous longeons un cañon qui, sans avoir la longueur ni la profondeur de celui du Colorado, ne manque pas de nous enthousiasmer. Ses découpes dans la roche rouge, ses falaises à étages et le lit grisâtre de l’oued avec ses taches de verdure me contraignent à m’arrêter pour prendre des photos presque tous les cent mètres ! Dans la descente, nous nous en rapprochons mais les nuages et maintenant l’heure tardive nuisent au rendu des couleurs. Nous retrouvons la vallée, ses villages, les gosses qui nous font signe, les cultures. Devant les maisons, les hommes emmitouflés dans des burnous ou des gandouras à capuches, sont accroupis le long des murs et nous regardent passer. Nous retrouvons le goudron à Msemrir, pas de camping pour la nuit. Nous avançons mais bientôt nous sommes dans la partie des gorges du Dadès où la roche développe des strates spectaculaires de part et d’autre des méandres de la rivière et nous voulons les voir sous le soleil. Nous décidons d’arrêter au bord du cañon, en compagnie d’un autre camping-car, un fourgon occupé par un breton bavard à qui nous offrons le pastis.

 

Mercredi 21 octobre : Nuit fraîche, j’ai baissé le toit du camping-car pour avoir plus chaud. Au réveil le ciel est tout gris, les couleurs sont des plus ternes. Notre compagnon est déjà parti. Nous étions près de la « Tortue » une colline presque entièrement enveloppée dans un méandre du Dadès. Toute la montagne est couverte de strates très marquées mais l’absence de soleil ne les met pas en valeur. Nous redescendons en longeant les gorges puis remontons, alors qu’un soleil très timide fait mine d’éclairer le panorama. Nous continuons et cette amélioration va se confirmer, jusqu’à devenir un franc soleil. Nous sommes toujours aussi admiratif devant ces fantaisies de la nature, ces courbes que la solidification des roches a dessinées et que la végétation a renforcées en épousant les lignes entre les couches. La route surplombe des gorges que nous avions oubliées, les parois proches et verticales font penser aux gorges du Todghra. Les premières auberges, campings, restaurants apparaissent, pas toujours du meilleur goût. Des hôtels, placés aux endroits stratégiques sont des insultes architecturales ! Par quelques lacets serrés, nous descendons au niveau du lit de l’oued puis sous serpentons au milieu des palmeraies. Nous revoyons des kasbahs, pas toutes ruinées, rouges comme la roche de ce versant. Il semble que, par ici, l’on ait conservé le goût de construire dans le style traditionnel, bien des maisons récentes sont en forme de tours avec des pointes aux sommets. L’affluence touristique reprend et nous sommes parfois au coude à coude pour prendre les mêmes photos de paysage… Peu avant d’aboutir à la grande route, nous bifurquons pour prendre une piste particulièrement rude, de la roche et des éboulis en montée puis un plateau traversé par des ruisseaux qui ont raviné la piste, creusé des fossés difficiles à franchir. D’après les traces, les 4x4 viennent s’amuser ici à essayer de gravir des pentes fortes ou à traverser des zones boueuses. L’attention que je dois porter à la conduite m’empêche d’apprécier un paysage d’alpage entre des montagnes variées, des falaises rouge vif et des collines aux couleurs de l’arc en ciel. Nous déjeunons dans le camion, vite visités par deux mioches, l’un d’eux ne cesse de répéter la même litanie (bonbon, cadeau ?) jusqu’à ce que nous lui donnions quelques grains de raisin qui le satisfont puisqu’il disparaît ! Nous arrivons au village de Tamalout, sur l’oued M’Goun. Une route nouvellement goudronnée le relie à la grande route, les touristes n’y sont plus rares et les auberges, les boutiques de souvenirs et les propositions d’excursions avec divers moyens de transport, prospèrent. … Nous arrêtons dans le village de Bou Taghrar, de l’autre côté de l’oued, pour aller voir de plus près une belle kasbah, mal partie pour rester encore longtemps debout… Les gosses ne manquent pas de nous demander stylos ou dirhams... Nous repartons sur le goudron, en apercevant de jolis villages, de loin, sur fond de palmeraies et de montagnes aux couleurs violentes. Nous arrêtons parfois pour tenter d’approcher de kasbah qui nous paraissent dignes d’intérêt. Le goudron a relié ces villages au reste du pays et les jeunes filles ont abandonné le vêtement traditionnel berbère pour une tenue plus « correcte » et peut être « moderne » : le foulard et les bras et les jambes bien cachés… Nous atteignons El Kelaa des M’Gouna, traversée aussi vite que possible en se méfiant des véhicules qui surgissent, démarrent, s’arrêtent sans prévenir. Je me serais bien arrêté au camping qui semble correct mais Marie trouve l’heure précoce et nous continuons en direction de Skoura. Je commence à avoir le soleil de face et la conduite devient malaisée. Heureusement nous sommes sur un plateau désertique, sans grande circulation mais je dois redoubler d’attention dans les villages. Pas de camping à Skoura mais nous sommes démarchés par le patron d’une auberge qui nous emmène dans la palmeraie. Nous pouvons stationner dans la cour de sa fausse kasbah. Nous nous installons dans le salon mal éclairé et y attendons l’heure de dîner. Nous avons commandé un tajine aux kefta et aux œufs que le patron Mohamed nous sert avec une petite salade parfumée au kamoun. Il vient d’avoir un bébé, le premier, un garçon mais il n’est pas très gai car l’accouchement, à l’hôpital de Ouarzazate, ne s’est pas bien passé.

 

Jeudi 22 octobre : Nous prenons le petit déjeuner sur la terrasse, avec vue sur la palmeraie, sous un beau ciel bleu. Oubliés les nuages ! On nous sert du pain et des sortes de crêpes sucrées avec de la confiture, du beurre à fort goût de fromage et de l’huile. Mohamed, de moins en moins gai, nous apprend le décès de son bébé. Nous lui proposons de l’emmener à Ouarzazate où il doit se rendre pour l’enterrer. Nous nous apercevons alors qu’une roue est presque à plat. Nous roulons jusqu’au centre de Skoura et faisons rapidement réparer le pneu. Nous quittons la ville sans avoir eu le temps de voir les kasbah qui semblent encore en bon état. Nous sommes bientôt à Ouarzazate où nous laissons Mohamed à qui nous renouvelons nos condoléances. Nous allons nous garer devant chez Dimitri. Je vais changer des euros à la banque puis nous allons refaire des courses au supermarché, surtout de bière. M         arie achète des cartes postales puis des timbres à la poste. Nous passons à l’Office du tourisme qui nous donne quelques prospectus et nous revenons sur une grande place moderne et déserte, sans doute animée en soirée par les touristes. Nous écrivons les cartes à la terrasse d’un café avant de les poster. Nous repartons, plein de gasoil et route de Marrakech. Nous arrêtons pour déjeuner rapidement à l’ombre d’un arbre, pas dérangés par les jeunes qui viennent profiter de l’ombre. Nous bifurquons sur une route étroite mais peu fréquentée, en direction de Taroudant. Quelques kilomètres plus loin, nous prenons une route secondaire qui, à notre grande surprise est goudronnée. Nous sommes contents de rouler plus vite et sans se soucier de l’état de la chaussée mais l’impression n’est pas non plus la même. Nous traversons un beau paysage de montagnes différentes de celles traversées jusqu’ici. Pas de gorges, des pitons érodés dispersés sur un plateau et des couleurs plus dorées, marron, ocre. La route s’élève, nous avons vue sur le Haut Atlas à l’horizon et les courbes des montagnes du jebel Siroua. Nous atteignons une zone d’alpages, les troupeaux, moutons et chèvres, sont nombreux, éparpillés sur les flancs des collines. Nous apercevons un premier agadir, ces greniers collectifs, sur une butte, au centre d’un village trop éloigné pour que nous le visitions. La route continue de s’élever puis soudain, au sommet d’un col, s’arrête, la piste continue ! Nous passons un autre col avant d’entrer dans un superbe cirque de montagnes. Des roches noires, au sommet des falaises, sont fracturées verticalement, des blocs ont roulé jusque dans le vallon où de nombreuses bergeries abritent en été les nomades et leurs troupeaux. Nouveau col sur une piste qui reste correcte mais qui va très vite se dégrader sur l’autre versant. Des éboulis, des blocs de roches détachés de la montagne, des barres rocheuses à dégringoler en cahotant, au pas, des ruisseaux boueux, des fossés trop profonds pour que les roues avant remontent alors que les roues arrière n’ont pas commencé à descendre, un cañon étroit dans des roches coupantes, des pistes-savonnettes glissantes et ravinées. Bref un festival qu’un soleil encore de face ne fait qu’amplifier… Nous parvenons tout de même à Askaoun. C’était jour de souq mais les commerçants ont plié bagages à cette heure. L’auberge où nous avions envisagé de nous arrêter est fermée mais le goudron est là, inespéré ! Nous avançons d’une dizaine de kilomètres jusqu’à un village où se dresse encore un bel agadir que nous envisageons de visiter demain. Nous allons nous installer à la sortie du village, dans le sable de l’oued. Bien sûr des gosses accourent mais ils ne réclament pas trop et retournent chez eux à la nuit tombée.

 

Vendredi 23 octobre : Pas un bruit, pas une visite, seul un âne sujet à insomnies, a brayé à intervalles réguliers. Nous repartons sans visiter l’agadir, d’autres sont prévus dans la journée. Nous en voyons d’autres sur la route, constructions massives, en pierres patiemment assemblées, que l’on ne distingue des autres maisons du village que par leur importance et leur position stratégique sur une éminence. Ils présentent à l’extérieur un mur sans ouverture. La seule porte est gardée par un amin qui en possède la clé. Il est logé à l’entrée après un premier mur de défense et est rétribué par les villageois. Par un col, nous descendons sur Taliouine avec une vue sur les montagnes du Haut Atlas. Sa vieille kasbah du Glaoui, en ruine, se détache sur un fond de plissements spectaculaires. Nous arrêtons dans le bourg pour acheter du safran, du vrai, des pistils rouges, vendus au gramme. Je constate que mon pneu réparé la veille a encore perdu. Je dois le faire réparer, cette fois je fais poser une chambre à air. Nous repartons en direction d’Irherm par une route étroite mais sans circulation. Les montagnes jouent de l’accordéon. Tout le répertoire d’André Verchuren y passe : classique pour les plis réguliers, baroque pour ceux fantaisistes qui se distribuent en diverses directions, et même dodécaphonique pour les roches éclatées en tous sens. Nous ne distinguons pas toujours ce qui est plissement de ce qui est cultures en terrasses. Beaux villages sur le bord de la route, maisons en pisé aux toits plats couverts de terre, au milieu des figuiers de Barbarie. Les travailleurs partis à l’étranger se font construire des maisons plus « modernes », en parpaing et ciment qui dépareillent les anciens villages. Nous traversons Irherm, inanimée, pas un seul habitant dans les rues. Nous continuons en direction de Tafraout. Après avoir rapidement déjeuné dans le camion, nous quittons le goudron pour une bonne piste qui nous amène à l’agadir d’Ousmgane. Nous l’apercevons de loin, il est différent des précédents, plus étendu, avec des tours aux quatre côtés. Nous nous garons au pied. Le fils du gardien surgit aussitôt et nous conduit. Le grenier collectif est abandonné depuis longtemps, les portes des cellules béent, à demi arrachées, des débris de poteries jonchent le sol, les toits et les murs s’écroulent. Après en avoir fait le tour, nous repartons. La piste se gâte ! Elle commence par une traversée d’un oued qui n’a pas vu le passage d’un véhicule depuis la dernière glaciation. Plus aucune trace, il faut deviner où, autrefois, pouvaient bien s’aventurer les audacieux en mal d’émotions… La suite est presque digne de celle d’hier avec des passages en montée ou en descente dans des éboulis… Nous arrivons enfin au village d’Itourhaine, dominé par un bel agadir. Il est juché sur une colline que nous devons gravir, accompagnés par une ribambelle de gosses dont nous ignorons les demandes. Le gardien nous ouvre et nous guide dans les couloirs. Les cellules, sur trois étages, sont encore utilisées, les villageois y stockent leur maïs et leur orge, les portes sont cadenassées. Seules deux ont des traces de décoration, fines gravures géométriques sur le battant et le cadre. Des dalles plantées dans les murs permettent d’accéder aux étages les plus élevés. De l’agadir, nous avons une très belle vue sur le village de pierre et les aires de battage, surfaces planes circulaires en pierre. Nous repartons, nous nous perdons, aboutissons à un très joli douar, retrouvons notre chemin. Le jour baisse et il est déjà tard quand nous atteignons l’agadir de Tisguimt, en hauteur. Une gamine Aïcha nous assure être la gardienne, nous la suivons dans l’ascension sur un sentier dallé. Le grenier ne nous présente qu’un mur aveugle, sans la moindre ouverture. A la première enceinte, Aïcha et ses camarades nous réclament de l’argent, je dis que je paierai en  sortant. Elle nous laisse entrer dans la première cour. Mais il s’avère qu’elle n’a pas la clé du grenier proprement dit ! Devant notre colère, tous déguerpissent… Nous attendons de voir si l’un d’eux ne remonterait pas avec la clé. Comme il n’en est rien, nous nous décidons, furieux, à redescendre. Nous rencontrons en bas l’amin à qui nous faisons part de notre mécontentement. Il nous invite, gêné, à prendre le thé, le café et même à manger le couscous. J’insiste pour aller dans la famille de Aïcha mais il ne me suit pas. Je me rends seul dans le village, trouve un groupe de femmes, tout de noir vêtues, un tissu sur le bas du visage. Les hommes sont absents dans ces villages, tous partis travailler à la ville ou à l’étranger, seuls les vieux sont restés. Je leur demande où est Aïcha puis les préviens que je vais aller chercher la police L’une d’elles, glapissante, me retient. J’exige de voir la gamine que l’on m’amène aussitôt absolument terrorisée. Tous demandent pardon, consolent la petite garce et nous font les plus beaux sourires. Nous repartons, retrouvons le goudron à la tombée de la nuit. Je roule aussi vite que je peux mais la route est encore bien longue, les croisements avec des véhicules aux éclairages capricieux sont hasardeux. Peu avant Tafraout, nous traversons ce qui semble bien être un moussem, véhicules garés n’importe comment, piétons invisibles etc… Je commence à en avoir assez… A l’entrée de la ville, un accident ralentit encore la circulation, nous décidons de ne pas chercher un camping dans le centre mais de nous arrêter pour ce soir dans l’auberge que nous venons de passer. Nous y dînons, tajine de poulet et brochettes, en compagnie d’une bande de Français en goguette. Je monte taper mon journal sur la terrasse alors que Marie regagne le camion. 



 

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16 juillet 2009 4 16 /07 /juillet /2009 13:01































Mercredi 1er juillet : Nuit très calme que nul n’est venu troubler. La forteresse est toujours là… Nous repartons vers les cultures, et prenons la direction de Nukus. Une première forteresse, Toprak Qala, est visible de la route, nous en approchons sur un tronçon de piste. Extérieurement elle est moins intéressante que les autres, ses murailles sont effondrées et les bastions ne sont plus que des masses informes. A l’intérieur, par contre, on discerne bien les cours et les pièces, certaines ont encore des niches circulaires nettement visibles. A peu de distance, une autre forteresse est visible mais nous ne pouvons nous en approcher, des travaux sur le réseau des canaux qui l‘entourent l’ont, provisoirement (?), transformée en île. Elle est de plus petite dimension mais ses tours de défense semblent en très bon état. La route et la voie ferrée tracent, de concert, la limite entre les cultures du Khorezm et le désert. Nous parvenons à midi à Nukus, capitale de la République autonome de Karakalpakie. Il nous reste trois jours et demi à attendre d’entrer au Turkmenistan… Nous trouvons le musée mais nous le gardons pour un autre jour. Nous cherchons un hôtel bon marché pour passer les heures chaudes en climatisé mais soit ils sont délabrés soit les prix sont trop élevés. Nous renonçons et déjeunons dans le camion de notre dernière boîte de sardines. Nous passons ensuite à la poste expédier les dernières cartes postales. Marie fait toute une histoire de celle pour Marie-Cécile égarée, elle ne sait où… Nous trouvons un cybercafé envahi par des gosses le nez sur l’écran qui passent leur temps à tuer virtuellement des monstres ou des soldats ennemis… Toujours pas de message de Julie, Marie s’inquiète aussitôt, moi aussi je dois dire… Nous mettons le blog à jour puis nous cherchons un endroit ombragé pour attendre l’heure de dîner. J’envoie un sms à Julie qui répond par un mail. Nous repassons au cybercafé pour le lire mais il n’y a plus de connexion. Nous dînons dans la cour du restaurant prévu. Marie, d’un pot contenant des légumes et un morceau de viande, surtout de l’os, cuisinés en ragoût, pour moi, une brochette de porc, rien de remarquable. Encore une fois nous remarquons que les plats sont peu copieux et relativement chers, rien de comparable avec le Kazakhstan ou le Kyrghizstan. Nous allons nous garer pour la nuit sur un vaste parking, à l’écart de la rue. A peine déshabillés, deux policiers viennent cogner à la porte. Je comprends bien qu’ils souhaitent que nous déguerpissions mais mon incompréhension feinte les lasse et nous ne bougeons pas. Le temps de cet échange fructueux, une armada de moustiques a profité de ma distraction pour s’introduire subrepticement. Ils vont vite se manifester et nous gâcher la nuit. Le copieux étalage de citronnelle se révèle sans effet (peut-être les moustiques locaux n’ont-ils jamais lu la notice), les tortillons guère plus.

 

Jeudi 2 juillet : Le ciel est couvert, le vent se lève et il tombe trois gouttes d’eau. Nous achevons les survivants ailés et plions bagages dès que possible sous l‘œil des policiers interloqués. Nous tentons en vain de lire le message de Julie, toujours pas de connexion internet. Nous allons au musée Savitsky, le plus beau musée d’Asie centrale et de loin ! Ce monsieur replié pendant la guerre en Asie centrale s’est intéressé à la région et a constitué une collection ethnographique d’une extraordinaire richesse. Nous nous régalons à la contemplation des costumes, tapis, bijoux, clairement présentés, avec des explications en anglais, le personnel polyglotte est aimable. Au second étage est présentée une partie de la collection de peinture russe des années 20 à 40, constituée par la même personne, qui s’est aussi intéressée aux peintres qui n’étaient pas forcément dans la « ligne ». Peu sont connus, beaucoup sont remarquables, nous retenons les noms de Volkov, Lysenko, Nikritin, Falk et bien d’autres aux noms difficiles à retenir faute d’un catalogue. Nous n’avions pas eu l’occasion de nous régaler de belle peinture depuis plus de deux mois et découvrir ces merveilles ici, au bout du monde est une chance presque inattendue. Nous n’en sortons qu’à l’heure du déjeuner que nous prenons dans la voiture. Nous repassons au cybercafé, miracle ! nous pouvons lire le message de Julie de retour de Toulon, tout va bien, nous sommes rassurés. Je vais changer des dollars au marché et faire quelques emplettes puis nous quittons Nukus. Nous mettons le cap à l’ouest sur une centaine de kilomètres puis au nord sur une autre centaine de kilomètres, dans un paysage monotone où le désert le dispute aux cultures et finit par gagner. Je ne suis pas ravi de devoir encore tant rouler pour simplement approcher les sables d’Aral. Nous parvenons à Moynaq, dernière ville, à demi ensablée, autrefois sur le rivage de la mer d’Aral. La ville est morte, plus aucune activité liée à la pêche ou à la mer. Les maisons se sont enfouies sous la terre qui recouvre les toits, derrière des palissades assiégées par le sable. Nous montons sur une butte où a été dressé un monument. De là, on domine le bassin de l’ancienne mer, pas une goutte d’eau n’est perceptible, des carcasses de bateaux rouillent à nos pieds. Nous avons tout vu ! Marie voudrait en voir plus mais ne sait pas quoi ! Nous parcourons les rues inanimées de la ville puis retournons nous garer sur la butte, dans le vent mais au calme.

 

Vendredi 3 juillet : La mer est toujours absente et le vent soulève des nuages de sable et de sel qui accentuent la désertification. Nous visitons le musée installé dans l’hôtel de ville. Il devrait emporter sans contestation la palme du plus minable de toute l’Asie ! Une salle avec des photos de bateaux, des peintures d’un artiste inconnu, des bijoux ternis, des vêtements déchirés et des bocaux dont le formol s’est évaporé et qui ne renferment plus que les arêtes des poissons qu’ils contenaient. Nous reprenons la route de Nukus où nous sommes à midi. Nous prenons une chambre climatisée pour trente dollars et y déjeunons avant d’entamer une sieste. Nous en sortons pour aller au musée de la nature qui a une section annexe du musée Savitsky. Un étage est consacré à cette peinture russe et nous y retrouvons les noms de Volkov, Chevtenchko, Mazel et autres. L’accrochage n’est pas fameux, l’éclairage douteux mais la sélection reste de qualité et le contraste avec les jeunes peintres ouzbeks flagrant ! Nous revenons à l’hôtel et prenons place sur une banquette pour lire au frais, le vent ayant calmé les ardeurs du soleil. Nous examinons les guides touristiques et parvenons à la conclusion que les pays du Caucase méritent plus de temps que nous ne pourrions leur consacrer si nous voulons être rentrés fin juillet et que ce sera donc pour un autre voyage. Nous dînons sous les canisses, surpris par les plats. Les pelmeni, des raviolis, sont servis dans une sauce-soupe, la même qui accompagne mes pâtes lagman et qui a servi à faire cuire le pseudo-bœuf strogonov de Marie. Ce n’est pas franchement mauvais mais ce n’est pas de la gastronomie non plus.

 

Samedi 4 juillet : Mal dormi, problèmes d’estomac, cela s’arrange au réveil. Petit déjeuner avec des crêpes puis nous partons avec le sentiment que le caractère dominant des Karakalpaks n’est pas l’amabilité ! Nous passons à la poste envoyer la carte postale de Marie-Cécile, une ridicule image du Kirghizstan ! Un quart d’heure après l’heure d’ouverture, les employés ne sont pas encore tous arrivés. Ils sont plus nombreux que les clients et ne commencent la journée qu’après s’être tous salués. Celle en charge des timbres déballe d’un sac plastique un fouillis de vignettes, elle y cherche la bonne et la colle avec un tube… Au marché nous nous réapprovisionnons pour plusieurs jours puis nous partons. Peu après, nous quittons la route pour entrer dans la nécropole de Mizdakhkan. Nous pouvons grimper avec la voiture au sommet de la colline sur laquelle se trouvent les mausolées les plus anciens. L’un est souterrain, très restauré, il abrite la tombe d’un saint vénéré, un autre serait celui d’un géant de plus de vingt mètres de long ! Les tombes récentes, certaines avec des plaques de marbre, d’autres de simples tumulus, sont mélangées aux sépultures anciennes. Des bières, quelques planches, pour le transport des corps, sont abandonnés sur les tombes, des grilles de fer délimitent des enclos, des trous attendent leur client. Nous apercevons à proximité sur une colline, une citadelle très ruinée. Nous nous garons au milieu des champs, à l’ombre pour passer l’après-midi. Après déjeuner, sieste, somnolence puis nous faisons une toilette du camion avant d’aller jusqu’au poste frontière. Pas question de sortir d’Ouzbékistan sans entrer au Turkménistan, nous devons donc attendre demain ! Nous nous garons à proximité. Nous fly-toxons la cabine après dîner pour nous débarrasser des mouches importunes. Le temps qu’elles trépassent nous allons écouter les grenouilles coasser dans la mare voisine et regarder les lapins se régaler des buissons alentours.


Dimanche 5 juillet : Nous sommes réveillés tôt, levés tôt et avant l’heure à la barrière. A huit heures un militaire nous ouvre et nous entrons. Mais le douanier nous indique que la douane n’ouvre qu’à neuf heures ! Néanmoins il nous remet les documents à remplir. Le service commence avant l’heure, celui qui nous a en charge se bat avec l’ordinateur, le matériel ne lui paraît pas familier puis il me dit qu’il y a un problème : le sympathique douanier à l’entrée (voir la journée du 10 juin !) a indiqué que nous devions sortir par le poste de Boukhara ! D’où la nécessité de remplir de nouveaux papiers… Enfin nous en terminons. Le poste turkmène est aussitôt là. Nous devons attendre l’arrivée d’un employé revêtu d’une blouse blanche, botté, calot sur la tête et masque sur le nez, muni d’un appareil avec lequel il asperge les roues de la voiture. C’est la désinfection ! Puis c’est une longue suite de formalités, de déclarations à remplir, de savants calculs pour déterminer le montant des droits à payer, mais tout cela avec bonne humeur et même gentillesse, on en redemanderait presque ! Nous voici au Turkménistan, soulagés de cent vingt dollars tout de même… Nous entrons peu après dans Konyé Ourguentch. La ville est endormie, les voitures roulent au pas, personne ne klaxonne !!! Je vais changer des dollars au bazar, la monnaie a changé et je ne sais trop le cours actuel. Nous nous rendons au site du mausolée de Nejameddin Koubra, sans guère d’intérêt si ce n’est un joli fronton de céramiques à thème floral. A sa sortie, nous sommes abordés par une jeune fille qui, en anglais, nous réclame les passeports ! Je lui en demande la raison : les étrangers doivent être enregistrés pour visiter un site ! Le Turkménistan emportera sans doute la palme au concours du pays le plus fliqué et pourtant la concurrence était sévère… Nous repartons pour nous arrêter à la sortie de la ville aux ruines de la cité ancienne. Nous payons le droit de visite et là aussi, on nous réclame les passeports ! Nous visitons un monument assez majestueux, peu restauré, avec une très belle coupole intérieure qui représenterait un calendrier. Puis il faut marcher sous un soleil impitoyable pour approcher des mausolées peu intéressants et un minaret élevé mais sans grâce. Marie m’attend à l’ombre tandis que j’ascensionne une colline où des femmes en manque de descendance sont venues déposer des ex-voto en forme de berceaux contenant des poupées. Un dernier mausolée, le plus intéressant avec une très belle façade à décor d’entrelacs réalisés au moyen de briques et nous revenons péniblement à la voiture. Nous apprécions la bière glacée et faisons fi de la curiosité souvent déplacée des passants, en déjeunant. Nous prenons la route d’Ashkhabad. Les premières dizaines de kilomètres, au milieu de cultures écrasées sous le soleil, se font sur une mauvaise route qui augure mal du temps nécessaire pour arriver à la capitale mais après un carrefour où se dressent des immeubles neufs, construits au milieu de nulle part, la route devient excellente. Nous traversons ainsi le désert du Karakoum. Du sable, des dunes piquetées de broussailles, pas un hameau, de rares dromadaires, quelques yourtes sur des centaines de kilomètres. Nous ne trouvons pas les cratères de gaz qui ne devraient pourtant pas être loin de la route et en être visibles. Nous roulons jusqu’à sept heures et nous arrêtons dans le premier village, dans les sables. Hétéroclite mélange de maisons en dur et de yourtes en paille entre lesquels divaguent, en mâchant leur chewing gum, des chameaux placides. Nous avons la visite d’un gamin qui fait craquer Marie !

 

Lundi 6 juillet : Il a fait plus chaud que les jours précédents, à peine avons-nous senti la fraîcheur au petit matin alors que la veille nous avions eu froid. Marie voudrait être sur le site de Nicée avant que le soleil ne soit insupportable, aussi me presse-t-elle. Nous sommes sur la route avant huit heures… Le ciel est plombé par le sable en suspension et la visibilité est réduite. Les dunes disparaissent, nous retrouvons une steppe sablonneuse, presque jusque dans les faubourgs d’Ashkhabad. Nous n’entrons pas dans la ville mais partons sur une autoroute à huit voies séparées, presque déserte, à la recherche de la cité parthe. Nul n’en a entendu parler, les recherches sont difficiles, nous nous rapprochons des montagnes qui forment frontière avec l’Iran  et après des tours et détours sur des pistes et des routes en bien moins bon état que les grands axes, nous aboutissons à un tertre, entouré de restes de remparts. Nous ne savons pas même où nous sommes, aucune indication. Il commence à faire un soleil d’enfer, les heures passent, nous abandonnons et retournons sur la capitale. Le réseau d’autoroutes est éblouissant, dommage qu’il ne soit emprunté par personne ! Les approches de la ville se font au milieu d’immeubles revêtus de marbre qui semblent inhabités, pourtant ils sont neufs, d’autres sont en construction, pour qui ? Nous trouvons le centre ville, tout y est neuf, les avenues sont immensément larges, des jets d’eau coulent partout, des réverbères en tôle essaient de donner un petit air ancien, tout fait toc, nouveau riche, prétentieux. Les palais, bâtiments administratifs donnent la mesure de cette démence, des colonnes, des coupoles, des dorures et de la verdure soigneusement entretenue. Le summum est atteint en plein centre où se dresse, sur une tour au-dessus d’une espèce de tripode, une statue du dictateur défunt, Niazov, en or, qui tourne en restant face au soleil ! D’autres statues dorées du même satrape, ou de son successeur, se dressent un peu partout, à chaque carrefour, dans les parcs etc… Nous cherchons l’hôtel Nissa où nous espérons pouvoir nous garer pour la nuit, il est en reconstruction. Bouyghes est passé par là, des chantiers immenses sont en cours. Nous nous garons sur un parking ombragé pour déjeuner, je n’en puis plus  et n’ai qu’une envie désormais, tracer la route vers Toulon… Bien sûr Marie ne l’entend pas de cette oreille ! Après déjeuner, je vais explorer les environs, je dois marcher sur les trottoirs autorisés, pas ceux des bâtiments importants ! Je vais changer des dollars puis je me mets en quête de cet hôtel Nissa qui, je le constate, est en plein chantier, je reviens à la voiture. Nous sortons, d’abord pour nous rendre au musée du tapis. L’entrée en est honteusement chère et nous refusons de payer. Nous revenons en transpirant à grosses gouttes au monument à Niazov. Un élévateur puis un ascenseur nous emmènent au sommet d’où nous découvrons la ville-chantier et les constructions pharaoniques du démagogue. Nous revenons au camion, ne savons trop quoi faire, nous allons demander au grand hôtel Turkmenistan le prix d’une heure Internet : sept dollars ! Nous passons dans un centre commercial comme il en existe plusieurs : des boutiques de luxe et pas de client. Nous reprenons la voiture pour aller nous asseoir dans un café en plein air où on sert des bières pression et des chachlik appétissants. Nous y passons une heure, sans manger, retournons au camion où nous attendons l’heure de dîner, je tape mon journal. Nous avons trouvé un restaurant chinois, plus cher que d’habitude mais cela change. Les plats sont copieux mais sans grande saveur. Le personnel, de jeunes Russes, n’a jamais appris à esquisser un sourire… Nous voulons retourner nous garer au parking de cet après-midi mais toutes les rues d’accès au centre ville administratif sont interdites à la circulation. Des policiers sont postés à chaque carrefour. Nous errons et trouvons une cour d’immeuble. Deux policiers y montent la garde, ils ne semblent pas étonnés de nous voir là et ne nous disent rien.

 

Mardi 7 juillet : Quelle nuit ! La température n’est jamais descendue au-dessous de 30°c dans le camion. Nous avions dû fermer deux des trois fenêtres pour ne pas être en vue des immeubles et je n’ai pas cessé d’être en sueur. Des bruits de voitures, des crissements de pneus, la musique des autoradios, des bavardages à voix haute jusque très tard dans la nuit et en plus un moustique, m’ont achevé ! Il ne fait pas vraiment plus frais au matin et j’apprécie une douche. Nous partons pour le marché Tolkuchka, à l’extérieur de la ville. Aucune activité, ce n’est pas le bon jour ! Tout au plus pouvons-nous constater que les boutiques sont constituées de containeurs alignés en allées sur une grande surface. Nous retraversons la ville, découvrons un autre quartier démentiel, des bâtiments gigantesques aux fonctions imprécises, en marbre évidemment, dans un vague style classico-stalinien. Ceaucescu l’a rêvé, Niazov l’a fait ! Et son successeur continue de bâtir avec la même fougue. Les contrats doivent être juteux, Bouyghes prospère. Nous sommes venus pour le musée national, autre réalisation éléphantesque avec dorures et coupoles bleues, fermé le mardi ! Nous prenons donc la route de l’Iran en grimpant à l’assaut du Kopet Dag, la montagne qui fait frontière entre les deux pays. Nous sommes bientôt au poste, les formalités sont expédiées rapidement, avec le sourire et presque sans fouille. Curieux Turkménistan où le taux de policiers par tête d’habitants est sans doute un des plus élevés au monde et où pourtant nous n’avons jamais été contrôlés ni même arrêtés ! Marie revêt sa tenue « islamique » avant que nous n’abordions les contrôles iraniens qui se passent le mieux du monde, sans la moindre fouille. Nous qui craignions d’avoir trop d’ « antiquités » et qui avions « oublié » une bière dans le réfrigérateur ! Nous la buvons presque aussitôt, en déjeunant. La brume recouvre tout le paysage depuis ce matin. Nous atteignons l’autoroute, dans la plaine. Une autoroute aux normes occidentales, bon revêtement, panneaux de signalisation, postes téléphoniques de secours. Les villages traversés ne me semblent pas très différents de ceux vus quarante-deux ans plus tôt ! Ils ne sont plus en pisé mais en briques, toujours couleur de terre et ne semblent pas plus riches. Nous sommes bientôt dans les faubourgs de Mashad, nous bifurquons pour nous rendre au tombeau de Ferdousi, le grand poète persan. Nous croyons être arrivés et visitons un supposé mausolée avant de nous apercevoir de notre erreur. Le tombeau est un kilomètre plus loin dans un jardin fleuri : une structure en marbre, copie du tombeau de Darius avec des vers gravés sur les faces. Dans la crypte des scènes du Shahnameh sculptées sur les parois et une pierre tombale simple. L’endroit est très fréquenté, beaucoup de familles, toutes les femmes en noir ! Sinistre ! Nous sommes objets de curiosité mais l’accueil est sympathique et on nous souhaite la bienvenue. Nous restons ensuite au camion, Marie retire son foulard, ce qui nous oblige à fermer les fenêtres… Nous allons dîner à proximité dans un restaurant simple. Au menu : chelo kebab, du riz safrané et des brochettes, poulet et bœuf, servis avec une salade et une grande bouteille d’eau. Au moment de l’addition, petit quiproquo : elle m’est présentée en toman et je la règle en rials, la monnaie légale. Le patron n’est pas d’accord puisqu’il faut dix rials pour un toman. Les prix sont souvent indiqués dans cette ancienne unité. Nous reprenons la voiture pour aller nous garer à côté du mausolée mais une fois déshabillés, nous avons la visite d’un gardien qui nous fait déguerpir. Nous retournons donc nous garer près du tombeau de Ferdousi en dépit du bruit des voitures et surtout des pétarades des vélomoteurs.

 

Mercredi 8 juillet : Le matin est plus calme que la soirée. Il fait frais et le bruit du jet d’eau dans le jardin voisin m’a donné l’illusion de la pluie. Nous partons pour Mashad. La circulation devient démente, les voitures surgissent de partout sans aucun souci des règles de priorité, les mobylettes sont chevauchées par des apprentis toréadors qui font des véroniques avec les voitures, leur passant au ras du pare-choc, j’attends qu’ils posent des banderilles sur le capot ! Heureusement des poteaux indicateurs, en anglais, montrent le chemin. Nous parvenons ainsi tout près du sanctuaire de l’imam Reza, haut lieu de pèlerinage pour les Chiites. Des bus, des voitures surchargées de matelas, de coussins, de couvertures, ont acheminé les pèlerins qui campent sur des nattes, la bouilloire à portée de main. Je vais me renseigner. Pas de problème pour visiter mais pas de photos, guide obligatoire et tchador pour Marie. Je vais la rechercher, nous faisons connaissance avec Zohreh, une jeune fille qui va nous montrer le chemin et accessoirement nous confisquer les passeports le temps de la visite. Elle travaille bénévolement ! Marie endosse son drap qui heureusement n’est pas noir, elle sera une des rares à ne pas être revêtue de cette couleur. Des drapeaux d’un noir bien sinistre flottent à l‘entrée du complexe religieux. Les bâtiments sont anciens pour certains mais le sanctuaire ne cesse de s’agrandir, des portiques, des cours, des minarets, sont en construction. Nous suivons la foule qui se presse, entrons dans une cour immense que d’autres bénévoles recouvrent de tapis pour la prière. Des faïences partout bien entendu, des iwan couverts de feuilles d’or aux quatre coins du sanctuaire couronné par un dôme en or que nous ne pourrons pas approcher. Nous ne pouvons pas aller partout et nous ne pouvons qu’apercevoir des cours ou des salles entièrement recouvertes de miroirs qui réfléchissent les lumières de lustres vénitiens. Des minarets, partiellement dorés se dressent au-dessus d’une belle mosquée, fermée pour trois jours de retraite spirituelle. Une salle souterraine, en dessous de la grande cour, est elle aussi entièrement, murs et plafonds, plaquée de millions de très petits miroirs, des pélerins y sont assis sur les tapis et lisent leur Coran. Notre cicérone nous conduit au bureau des visiteurs étrangers où nous sommes accueillis, en anglais, par un individu qui se dit enchanté de voir des chrétiens, ses frères, nous le répète dix fois, devient vite pénible et nous fait cadeau de livres, en français, dont je ne suis pas sûr d’achever la lecture… Nous ramenons au camion notre guide pour lui faire visiter notre installation qui l’étonne. Je vais changer des dollars au bazar puis nous repartons, traversons la ville jusqu’au mausolée de Khajeh Rabi. Encore une tombe d’un saint vénéré, c’est la spécialité locale ! Au milieu d’une cour carrée, un bâtiment plus joli intérieurement qu’extérieurement, abrite le tombeau du saint. Entrées séparées pour les hommes et les femmes, chaque sexe a droit à une moitié du tombeau. Sous une très belle voûte couverte de peintures dans des tons passés et de décors en relief, les scènes habituelles de dévotion : on passe les mains sur les grilles, on embrasse tout ce que l’on peut toucher et on n’oublie pas de se lamenter à haute voix. Plus impressionnant, à l’extérieur, la cour est entièrement pavée de dalles avec le nom de soldats morts pendant la guerre contre l’Irak. Des photos montrent des jeunes garçons envoyés au massacre par des mollahs arriérés, avec la bénédiction des familles. Le culte des martyrs est un phénomène inséparable de la culture iranienne. Nous retraversons la ville, sans presque nous tromper, et trouvons l’autoroute. Nous mettons cette fois le cap à l’Ouest. Nous nous arrêtons pour rapidement déjeuner. Marie trouve toutes les occasions bonnes pour retirer son foulard qui l’insupporte plus que lors du voyage précédent. La visibilité est toujours très réduite avec la brume de sable qui enveloppe le pays. L’autoroute est excellente et nous roulons à bonne allure. Au péage, le préposé, la main sur le cœur, nous fait signe de passer avec un grand sourire, sans bourse délier. Plus loin, je fais un plein de gasoil. Je devrais avoir une carte de rationnement, qu’à cela ne tienne, un chauffeur de camion prête la sienne et je règle soixante litres de gasoil pour un dollar ! Nous quittons l’autoroute à Qadamgah pour aller voir un autre sanctuaire, au fond d’un jardin, sur une hauteur. Des ruisseaux courent au milieu des roses, des familles sont installées sur des tapis, certains dorment, des femmes préparent à manger. Comme à Mashad, deux entrées séparées pour approcher l’empreinte des pieds de l’imam Reza… Le décor avec une belle calligraphie est plus intéressant… Encore quelques kilomètres pour Nishapour. Nous y trouvons un cybercafé et nous consultons notre messagerie, toujours pas de message de Julie, Marie commence à se poser des questions… Il y en a cependant un de Jean-François qui nous rassure avec beaucoup d’humour. Nous sortons de la ville pour trouver le tombeau d’Omar Khayyam, une construction moderne dans un parc fréquenté par les familles. Attractions, bijouteries (la turquoise est la pierre locale), marchands de confiseries etc… Nous jetons un œil distrait au monument à Khayyam puis à un mausolée ancien mais ses faïences sont jaunâtres et nous allons ensuite, nous installer le long du centre culturel en travaux. Le bruit des véhicules qui passent et la musique en provenance du parc sont pénibles. Quand j’en ai terminé avec mon labeur quotidien, je jette un œil par la fenêtre. Nous ne sommes plus seuls, des dizaines de voitures se sont garées devant et derrière nous, des tentes de plage sont montées sur le trottoir, les nattes sont déroulées et sur les réchauds, les bouilloires fusent. Nous ne mettons pas le nez dehors, Marie n’a pas envie de remettre son foulard et nous dînons dans le camion. Repas encore particulier puisque nous nous faisons griller des tranches de porc (si nos voisins savaient cela !) achetées en Ouzbékistan et nous réchauffons des petits (pas vraiment) pois de la taille de grains de raisins et comme nous sommes déjà en manque, nous avions acheté deux bouteilles de bière sans alcool. Une ignominie, une horreur, une honte de vendre un tel produit ! La couleur, la mousse de la bière mais le goût d’un sirop chimique, qui plus est, parfumé à l’ananas ! Impossible de fermer l’œil avant une heure du matin avec le passage continuel de voitures et de mobylettes.

 

Jeudi 9 juillet : Quel calme au matin ! Ils dorment tous mais vite, ils plient bagages et repartent, toute la famille entassée dans des voitures déjà âgées, la galerie couverte de matelas, couvertures et oreillers, vers un autre mausolée. Je commence à comprendre l’hostilité (et parfois bien plus !) des Sunnites à l’encontre des Chiites. Une telle exaltation de la foi, une si systématique hystérie collective devant le moindre catafalque, une aussi grande propension pour le martyr et la mort qui semble accompagner chaque moment, font peur. Je n’ai jamais vu en un autre pays d’Islam de telles démonstrations, quasiment agressives, de ses croyances. Nous repartons, toujours dans la purée de pois. Après les terres à blé, que je ne pensais pas trouver ici, de la région de Mashad, nous entrons dans le désert, de la rocaille et des terres rouges, parfois une dépression avec des traces de sel. De temps à autre, une montagne surgit de la brume puis y retourne quand nous nous en éloignons. Les kilomètres défilent sur l’autoroute. Bientôt nous profitons de la climatisation qui nous épargne le dessèchement par le vent. Nous apercevons quelques villages qui ont conservé les constructions traditionnelles : maisons en pisé, sans étage, à toit voûté ou couvert de coupoles et, à intervalles réguliers, des caravansérails qui tombent en ruine. Nous roulons jusqu’à une centaine de kilomètres de Téhéran que je ne veux pas traverser ce soir et nous nous arrêtons sur une aire de l’autoroute, pas encore opérationnelle semble-t-il. Mais l’odeur de viande grillée me persuade du contraire et, dans une salle immense et déserte, nous pouvons dîner de brochettes, köfté et poulet, le riz attendu ne viendra pas… Nous changeons de place en voyant arriver des voitures en grand nombre. Nous déménageons encore deux fois avant de trouver un endroit calme. Il fait presque aussi chaud qu’à Ashkhabad et je transpire longtemps avant de m’endormir.

 

Vendredi 10 juillet : Nous repartons pour une nouvelle étape de route. Peu après, nous sommes à Téhéran. Conformément à mes craintes, l’autoroute ne se poursuit pas sur un anneau qui contournerait la ville et nous éviterait de nous y perdre. Nous demandons notre chemin à plusieurs reprises, passons par des rues ordinaires avant de retrouver une voie rapide qui nous amène à l’autoroute de Tabriz. La capitale s’est très étendue à l’ouest et les agglomérations se succèdent sans interruption au-delà de Karaj. Des cités nouvelles sont apparues, c’est une vision d’un Iran en plein développement, avec des zones industrielles importantes, qui nous est offerte le long de la route. Le désert est en culture désormais, même si les montagnes restent désolées, pelées, veloutées et plissées comme cette race de chiens, les shar peï, qui semblent flotter dans leur peau. Nous arrêtons sur une autre aire d’autoroute pour déjeuner, encore des brochettes et du riz, servis par des jeunes femmes avec foulard islamique, sous les portraits géants des duettistes : Khomeini et Khamenei, le Père Fouettard et le Faux Jeton… Sur un écran géant de télévision est diffusé l’appel à la prière avec des images de La Mecque ! Même pendant les repas… Nous avalons des kilomètres sans toujours payer les péages, je suis prié de passer… Nous traversons une chaîne de montagnes dont la terre est de couleur verte et rouge, les deux nettement distincts. A un détour de la route un village (kurde ?), inattendu et presque invisible tant il se confond avec le montagne,. Nous quittons l’autoroute pour retourner à Soltanieh où nous avions vu le dôme géant du mausolée en travaux de conservation il y a huit ans. SI l’extérieur est aujourd’hui aménagé pour les visiteurs et ils s’y pressent, l’intérieur est encore un ensemble d’échafaudages que nous n’explorons pas. Nous roulons jusqu’à Tabriz, nous pensions nous installer au parc El Goli où nous avions campé en 2001. Tout le parc est devenu un camping ! Des centaines de Tabrizi se sont installés sur les pelouses, ont monté des tentes de plage colorées. Impossible  de se garer et quant au calme, inutile d’y compter. Nous cherchons un autre lieu, envisageons les bas-côtés d’une avenue. Je demande à des hommes en grande discussion où nous pourrions nous installer. L’un d’eux nous dit de le suivre en voiture, il nous conduit à un jardin avec des tentes déjà installées mais pas en surnombre. Nous pouvons nous garer au bord du gazon. Il fait frais, nous sortons la table et les fauteuils pour étudier la carte. Je refais les pleins d’eau puis je tape mon journal, à l’extérieur pour une fois !

 

Samedi 11 juillet : Il a plu dans la nuit ce qui a provoqué un certain émoi dans les tentes. La nuit a été calme et fraîche, j’ai apprécié… Nos voisins plient bagages, nous n’attendons pas que toutes les voitures soient parties pour pouvoir sortir la nôtre, nous allons en taxi dans le centre ville. Nous commençons par la visite de la Mosquée Bleue que nous n’avions pas pu visiter lors de notre dernier passage. Les travaux de restauration sont achevés et nous pouvons admirer les superbes faïences de la façade, du moins celles qui ont survécu à plusieurs tremblements de terre. Leur état n’est pas parfait, loin de là, mais elles sont si merveilleuses qu’on en oublie les injures du temps. L’intérieur a été également restauré mais d’une manière totalement différente de ce qui a été fait en Ouzbékistan. Au lieu de tout reconstruire et de tenter de faire oublier les dégâts, la différence entre les carreaux anciens et ce qui a été refait est nette : une peinture légère a été appliquée dans les zones détruites, sans chercher à égaler les tons des faïences et, dans les zones disparues, les dessins sont seulement ébauchés. On a ainsi une idée très nette de ce qu’était la décoration et aussi des exemples de son état d’origine. Nous trouvons un cybercafé mais il faut attendre l’ouverture. Une brave dame nous prend en pitié, nous fait entrer dans son magasin, nous offre le thé et fait téléphoner par son fils pour hâter l’arrivée de la responsable. Nous avons un message de Julie, sur le départ pour le Zimbabwe, et un autre moins gai de Jean-François qui nous apprend le décès du fils de Suzanne et Jean-Paul. Nous revenons par la rue piétonne, consacrée aux chaussures et aux vêtements féminins, vers le bazar. Nous suivons l’allée des bijoutiers (de l’or) puis passons dans diverses allées, sous des voûtes centenaires, devant des caravansérails, par des cours qui sont encore le lieu de transactions commerciales. Des portefaix acheminent des tonnes de colis avec les diables branlants sur le passage desquels il vaut mieux ne pas se trouver. Nous sommes abordés par un homme qui nous conduit à un autre bazar, voir des antiquités mais ce ne sont que des brocantes sans intérêt. Nous reprenons un taxi pour retourner à notre camping et repartons aussitôt. Nous trouvons presque sans nous tromper la route de la frontière. L’autoroute cesse bientôt. Nous quittons la route pour suivre une route de campagne au milieu des champs moissonnés. Les foins s’entassent en tours sur les toits des maisons en pise des villages qui se confondent avec la terre. Nous nous trompons devons revenir sur nos pas en suivant la voiture d’un avocat qui nous guide ainsi jusqu’à l’église arménienne de Ghara Kélisa dédiée à Saint Thadée. Nous la trouvons à l’écart d’un village kurde, les femmes de portent pas le voile noir, juste un foulard qui leur donne des allures de Kabyles et les hommes ont le sarouel noir. Elle est en deux parties très distinctes, une qui joue sur les contrastes de couleurs entre pierres noires et blanches et une autre, couleur sable. C’est sur cette dernière que la décoration est la plus remarquable : deux frises en font presque entièrement le tour, l’une florale, l’autre décrit des scènes que je suppose être la vie du saint. Des représentations de figures de saints ou d’évêques ornent les murs, classique Saint Georges et son compère dragon, Saint Michel et sa balance du Jugement Dernier. Nous serions bien restés dormir là mais nous avons envie de passer en Turquie, avec la perspective de bières fraîches… Sur la route nous croisons un Toyota de Français avec une cellule Azalaï. Nous discutons quelque temps, je leur revends mon excédent de rials puis nous filons vers le poste frontière. Vu la queue à la station-service, je renonce à refaire le plein. Tant pis, nous paierons le prix fort en Turquie. Le poste iranien est un bel exemple de bordel oriental ! Personne pour indiquer où aller, impossible de différencier un voyageur d’un employé, une foule hystérique et agressive qui se presse de tous côtés devant le seul guichet des passeports. Je désespère de jamais parvenir à bout des démarches. Je parviens à trouver quelqu’un qui m’indique où m’adresser pour les formalités de douane puis la queue ayant diminué, nous faisons tamponner nos passeports. Adieu l’Iran, Marie retire aussitôt son foulard. Côté turc, si cela commence bien, il faut attendre longtemps le retour du responsable de la douane parti dîner. Encore quelques tampons et enregistrements et nous voici en Turquie. Il est une heure et demie plus tôt mais il fait nuit. Nous filons vite sur Doğubayazit. Nous trouvons un camping, un simple terrain vague, dans la montée à Ishakpasha. Nous dînons au restaurant du camping, très animé en ce samedi soir. Un orchestre réduit mais efficace pour les décibels, met en émoi les mâles de l’assistance et plusieurs dansent en ligne en agitant des mouchoirs. Nous supposons que les dames sont restées garder les enfants… Nous apprécions la bière et le poulet, les côtes d’agneau se défendent bien… Il faut encore que je tape mon journal !

 

Dimanche 12 juillet : Nous nous souhaitons un bon anniversaire de mariage. Quarante ans ! Nous envoyons un sms à Julie pour lui souhaiter bon voyage, elle nous souhaite un bon anniversaire. Nous retournons voir la forteresse d’Išakpaša, sans visiter, elle est désormais coiffée d’une lourde et peu esthétique structure en bois destinée à la protéger. Nous allons en ville changer des dollars, puis nous réapprovisionner au supermarché avant de prendre la route. Le prix du gasoil n’est plus le même, plus de un euro le litre ! Nous faisions le plein en Iran pour ce prix… Nous apercevons la belle masse couronnée de neige du mont Ararat. La route, contrairement à ce que je croyais, n’est pas fameuse. Elle est en travaux, parfois à une voie, parfois deux, le revêtement est variable, nids de poule et bon asphalte se succèdent. Nous passons des cols à deux mille mètres et plus, en traversant des collines d’un vert si vif qu’on le croirait artificiel. Nous avons acheté une bouteille de rakı et nous l’entamons pour ce grand jour mais nous aurions préféré du pastis ! Nous arrivons dans l’après-midi à Erzurum. Nous retrouvons le centre avec ses mosquées anciennes mais elles sont étouffées par des immeubles commerciaux qui les entourent et je n’en retire pas la même impression que précédemment. Je ne trouve aucune information sur la présence d’un éventuel camping. On nous en indique un sur la route d’Erzincan, nous ne le trouvons pas et nous continuons dans cette direction. Les kilomètres passent, les seuls endroits où nous pourrions stationner sont les stations-services bruyantes ou des endroits trop isolés. Nous roulons jusqu’à Erzincan. Je ne suis pas ravi, j’aurais voulu m’arrêter beaucoup plus tôt, alors qu’il est sept heures quand nous entrons dans la ville après une fin de parcours pénible dans le soleil de face. Un premier hôtel ne veut pas de nous sur son parking, le second sera le bon. Le parking en centre ville n’est pas agréable mais le restaurant en terrasse, au dernier étage l’est. Nous y fêtons donc nos quarante ans en commun, avec une vodka orange suivie de plats de viande très quelconques mais un bon dessert au chocolat chaud sauve le repas. Nous regagnons notre cellule pour la nuit…

 

Lundi 13 juillet : Le soleil chauffe vite et nous ne pouvons pas ouvrir toutes les ouvertures sans être en vue des fenêtres de l’hôtel. Nous reprenons notre progression sur le plateau anatolien. Paysage rude, montagnes pelées, champs de blé fraîchement moissonnés ou de pommes de terre. Les paysans sont occupés à a fenaison sans engins mécaniques. Nous roulons toujours entre mille cinq cents et deux mille mètres d’altitude et la température est supportable. Nous sommes à midi à Sivas, nous nous garons sur la place principale du centre ville, devant la mosquée et la medrese qui justifient notre venue. Nous commençons par nous rendre dans un cybercafé mais impossible de me connecter à notre messagerie. Nous déjeunons dans le camion puis partons en visite. Les portails de deux medrese (ici ce sont des medrese, pas des medersa, vous suivez ?) sont des oeuvres remarquables. Malheureusement, il en est des monuments comme des routes du centre de la Turquie, ils sont en rénovation. Un chantier, théoriquement interdit, dissimule sous des échafaudages, le plus beau des deux mais on nous autorise à y accéder. Des torsades, des entrelacs, des dentelles taillées dans la pierre ornent le portail d’une medrese, aujourd’hui disparue, entre deux élégants minarets, partiellement revêtus de briques vernissées. En face une autre medrese, Muzafer Bürüciye, est également pourvue d’un beau portail ouvragé, l’intérieur est transformé en café, on peut y fumer un narguilé ou simplement boire un thé, servi dans ces verres renflés, caractéristiques de la Turquie. Nous nous rendons dans un autre cybercafé. Même problème ! Je finis par comprendre qu’il y a confusion entre notre i et le ı turc sans point, plus de problème ensuite… Nous marchons jusqu’à la Gök medrese, elle aussi en grands travaux de restauration qui promettent de la remettre quasiment à neuf !  Là aussi, superbe portail sculpté et utilisation de différentes pierres pour composer un remarquable décor, entre deux très beaux minarets en partie couverts de tuiles vernissées bleues qui font transition avec ceux d’Iran. Nous revenons vers  la voiture. Nous laissons passer un orage, allons acheter des fruits et du pasterma, sorte de viande des Grisons, roulée dans le paprika. Marie m’attend à la voiture pendant que je vais changer des dollars puis nous quittons la ville, sans y avoir trouver de Tourist information ni de camping. Nous roulons une quarantaine de kilomètres en essuyant encore un orage qui avive les nuances des teintes des champs de blé dorés. Nous cherchons un caravansérail, il a disparu, nous nous arrêtons pour la nuit sous les murs d’un hôtel, à l’écart de la route. Nous consacrons la soirée à mettre à jour ce texte en buvant un rakı.

 

Mardi 14 juillet : Pas très bien dormi, brûlures d’estomac, joueurs de foot à une heure du matin et réveil à l’aurore par le haut-parleur de la mosquée qui nous hurle dans les oreilles que « Dieu est grand », mais il doit être sourd ! Nous repartons sous un ciel gris, il pleut, il tonne. Les aires d’autoroute ont toutes bien entendu une station-service, souvent un  restoroute, associé à une mosquée, comme en Iran. Je ne me souvenais pas en avoir vu avant. La route est toujours aussi variée, passages corrects et autres tronçons en travaux et ce, jusqu’à Ankara. Nous y sommes en début d’après-midi. Peu sûrs d’y trouver un camping, nous décidons de continuer en direction d’Istanbul et de nous arrêter dès qu’un panneau en signalera un. Après le contournement d’Ankara, nous hésitons à prendre ou non l’autoroute… Nous nous engageons sur l’autoroute, superbe et peu fréquentée. Pas un seul panneau de camping ! Nous sortons à Bolu, des informations anciennes en signalaient un près du lac de barrage. Nous y parvenons et nous nous installons sur les berges du lac mais pas l’ombre d’un camping ! Il fait assez froid pour que notre cassoulet en conserve paraisse de saison.

 

Mercredi 15 juillet : Nous sommes réveillés une première fois par des fêtards qui se garent devant nous et mettent leur musique en marche. Un coup de gueule les fait déguerpir… A trois heures du matin, une seconde voiture, musique orientale au maximum et danseuses qui se trémoussent dans la lumière des phares, nous tire du sommeil. Nouveau coup de gueule et à mon grand étonnement suivi d’effet ! Nous ne sommes plus dérangés de la nuit. Au matin, le lac est perdu dans le brouillard et il continue de pleuvoir. Nous reprenons l’autoroute sous un temps exécrable, pluie, brouillard, qui nous inquiète pour Istanbul. A partir d’Izmit, la circulation devient intense, rapide, nerveuse, turque ! Nous longeons la mer de Marmara où nous apercevons de nombreux cargos. Toutes les collines sont maintenant couvertes d’immeubles récents, pas tous dessinés par des Premiers Prix de Rome… A l’approche d’Istanbul, nous essayons de ne pas nous perdre. Un premier pont nous fait passer en Europe en franchissant le Bosphore. Ensuite nous cafouillons, nous empruntons, en payant très cher une carte d’abonnement, un second pont que nous croyons sur la Corne d’Or mais qui nous a fait repasser en Asie ! Nous refaisons tout un circuit pour revenir de nouveau en Europe par le premier pont puis nous nous perdons, devons demander le chemin pour rejoindre les environs de l’aéroport où nous pensons  trouver un camping. Quand nous y parvenons c’est pour découvrir une étroite bande de gazon artificiel, collée à une piste de karting ! Il est hors de question de nous y installer, le bruit est infernal. Nous déjeunons au restaurant du camping-karting, pide et köfte que le patron envoie chercher ailleurs… Nous hésitons à repartir et décidons de tenter de trouver un parking près des mosquées. Nous nous lançons dans le trafic en essayant de suivre les indications de noms de quartier. Ce qui ne va pas sans quiproquo, le quartier de Topkapı n’a rien à voir avec le musée du même nom… Enfin, au bord de la crise de nerfs, nous approchons de la mosquée Sultanahmet et nous trouvons un parking, juste derrière. Un dernier orage et nous partons nous promener. Je ne reconnais plus rien ! Les espaces entre les deux mosquées ont été réaménagés avec jardins, jets d’eau, la circulation est détournée, des tramways modernes ont remplacé les antiques voitures américaines. Finies les gargotes et les échoppes, ce ne sont plus que restaurants à touristes et élégantes boutiques de tapis. J’avais oublié la dimension de la Mosquée Bleue, elle me paraît plus grande que dans le passé. Une foule très cosmopolite s’y presse, Arabes du Golfe voilées jusqu’aux yeux, Européennes en short, Russes un peu trop tape-à-l’oeil, Turques avec foulard et imperméable boutonné pour affronter les grand froids. On parle toutes les langues et deviner notre nationalité devient un casse-tête pour les candidats guides. Nous ne pouvons visiter Sultanahmet car c’est l’heure de la prière. Nous nous rendons à Sainte-Sophie, sa masse plus rouge est moins élégante extérieurement. Nous hésitons à y retourner et finissons par nous décider. L’entrée est chère, vingt livres turques, le prix est le même pour tous. Nous commençons par la galerie à laquelle nous accédons par une longue rampe. De là nous avons une vue sur tout l’intérieur de l’ancienne église, ses piliers massifs, ses fines colonnes aux chapiteaux très ouvragés et les cartouches calligraphiés aux noms d’Allah et Mahomet. Il y reste quelques belles mosaïques : Christ en majesté, Vierge, Empereurs et Impératrices représentés avec leurs tiares et leurs bijoux. L’art de la mosaïque atteint là des sommets. Nous détaillons ensuite les trésors de la nef, superbes carreaux de faïence d’Iznik, marbre et porphyre sur les murs, proportions admirables des voûtes et demi-voûtes sphériques qui semblent s’assembler parfaitement. Une dernière mosaïque et nous revoilà dehors. Nous trouvons Le Monde, sans doute venu par porteur spécial… Nous retournons à la Mosquée Bleue, nous pouvons y entrer en nous déchaussant et Marie en se couvrant la tête. J’y retrouve ces tapis sur lesquels j’aimais faire une petite sieste, toujours appréciés des visiteurs. Un gigantesque lustre circulaire continue de diffuser un éclairage parcimonieux mais suffisant pour admirer, là aussi, les proportions des voûtes qui reposent sur quatre énormes piliers. Le soleil semble revenu, espérons que cela se confirmera demain. Nous attendons l’heure de dîner et cherchons un restaurant. Ils s’alignent tous dans l’avenue Divan Yolu et dans une ruelle derrière ; on se croirait à la Huchette. Même chose pour les prix ! Nous nous décidons pour l’un d’eux, séduits par des demis de bière sympathiques. Si le döner est correct, les köfte sont infâmes ! Retour au camion en profitant de l’illumination des deux mosquées et d’un spectacle de derviche tourneur dans un café en plein air où les locaux viennent boire un thé, fumer un narguilé et jouer au tric trac.

 

Jeudi 16 juillet : Encore quelques gouttes de pluie au matin mais ce seront les dernières. Nous nous dirigeons vers le palais de Topkapı, nous ne sommes pas les seuls mais l’affluence est encore acceptable, plus tard ce sera la cohue. Nous franchissons un premier portail pour entrer dans la cour des janissaires puis un second pour accéder aux choses sérieuses. Je retrouve cet ensemble de pavillons disséminés dans des jardins que je me plais à imaginer arpentés par des Turcs en caftan et volumineux turban. C’est ici qu’il faudrait donner « L’enlèvement au sérail » ou « L’Italienne à Alger ». Des salles renferment les trésors amassés par les sultans, bijoux faramineux, couverts d’émeraudes, de diamants, de rubis et notamment le fameux poignard du film de Jules Dassin. D’une terrasse, nous avons une vue sur le Bosphore légèrement perdu dans la brume, sous un ciel encore terne. Dans la dernière cour, à la pointe de la Corne d’Or, plusieurs petits pavillons, coiffés de larges toits en forme de dômes aplatis, sont décorés de superbes faïences d’Iznik, à motifs floraux, dans des tons bleus ou verts pâles.. Des salles sont dédiées aux reliques du Prophète, une empreinte de son pied, taille 54 au moins, est vénérée par les musulmans, en particulier les Arabes du Golfe qui ne peuvent s’en détacher. On y trouve des objets qui auraient appartenu à des prophètes de second ordre et l’authentique bâton de Moïse ! La vénération frise ici le ridicule… Et puis c’est le Harem et les appartements privés du Sultan. On atteint là un summum et je retrouve mon émerveillement de jeune Français, ébloui, qui découvrait à vingt ans les chefs-d’œuvre d’une autre civilisation. Je comprends pourquoi j’ai toujours classé Istanbul avec Isfahan parmi les plus belles villes du Monde. Voilà une suite de pièces toutes décorées avec un goût exquis : faïences d’Iznik, niches colorées, portes de bois peintes, plafonds somptueux, calligraphies élégantes. Rien de ce que nous avons vu au cours de ce voyage n’atteignait une telle perfection. Nous décidons de déjeuner au restaurant du palais, la cuisine est correcte mais j’en avais gardé un meilleur souvenir, les bières par contre sont hors de prix ! Marie est fatiguée, nous envisageons de prendre un taxi pour nous rendre à la mosquée Sülemaniye. Les prix demandés sont de la plus haute fantaisie, l’un d’eux les justifie en parlant de douze kilomètres pour s’y rendre, il n’y en a pas deux ! Et j’apprends ensuite à l’Office du tourisme que la mosquée est fermée pour restauration ! Nous trouvons un cybercafé avec un message de Julie qui nous détaille son programme chargé au Zimbabwe et un de Jean-François Picaut qui nous détaille les circonstances du décès de François Benoit-Marand. Nous n’avons pas très envie de traîner dans le Bazar, probablement envahi de touristes et décidons de repartir maintenant. Je vais faire quelques courses dans un supermarché puis nous retournons à la voiture. Nous sortons d’Istanbul par le bord de mer, des dizaines de cargos sont ancrés au large, peut être dans l’attente de passer les détroits. Nous retrouvons l’autoroute et filons en direction d’Edirne. Nous la quittons pour suivre le littoral à la recherche d’un camping. C’est une succession de villégiatures regroupées et barricadées en bord de mer. Nous visitons deux campings plutôt minables et ne voyons pas de raison d’y passer la nuit puisque aucun d’eux ne propose de plats de poisson dont nous avons envie. Toutes les publicités concernent des köftesi salonu, à croire qu’il n’existe pas d’autres plats ! Nous atteignons ainsi Tekirdağ. Nous nous garons sur un grand parking du port, à côté de sympathiques cafés en bord de mer. La promenade semble sortie d’un film italien des années cinquante avec ses marchands de graines de pastèques en blouse blanche et ses consommateurs attablés devant un thé ou un café pendant des heures. Nous dînons de plats de fruits de mer et poisson : crevettes, calamars et poisson grillé, tout ce dont nous rêvions depuis quelque temps. Nous allons prendre un thé pour profiter de la fraîcheur marine puis regagnons le camion en craignant les bruits du voisinage…

 

Vendredi 17 juillet : Difficile de dormir. Il a fait chaud, la musique a duré tard et ensuite ce sont des passants qui ont élu domicile derrière notre camion, discutant à haute voix. Quand je me décide à nous déplacer, je comprends qu’il s’agit de pêcheurs qui n’auraient pas bougé avant des heures… Nous ne nous endormons qu’au petit matin et nous ne sommes pas très vaillants quand il faut se lever. Nous repartons à l’intérieur des terres, au milieu des champs de tournesols, jusqu’à la frontière très rapidement passée, surtout côté grec. L’autoroute est excellente mais ne comporte pas d’aires de service, il faut en sortir pour reprendre du gasoil et rapidement déjeuner à l’ombre trop chiche d’un arbre. Dans l’après-midi j’ai tendance à somnoler et malgré un arrêt, je me fais peur en doublant un camion ! Nous entrons dans Salonique sans trop savoir où nous diriger. Larges avenues parallèles au bord de mer et circulation pas trop dense. Nous n’avons pas de plan ni de guide. Aucune indication d’un Office du tourisme ni de camping. Nous décidons de nous rendre à l’aéroport où je finis par trouver un bureau de renseignements touristiques qui m’indique un camping à une quinzaine de kilomètres. Nous nous y rendons et nous nous installons sur un terrain surtout occupé par des Grecs en bungalows et quelques touristes installés pour des semaines. Aussitôt installés, Marie reste au camion et je vais me baigner à la plage, de l’autre côté de la piste qui la sépare du camping. L’eau est bonne, la plage de sable dissimule quelques cailloux mais peu importe, il y avait si longtemps que j’en avais envie ! Marie a préparé le linge à laver, la dernière fournée… Nous allons dîner au restaurant en terrasse du camping. Nous commençons par un ouzo, loin de valoir un vrai pastis mais très supérieur au rakı, plus raide en alcool. Nous enchaînons avec des moules frites, du filet de perche fumé, des tentacules de calamar grillées en vinaigrette, surprenant mais tendre, puis des rougets frits, dommage un tel poisson mérite mieux. Une bouteille de retsina pour faire couleur locale arrose le tout. Promenade au bord de mer avant de regagner notre home. Je tape ces lignes sur la table, à l’extérieur.

 

Samedi 18 juillet : Gengis Khan et Tamerlan ne sont que de pâles empaleurs à côté de moi ! Jamais ils n’ont imaginé les supplices que mon cerveau fatigué concocte à l’égard des disk-jockeys et autres champions des décibels. De nouveau cette nuit, j’ai voué aux gémonies ceux qui, dans le club de l’autre côté de la piste, ont animé la soirée, ou plutôt la nuit, jusqu’à deux heures du matin. Impossible de fermer l’œil et la chaleur n’arrange rien. Je vais prendre une douche à une heure du matin qui me fait le plus grand bien. Nous dormons jusqu’à l’arrivée de vacanciers à sept heures et demie, manœuvres pour garer la voiture, portes qui claquent, ils nous gâchent le réveil… Nous prenons notre temps, je profite des installations du camping pour vidanger les toilettes et refaire le plein des réservoirs d’eau. Nous allons dans Salonique, nous pourrions être à Nice, mêmes immeubles avec de grands balcons le long d’avenues rectilignes, nous trouvons le port et parvenons à nous garer près d’une agence de voyage. Nous réservons le passage sur le ferry pour Ancône, en open deck, pour demain soir, à un tarif de basse saison ! Nous prévenons Nicole et madame de Lespinois par sms. Nous allons ensuite dans le centre, près de l’agora romaine. Nous y voyons aussi les restes du théâtre mais il fait une telle chaleur que nous n’avons pas très envie de les arpenter en plein soleil. L’église Agios Dimitrios est ouverte, nous jetons un œil distrait et fatigué sur quelques fresques tout aussi fatiguées et des traces de mosaïques.  Nous cherchons un restaurant, en trouvons un, avec une marquise et du personnel débonnaire, qui me fait penser à d’autres connus en Tunisie ou au Maroc, la Méditerranée sans doute ! Cuisine très quelconque mais bon marché. Marie n’a plus très envie de marcher sous le soleil… Nous allons tout de même approcher deux ou trois charmantes églises byzantines, déjà à demi enterrées et de plus dominées par de si hauts immeubles qu’elles en deviennent invisibles. Elles sont toutes fermées, nous renonçons à en voir d’autres et revenons au camion. Nous nous arrêtons dans un supermarché pour refaire des provisions d’eau et de bière principalement. Nous sortons de la ville et prenons l’autoroute en direction d’Igoumenitsa. Pour une raison inexpliquée, il est barré avant Véria puis reprend après. Nous montons dans les montagnes, il n’y fait guère moins chaud. Pas de stations-service sur l’autoroute, nous ne savons où trouver un camping pour la nuit. Nous sortons à Siátista et garons la voiture sur un parking, à l’entrée du village en espérant ne pas être dérangés…

 

Dimanche 19 juillet : Bonne nuit, calme, pas de voitures, de mobylettes, juste au réveil le bourdonnement des abeilles venues se régaler des frondaisons qui nous abritent. Nous reprenons l’autoroute, traversée de nombreux et longs tunnels dans la zone montagneuse que nous ne pouvons qu’apercevoir entre deux galeries. Nous sommes peu avant midi à Igoumenitsa. Nous nous garons le long du bord de mer, à l’ombre. Un vent venu de la mer nous rafraîchit. Je vais acheter Le Monde et réalise qu’aujourd’hui tous les commerces sont fermés. Nous déjeunons au camion puis entamons une longue après-midi de sieste, repos et lecture. Nous allons faire une rapide promenade, pas de commerces de souvenirs, il ne semble pas qu’Igoumenitsa vive du tourisme, peu d’indications sont en caractères latins. Le soleil a tourné, je déplace la voiture puis nous allons dîner dans une gargote de la rue piétonne, face à un café encore « typique » : de vieux messieurs jouent aux dominos devant une tasse de café. Repas classiquement grec avec salade de poulpe, feta, souvlaki, calamars, et une dernière bouteille de retsina, décidemment pas à mon goût. Nous allons au port attendre l’embarquement. Peu de véhicules attendent avec nous, quelques camping-cars, surtout italiens. Le ferry est à l’heure. Je suis étonné par la rapidité de la manœuvre d’embarquement, un carrousel de camions, voitures et camping-cars qui accèdent par des rampes parallèles aux différents ponts. En une demi-heure tout le monde est à bord. Nous sommes garés le long du bastingage, branché sur une prise électrique. Je vais rapidement explorer les salons puis nous nous couchons en fermant presque toutes les ouvertures, à cause de l’éclairage et du vent.

 

Lundi 20 juillet : Nous voguons au large des côtes italiennes, le vent du large nous dispense de transpirer. Nous occupons la matinée à relire ce texte puis nous faisons le tour des salons, presque déserts, passons sur le pont-bronzoir avec sa piscine de poche. Marie tergiverse avant de se décider à acheter un parfum à la boutique. Nous déjeunons dans le camion, juste à temps pour l’arrivée en vue d’Ancône. Les opérations d’accostage sont plus longues que je ne le souhaiterais et nous ne débarquons sur le sol de la péninsule qu’à deux heures et demie. La traversée de la ville est particulièrement lente, pas de liaison autoroutière rapide avec le port. De plus la bretelle d’accès à l’autoroute est fermée. Nous devons aller faire un demi-tour et revenir en prendre une en sens inverse. Nous pouvons alors nous lancer dans la remontée vers la frontière française. La circulation est intense, dangereuse. Le contournement de Bologne se fait au ralenti. Nous passons Modena puis Parme et enfin descendons sur la Méditerranée. C’est ensuite la longue série des tunnels, Marie s’amuse à les compter, presque cent cinquante jusqu’à Nice. Nous sommes en France à la nuit tombée et roulons jusqu’à Antibes où nous arrivons à temps pour dîner au Courte-Paille. Un repas bien français : pavé de rumsteck, frites et beaujolais ! Route de nuit, plus calme jusqu’à Toulon. Nous y sommes à une heure du matin, nous pouvons nous garer devant le garage. Réglisse se sauve…

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14 juin 2009 7 14 /06 /juin /2009 15:04

























Jeudi 11 juin
 : Aussitôt le petit déjeuner avalé et la douche, froide, prise, je pars en taxi, en fait un véhicule particulier qui s’est arrêté sans même que je lui fasse signe, pour l’ambassade d’Iran. J’attends, en compagnie d’un étudiant japonais, l’ouverture du consulat puis nous patientons dans des divans moelleux devant les informations, à la gloire de la « démocratie » iranienne, diffusées par une chaîne officielle. Je dépose ma demande de visa de transit puis le consul vient me faire préciser quelques détails et me déclare que le visa sera prêt lundi ! Ce point favorablement acquis, je repars dans un autre « taxi » de fortune pour l’ambassade du Turkmenistan. Là, le succès est nettement moins assuré… Je dois m’inscrire sur une liste des visiteurs, en vingt sixième position. Et j’attends, à l’extérieur, sous un soleil de plus en plus chaud, en compagnie d’un Italien qui vient, deux semaines après sa demande, récupérer son visa. Il est arrivé à huit heures du matin. Le service ne commence qu’à onze heures et demie, les impétrants sont admis au compte goutte, les gens commencent à s’énerver. A une heure de l’après-midi, fin de la journée pour le consulat, l’Italien n’est toujours pas passé, beaucoup se sont découragés et je repars, très dubitatif sur nos chances d’obtenir cet indispensable tampon, dans un délai correct. Je rentre en métro, bien loin d’être aussi beau que ceux de Moscou, Saint-Pétersbourg ou Kiev. Sur chaque quai, des policiers veillent… Je retrouve Marie au camion et lui fais part des nouvelles. Je suis assoiffé (encore plus que dans la normale…), fatigué et découragé. Nous allons déjeuner à la même cafétéria qu’hier soir, toujours sans alcool ! Un gros camping-car de Vaudois, un jeune couple avec trois enfants en bas âge, vient d’arriver, nous allons leur causer et parlons surtout visas ! Je pars ensuite à la recherche de la laverie indiquée par l’ambassade, avec deux gros sacs de linge sale. Je ne la trouve pas là où elle était indiquée, je contourne les rues, remonte les avenues et réussis à me la faire indiquer avec précision. Ce n’est pas une laverie mais un pressing, les tarifs sont à la pièce et élevés, je n’y dépose que les grosses pièces et rapporte le reste au camion. Je commence à avoir mal aux pieds, et toujours le moral en berne. Un gros orage éclate, il rafraîchit l’atmosphère. Je lave du petit linge puis nous allons nous ravitailler dans un supermarché, à un pâté de maisons. Comme les autres capitales, Tachkent est une ville verte, les immeubles sont enfouis sous les arbres et les espaces verts abondent. Agréable mais les distances s’en trouvent allongées. Nous revoyons les Suisses et convenons de nous tenir au courant de nos démarches pour l’obtention des visas. Nous allons nous installer dans les salons de l’hôtel, je peux brancher l’ordinateur et nous avons le wifi. Une connexion suffisamment bonne pour nous permettre de mettre à jour la partie du blog au Kazakhstan. Nous rentrons dîner au camion avec une bière fraîche achetée au kiosque proche.

 

Vendredi 12 juin : Dès que je suis prêt, je pars en métro jusqu’à la gare où se trouve une agence de voyage susceptible de nous obtenir les visas. Trajet presque trop long, vu le peu de stations et la rareté des trains. Les types humains sont très variés : Russes blondes, fardées et en toilettes à frou-frou, Ouzbekes brunes à l‘élégant port de tête, avec beaucoup d’allure, quand elles n’ont pas les dents aurifiées, et faciès asiatiques plus ou moins marqués, avec des paillettes dans les cheveux et sur les chaussures, les hommes sont en général plus communs. Pas de service des visas à l’agence, ils me donnent une autre adresse… Je rentre bredouille mais le Suisse, Sylvain, a contacté une agence qui se fait fort de nous obtenir rapidement le visa turkmène. Je m’y rends aussitôt pour apprendre que le tarif de la prestation est faramineux : cent quatre-vingt dollars, plus les cinquante dollars du visa, par personne ! J’éclate de rire et retourne doucher les espoirs de Marie et des Suisses… Nous revoilà au point de départ. Nous décidons d’abandonner le projet de retour par l’Iran et de revenir par le Kazakhstan, la Russie et l’Ukraine. Je repars donc aussitôt, toujours en métro pour l’ambassade du Kazakhstan. Je suis mal informé, je me perds et je n’arrive au consulat que pour m’inscrire en quarante et unième position ! Aucune chance d’accéder au Saint des Saints avant l’heure fatidique de fermeture ! Retour une fois de plus bredouille et sans plus d’espoir de résoudre le problème avant lundi. Nous discutons de nouveau avec les Suisses et le couple d’Allemands, Annette et Sébastien. Je remplis les réservoirs d’eau puis nous prenons un « taxi » pour nous conduire au magasin Tsoum où nous espérons trouver un réfrigérateur ou une glacière. Nous déjeunons à proximité, encore de la cuisine turque, pide et döner, sans bière. Nous ne trouvons rien au magasin si ce n’est un curieux sac à brancher sur l’allume-cigare, hors de prix. Nous passons devant l’opéra consulter le programme car nous avons convenu avec les Allemands de nous y retrouver en soirée. Nous nous rendons ensuite au Musée historique, bâtiment prétentieux, destiné à exalter le nationalisme local, sur le même modèle que ses égaux kirghize, kazakh ou tadjik : des salles avec des vitrines remplies d’objets de fouilles, des photos, des plans et les dernières salles consacrées à la conquête russe, puis la guerre avec ses héros et enfin la glorification des grandioses réalisations du régime. Je passe très vite, épuisé, je me traîne d’une banquette à une autre. Nous ressortons pour aller attendre nos Allemands à une terrasse sur la place devant le théâtre. Ils nous rejoignent avec la fille aînée des Suisses. Nous prenons nos places un quart d’heure avant la représentation et sommes placés au milieu du cinquième rang du parterre ! La salle est décorée de stucs dans le style orientalisant. Nous assistons donc au ballet Les mille et une nuits du parfait inconnu Arimov. Musique peu élégante, avec des accents stravinskien dans les meilleurs passages, décors frais dans le style Klimt revu par Hollywood. Chorégraphie des plus classiques, applaudie à la moindre pirouette, les scènes d’ensemble pourraient être produites à Broadway, un danseur étoile bon technicien et une inoubliable danseuse orientale dans un rôle secondaire. Le passage d’Ali Baba est le plus enlevé. Nous revenons au camion en taxi et retrouvons le Suisse, Sylvain qui est retourné à l’agence mais la situation ne semble pas avoir évolué. Nous dînons tous ensemble de pâtes aux œufs relevées avec notre boîte de confit de canard et deux bouteilles de bière.

 

Samedi 13 juin : Dès que nous sommes prêts, nous allons nous garer à côté des autres camping-cars, dans l’attente de la visite de Sébastien, le technicien allemand ! Il examine le réfrigérateur et trouve rapidement la panne : non pas le compresseur, comme diagnostiqué hâtivement par le frigoriste de Bishkek mais tout simplement un condensateur coupé net aux soudures. Il peut réparer et nous retrouvons un réfrigérateur qui fait du froid ! Nous sommes bien entendu ravis et promettons de payer le champagne, lundi soir, quand Annette et Sébastien seront rentrés de leur week-end. Nous échangeons adresses et prenons des photos de nous tous réunis. Nous allons prendre le métro et descendons à la station du bazar Chorsu. A peine sortis, nous sommes démarchés pour changer des dollars au noir, j’en profite pour me débarrasser des somoni tadjiks. Le marché est immense, la partie fruits et légumes est rassemblée sous une vaste halle, sous un dôme turquoise. Les étals sont disposés en cercles concentriques et proposent les fruits habituels : cerises, abricots, petites pommes, quelques grappes de raisin. A l’étage, ce sont les fruits secs qui sont présentés. Le marché déborde dans la rue sous des parasols, les marchandes ont toutes des visières et des chapeaux pour se protéger du soleil, impitoyable. Nous cherchons où déjeuner, la gargote qui arbore le panonceau ПИВО a tout de suite notre faveur, quoiqu’on y serve ! De bonnes brochettes citronnées, pimentées et à goût de cumin, avec des mantis font passer la bière glacée… Nous repartons dans le marché. Marie a trop chaud et ne se sent pas bien, nous faisons des haltes fréquentes à l’ombre. Nous allons voir et visiter la madrasa Koukeldach, une belle bâtisse avec un fronton décoré de faïences formant des dessins en écriture kufique,  à l’image de ce que nous nous attendons à voir à Samarkand. Elle est en cours de restauration mais nous payons néanmoins l’entrée. Sa cour carrée est plantée d’arbres fruitiers, l’iwan du fond est peu décoré, les cellules sont en travaux. Nous prenons un taxi de fortune pour nous emmener au Khast Imam. Un vaste ensemble de bâtiments religieux, au milieu de jardins arrosés en permanence, les coupoles turquoise sont nombreuses et l’ensemble est harmonieux mais manque de vie. Ne s’y rencontrent que des touristes assommés de chaleur, cherchant des yeux le plus proche estaminet… Comme nous… Nous y visitons une autre madrasa, celle de Barak Khan, elle a été transformée en piège à touristes, chaque cellule est occupée par un artisan ou un marchand de souvenirs. Nous continuons par un joli mausolée mais l’ensoleillement n’est pas favorable à sa façade décorée de tuiles vernissées. Nous revenons vers le clou du lieu, un édifice construit dans le style traditionnel, conserve un Coran du VII° siècle, exposé à l’admiration des fidèles et à la contemplation dubitative des infidèles, moyennant finance… Nous arrêtons une autre voiture pour nous conduire près de trois mausolées, modestes mais pas sans charme, dans leurs jardins de roses. Nous devons implorer le droit de voir le dernier auprès des gardes qui nous accompagnent pour le cas où… Nouveau taxi pour revenir au camion. Nous savourons une bouteille d’eau fraîche sortie de notre réfrigérateur ! Nous allons donc acheter des provisions au supermarché voisin et revenons nous garer à notre place habituelle. Nous allons profiter des salons de l‘hôtel Ouzbekistan pour, grâce au wifi, lire notre courrier, répondre à Julie et rajouter quelques photos sur le blog. La climatisation exagérée nous en chasse et nous dînons au camion d’un bon steak haché avec des champignons en conserve et une bière fraîche. La musique en provenance des salons de l’hôtel « Le Grande Plaza » promet en ce samedi soir de nous tenir éveillés tard !  Je déplace le camion pour nous éloigner de la source musicale mais je le rapproche alors d’une autre

 

Dimanche 14 juin : Il fait bon au matin, seul moment où je ne transpire pas. Nous traînons, pas pressés, puis partons tranquillement en métro. Nous descendons à la place Mustaqillik, une de ces vastes esplanades pour défilés martiaux comme les aiment les régimes totalitaires, mais aujourd’hui, c’est calme plat ! Presque pas de voitures au grand désespoir des policiers en manque de victimes. Nous suivons une large avenue, passons devant le palais Romanov, ancienne résidence des tsars, fermé aux visites puis nous longeons le Musée historique déjà parcouru. Nous continuons, heureusement souvent à l’ombre, avant de trouver, dans un quartier en pleine construction de résidences tape à l’œil pour oligarques de fraîche extraction, le Musée des arts appliqués. Dans une ancienne demeure restaurée, délire de stucs, de plâtres colorés, de plafonds peints, de niches occupées par des flacons, sont présents de superbes suzani, ces tissus colorés, brodés de fleurs, de symboles solaires et d’autres tissus obtenus par l’impression de tampons encrés. Nous sommes moins intéressés par la poterie, les cuivres. Les bijoux anciens en argent sont souvent trop travaillés, ceux d’origine turkmène, plus sobres nous plaisent beaucoup. Les boutiques du musée ont de belles choses mais à des prix qui les mettent hors de portée de notre bourse. Nous revenons prendre le métro et rentrons au camion. Nous y déjeunons puis, après un court répit, nous allons profiter de la climatisation et du moelleux des fauteuils de l’hôtel pour mettre à jour le blog et insérer les photos jusqu’à aujourd’hui. Nous sommes à jour mais nous ne savons pas quand nous retrouverons le wifi. En fin de soirée, un grand mariage rassemble dans les salons, toute la bonne société. Un quatuor classique joue Mozart, tandis que des trompes sonnent pour l’arrivée de la mariée, cacophonie surprenante ! Nous retournons dîner au camion. Sébastien de retour de week-end vient nous dire bonsoir avant que nous ne nous couchions.

 

Lundi 15 juin : Nous sommes prêts avant l’heure de nous rendre au consulat d’Iran. Nous y sommes donc en avance, les premiers et les seuls. Nous devons apposer nos empreintes digitales sur une feuille de papier, tous les doigts des deux mains ! Le visa de sept jours, nous est délivré sans difficulté. Ce bon point acquis, nous revenons au camion, toujours en taxi. J’en repars pour l’agence de voyage. Celui qui s’occupe de nos visas n’est pas là, je l’attends une demi-heure, il est allé à l’ambassade du Turkménistan où il a laissé son assistant, chargé de se renseigner, en soudoyant les gardes pour entrer ! Il téléphone et on m’annonce un prix de cent vingt dollars avec un délai d’une semaine, ce qui est acceptable. Je paye et remets des photos d’identité. Je retourne au camion où l’employé est censé nous apporter les papiers à remplir, dans l’après-midi. Nous prenons la voiture ce qui va permettre de recharger la batterie, et allons manger un plov au Central Asia Plov Center, nom bien prétentieux pour un restaurant ordinaire mais où effectivement le plov, du riz, des carottes, des fruits secs et frais sautés avec de la viande tendre et goûteuse est délicieux. Les mantis par contre sont moins réussis. Nous passons chercher le linge lavé, repassé et présenté sur des cintres… Nous revenons nous garer à côté des Allemands. Je donne un coup de propre à la voiture et nous attendons la venue de Nisor, l’employé de l’agence. A cinq heures toujours personne. Je retourne à son bureau, Nisor n’y est pas, les employés lui téléphonent, il passera à la voiture dans une ou deux heures ! Je passe au supermarché racheter des provisions puis retrouve Marie, Annette et Sébastien aux voitures. Nous prenons le thé ensemble puis nous ouvrons la bouteille de champagne ouzbèk prévue pour remercier Sébastien de son intervention sur le réfrigérateur. Ce n’est pas une réussite ! Les chips et les cacahouètes non plus ! Et toujours pas de Nisor, il n’arrive qu’à huit heures et demie et parle d’une augmentation du tarif, trente dollars de plus par personne qu’il ramène à vingt. Il promet que les visas seront prêts lundi prochain, sinon il nous rembourse… Nous allons dîner avec nos amis allemands à la cafétéria, encore avec de l’eau gazeuse. Je retourne profiter du wifi avant de me faire chasser par l’extinction des feux.

 

Mardi 16 juin : Nous disons au revoir à Annette et Sébastien et sortons de Tashkent, sans nous perdre mais la traversée de la ville est longue, les banlieues, toujours dans la verdure, s’allongent sur des kilomètres. Nous roulons sur une autoroute, deux chaussées séparées par une haie de roses trémières, parcourue (pas forcément dans le même sens),  traversée, par tout ce qui roule, se pousse ou se tire. Les moissons sont en cours, les lourds épis font la sieste appuyés les uns sur les autres en attendant d’être fauchés. L’autoroute est interrompue par le tracé de la frontière kazakh que nous devons contourner. La route se dégrade avec des nids de poule acceptables ! Je suis en excès de vitesse mais le policier renonce à verbaliser à l’énoncé de nos qualités, pendant que des bolides passent en très net excès de vitesse… Nous retrouvons une portion de route à deux voies séparées jusqu’à Samarcande. Nous cherchons notre chemin, aucune indication n’indiquant le centre ville. Enfin nous apercevons les coupoles couvertes de faïences du Registan. Nous trouvons derrière ce fameux ensemble de monuments un parking désert où nous nous installons à l’ombre. Nous partons à pied en longeant l’une des trois madrasa qui constituent le Registan mais nous ne pouvons accéder au parvis sur lequel elles s’ouvrent, l’ensemble est clos et l’entrée est payante. Nous contournons le monument en admirant les décors de faïences et de briques crues, tous sur le même motif, répétant les noms de Allah et de Mohammed. Depuis l’esplanade qui fait face aux trois masses imposantes, nous découvrons la façade de celle qui est éclairée par le soleil, son iwan s’orne d’une curieuse représentation de tigres. Les minarets tronqués, inachevés ou tombés lors de tremblements de terre ne sont pas tous droits et forment un ensemble de (fausses) verticales esthétiquement séduisante. Quelques visiteurs locaux donnent un semblant de vie au lieu mais ce n’est tout de même pas l’ambiance d’Ispahan. Nous visiterons demain, en prenant notre temps. Nous continuons jusqu’à une place, une suite de pelouses, sans ombre, un quartier rasé mais qui fait un vide désolant dans la ville. Nous nous dirigeons vers un mausolée couvert d’une coupole turquoise. Nous allons voir une auberge où nous envisageons de dormir demain soir, pour l’anniversaire de Marie. Dans une maison ancienne, des chambres disposées autour d’une cour plantée d’arbres fruitiers, ont été joliment décorées avec des suzani. Nous réservons la plus belle chambre, avec un balcon et vue sur le mausolée. Nous revenons par un autre mausolée sans décor notable, qui s’ouvre sur une cour occupée par des marchands de souvenirs que nous ne visitons pas. Marie m’attend dans un grand hôtel pendant que je vais rechercher la voiture. Je prends encore des photos des murs et des tours dans la douce lumière du couchant. Pas de wifi à cet hôtel, envahi par des 4x4 de Français en convoi. Nous cherchons un cybercafé, nous avons un message de Annette : Nosir, l’employé de l’agence est venu, juste après notre départ, chercher les originaux des passeports ! Je rappelle Annette, Sylvain me dit qu’il verra Nosir demain. Nous ne savons plus quoi faire, retourner à Tashkent, attendre ici... Je réussis à téléphoner à Nosir avec notre portable, il me demande de le rappeler dans une heure. Nous retournons nous garer au parking, je tape la journée, m’occupe des photos puis j’essaie de rappeler Nosir, son portable est coupé, je lui envoie un sms. Arrivée du « Directeur » du parking qui exige que nous nous garions en quinconce et en plein milieu, donc sans aucune chance d’avoir de l’ombre au matin. Je refuse, l’insulte, le traite de « fasciste » ! Nous sommes envahis de mouches à cause du tas d’immondices qui occupe un coin du parking. Nous allons nous garer près d’une clinique, le temps de dîner de côtelettes d’agneau pas assez cuites pour cause de dégagement de fumée trop intense. L’énervement monte !!! L’endroit est bruyant et je sens que Marie commence elle aussi à être sous pression. Je décide donc de repartir pour un coin plus calme. 
 

Mercredi 17 juin : Je suis réveillé tôt et je ne sais comment la journée va se passer. Nous sommes au soleil, je déplace la voiture à l’ombre, nous sommes en face du mausolée Gour Emir. Je téléphone de nouveau à Nosir : les passeports ne seront nécessaires que lundi matin… Jusqu’à nouvel avis ? Nous allons nous garer face au Registan et sommes dans les premiers visiteurs. L’entrée est à sept mille trois cents sum, plus trois mille pour le droit de prendre des photos, cochons de touristes ! Le soleil éclaire la façade de la madrasa Ulug Beg et commence à effleurer celle de la madrasa Tilla Kari. Placé entre les trois façades des madrasa, on se sent écrasé par leurs masses imposantes et les minarets, à demi penchés sur l’imprudent, semblent le guetter pour s’abattre sur lui. Les défauts de verticalité, tant des minarets que des arêtes des iwan, (certains penchent en avant, d’autres en arrière), donnent une sympathique illusion d’inachevé ou plutôt de construit à la hâte. Comme nous l’avions remarqué hier, les murs, décorés de briques crues ou de faïence bleue outremer, turquoise, jaunes, sont loin d’avoir la grâce, l’élégance de celles d’Ispahan ou de Shiraz, plus récentes il est vrai. Derrière ces façades, sont disposées, autour d’une cour carrée, les cellules des étudiants en théologie, du moins quand il y avait des étudiants, désormais remplacées par des salles de musée ou des boutiques de souvenirs. Ces cellules sont disposées sur un ou deux étages, avec des iwan au milieu des côtés, creusés de niches. C’est ici que je retrouve le plus l’atmosphère des établissements similaires d’Iran. Les murs sont revêtus de faïences qui forment des décors souvent géométriques, rarement floraux. La mosquée de la madrasa Tilla Kari est à l’intérieur très lourdement restaurée, dorures et stucs ont été plus que rafraîchis, cela brille presque autant que la dentition d’un Ouzbek d’âge moyen ! Une partie est transformée en musée et montre principalement d’anciennes photos du Registan en ruine, mais alors carrefour de routes et donc animé car fréquenté par la population. La dernière madrasa, celle de Chir Dor est incomplètement restaurée, son pavage intérieur est resté grossier, ses carreaux de faïence n’ont pas tous été remplacés, des banquettes semblent attendre les pèlerins, des hirondelles volent sous les voûtes, c’est la plus sympathique ! Nous reprenons la voiture et retournons à un cybercafé pour avoir de nouvelles de nos visas. Un message de Sylvain, le Suisse, nous attend mais impossible de le lire. Je téléphone à Annette qui nous confirme que pour Nosir, tout est OK ! Nous allons prendre possession de notre chambre de luxe, avec du balcon, une vue sur les coupoles du Gour Emir et surtout sur les toits de tôle. La patronne nous offre un thé de bienvenue avec du pain et une excellente confiture. Une Française vient nous faire la causette, elle nous apprend que le mur qui sépare ce quartier de la route qui mène aux lieux touristiques a été récemment bâti, sur ordre du président, pour « cacher la laideur de ces maisons » aux touristes. Un autre quartier a été rasé, remplacé par une pelouse sans ombre ! Nous déjeunons à la chambre avec nos dernières provisions puis, après m’être occupé des photos, je m’octroie une sieste. Nous repartons pour visiter le Gour Emir, une jolie construction, précédée d’un tout aussi joli portique, un pishtaq. Il sert de tombeau à Timour, ce sanguinaire conquérant, spécialiste de l’éradication des villes, digne ancêtre de l’actuel président et dont les Ouzbeks sont très fiers. Si l’extérieur, bien que restauré sans finesse, est agréable à l’œil, l’intérieur est navrant. Les dorures et les stucs repeints semblent et sont neufs, brillants comme chez un nouveau riche ! Les tombes de Timour et de quelques-uns de ses ancêtres et descendants, de simples dalles de marbre ou de jade, couvertes de versets coraniques, paraissent bien modestes à côté. Nous repartons pour le Registan. Marie veut approcher de la mosquée de Bibi Khanoun, nous nous retrouvons dans le fouillis du bazar, roulons sur des tas d’ordures avant de revenir par des ruelles de la vieille ville où il faut faire attention de ne pas mettre une roue dans le caniveau central, incomplètement recouvert de grilles. Nous retournons dans le Registan pour une rapide revisite des cours et des façades sous un éclairage différent. Nous partons ensuite en repérage d’un restaurant puis nous nous rendons dans un cybercafé, lire le message de Sylvain qui ne m’apprend rien de nouveau. J’ai envoyé un sms à Julie pour lui signaler qu’elle peut nous appeler sur le portable, en particulier demain pour l’anniversaire de Marie. Inquiète, elle nous rappelle aussitôt, l’effet de surprise est gâché. Nous allons dîner de chachlik, deux cailles fermes pour Marie, et que nous découvrirons farcies de köfté, à la fin et pour moi de morceaux de porc, également ferme. Les prix n’étaient pas indiqués sur la carte et l’addition est plus élevée que d’habitude pour un repas très quelconque. Dommage, le cadre, en terrasse, au frais, était plaisant. Nous rentrons à notre auberge en jetant un dernier coup d’œil au Gour Emir illuminé. La coupole bleue électrique a des allures de station spatiale entre les deux fusées-minarets !

 

Jeudi 18 juin : Je resterais bien au lit, pour une fois que nous avons de la place, et dans le lit, et dans la pièce ! Je profite de la douche puis nous allons prendre le petit déjeuner dans le jardin, en compagnie de la Française rencontrée hier. Très copieux, des fruits, des confitures délicieuses, des mini crêpes, des omelettes aux légumes et bien sûr du thé. La collation nous servira presque de déjeuner. Nous prenons la voiture pour nous rendre à la mosquée de Bibi Khanoum. La première impression est d’émerveillement ! Nous la découvrons, en perspective, alignée avec son portail d’accès et une coupole des iwan latéraux. Ensemble extrêmement séduisant, presque à l’égal des monuments iraniens. Et puis, en approchant, je suis plus stupéfait par le gigantisme du bâtiment que par sa finesse. Les surfaces sont planes, sans aspérités sur lesquelles l’œil se reposerait, sans ces stalactites qui font respirer une voûte. La restauration y est peut-être pour quelque chose, on n’a pas lésiné sur le béton et néanmoins, les édifices menacent ruines. Des tuiles sont tombées, des fissures apparaissent à l‘intérieur de la salle de prière laissée à l’abandon, les parties anciennes des faïences des minarets, plus ternes, mettent en évidence les zones  reconstruites, de couleurs plus vives. Nous refusons de payer de nouveau dix fois le tarif des locaux pour voir le mausolée de la même Bibi Khanoum et nous allons au bazar voisin. Encore une immense halle occupée par les marchands de fruits secs et frais, de légumes, les quincailliers sont installés à l’extérieur. Le marché s’étire le long de la mosquée. Je regrette que ce ne soit pas un vrai souk ou un bazar comme en Inde qui se mêlerait aux abords de la mosquée et lui donnerait vie. Nous achetons un melon et des cerises pour notre déjeuner. Nous reprenons la voiture pour nous rendre à l’observatoire d’Ulug Beg. Il n’en reste rien mais on nous fait tout de même payer une entrée pour visiter une pièce où sont exposés des portraits d’astronomes anciens, puis nous pouvons contempler une rampe en arc de cercle d’un sextant géant, sous un tunnel… Nous repartons pour le musée d’Afrosiab, consacré aux fouilles menées sur le site de l’ancienne Samarcande sogdienne. Quelques salles évoquent avec des maquettes, des reconstitutions de tombes, de murailles, de ces temps anciens mais le plus intéressant est la salle des fresques. Sur trois murs sont présentés des panneaux de grandes scènes, très détériorées, partiellement colorées : présentation d’ambassadeurs, scènes de chasse au léopard, dames chinoises de la cour en barque. Le peu que l’on en voit fait regretter leur aspect fragmentaire. Nous revenons déjeuner à la chambre en profitant de la climatisation. Julie nous appelle en ce 18 juin ! Sieste après avoir recopié les photos dans l’ordinateur. Martine m’en tire en téléphonant à son tour pour souhaiter son anniversaire à Marie. Nous allons demander à la patronne de nous montrer sa fabuleuse collection de suzani. Elle nous en montre deux ou trois dont nous aimerions faire l’acquisition, ils proviennent du Tadjikistan ! Un manteau, un tchapan, en tissu ikat, dans des tons de bleu, est aux dimensions exactes de Marie… Impossible de se décider… Nous repartons pour poster des cartes puis consulter les messages : vœux de Nicole et d’Yvette. Nous revenons à l‘auberge et à ses trésors. La patronne nous propose d’emporter les pièces qui nous tentent et d’y réfléchir… Aussitôt dit, aussitôt fait. Nous accrochons le tchapan à un cintre devant une fenêtre et le suzani à côté de celui pendu au mur et qui me plairait bien… Nous allons dîner en compagnie d’anglophones, deux Ecossaises qui parlent un peu français, un couple d’Allemands peu sympathiques et un individu bavard et tonitruant qui nous gâche la soirée. La table est dressée dans la cour d’une ancienne demeure de toute beauté, en cours de restauration, à quelque distance de l’auberge. Une pièce surélevée est décorée de stucs très fins, colorés, les poutres au plafond sont peintes, des inscriptions en arabe et en farsi courent au-dessus des niches en albâtre. Le repas est très quelconque : petites salades, puis une soupe avec des légumes et des boulettes de viande et un plov très décevant, riz trop cuit, pas de fruits et très peu de viande. Quant à la bière, en supplément, elle est tiède ! Retour dans la nuit et début d’une nuit de réflexion en contemplant tissu et manteau ! Je laisse la décision à Marie, ce sera son cadeau d’anniversaire même si ma conviction est faite…

 

Vendredi 19 juin : Marie a donc choisi le manteau, tant pis pour le suzani, peut-être en trouverons-nous d’autres à Boukhara… Nous prenons notre dernier petit déjeuner dans le jardin nettement moins bien que la veille mais toujours copieux. Je fais les comptes avec la patronne qui me fait royalement un rabais de cinq dollars sur le manteau ! Nous chargeons la voiture mais avant de partir, nous allons jeter un œil à l’autre mausolée, caché derrière le Gur Emir. Il faudrait encore payer pour admirer les restaurations récentes, nous nous en dispensons… Alors que nous revenons à la voiture, une délégation de « gens importants » vient visiter le Gour Emir, la circulation est arrêtée et la population fermement invitée à rester cachée derrière son mur de la honte ! Nous allons nous garer près du musée, mais avant de le visiter, nous allons voir une mosquée toute proche, celle de Makhdoumi Khorezm. Elle aussi vient d’être restaurée, les plafonds de bois de la salle de prière et du péristyle, supportés par de belles colonnes sculptées et renflées à la base, sont peints de couleurs qui n’ont pas encore eu le temps de se patiner. Nous réservons au bed and breakfast proche une chambre pour dimanche soir, le patron nous offre le thé dans le jardin ombragé. Ce n’est plus la même classe mais c’est nettement moins cher. Nous nous rendons au musée et comprenons vite qu’il est en cours de réinstallation. Des travaux ont lieu, le bruit et la poussière nous accompagnent dans la visite des rares salles ouvertes. Une exposition de photo sur le thème de la femme ouzbek est intéressante, une autre salle présente une collection de calligraphies arabes. Les objets présentés à l’étage sont hors de vue et les gardiennes sont plus occupées à siroter leur thé ou à essayer de nous vendre des souvenirs qu’à surveiller les rares visiteurs. Nous retournons dans le centre de la ville moderne. Dans un cybercafé nous envoyons un message à Nicole puis nous achetons des provisions dans un petit supermarché et nous nous garons à l’ombre pour déjeuner et faire une sieste dans le camion. Il fait chaud et l’absence d’air nous fait presque suffoquer. Nous devons retrouver à quatre heures deux jeunes étudiants rencontrés au cybercafé. Ils parlent français et souhaitent se perfectionner. Mais ils ne sont pas au rendez-vous. Nous attendons puis allons au Shah i Zinde, en contrebas de la mosquée de Bibi Khanoum. Au pied du cimetière qui couvre la colline, une allée de mausolées anciens, couverts de coupoles vernissées pour certaines, s’offre au visiteur. Ils sont tous plus beaux les uns que les autres, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur, couverts de faïences bleues, jaunes ou même vertes pour les derniers. Les restaurations s’oublient devant la beauté du site et l’on chemine en allant d’émerveillement en émerveillement. Nous sommes surpris de retrouver un de nos étudiants qui nous fait presque le reproche de ne pas les avoir attendus ! Il nous accompagne et nous demande de le corriger et de lui indiquer des conjugaisons. Le soleil décline, les touristes sont repartis, remplacés par les Ouzbeks venus se recueillir sur les tombeaux. Nous emmenons notre élève jusqu’à la mosquée Khazrat Khizr, récemment restaurée, sur une éminence, du même type que celle de ce matin : péristyle et salle de prière aux plafonds peints et colonnes sculptées. Son entrée est scandaleusement élevée alors que l’on peut presque tout voir de l’extérieur. Nous le faisons remarquer à la gardienne qui parle un peu français. Pour se faire pardonner, elle nous offre le thé et nous autorise à monter au sommet du petit minaret d’où on aperçoit les ruines d’Afrasiab. Nous quittons notre peu agréable élève et revenons nous garer près du Gour Emir.

 

Samedi 20 juin : Si l’appel à la prière ne nous avait pas réveillé au point du jour, la nuit aurait été parfaite. Nous avions le Gour Emir dans l’axe de notre ouverture, illuminé hier soir et éclairé par le soleil ce matin. Nous quittons Samarcande en direction du Sud. A la sortie de la ville nous trouvons une belle madrasa, inconnue, pas signalée dans les livres ! Beau portail à décor floral en faïences outremer et jaunes et une cour classiquement entourée de cellules, elles aussi joliment décorées. Un arbre planté au beau milieu de la cour apporte une touche de vert sur le fond de bleu des carreaux. La salle de prière est surmontée d’un dôme, posé sur un tambour, avec des inscriptions coufiques. Les imperfections dans les revêtements, les briques non remplacées, les irrégularités dans les alignements laissent croire à une construction qui a traversé les siècles sans dommages. Il n’en est sans doute rien mais c’est une exquise surprise pour ce début de journée. Nous continuons dans la plaine, vergers et cultures, en direction des montagnes qui se précisent et sortent de la brume de chaleur, au fur et à mesure que nous nous en approchons. Nous devons franchir leur barrière par un col sur une mauvaise route, entre des pentes arides. La descente est plus impressionnante, la plaine et une autre chaîne de montagnes se perdent dans un lointain imprécis. Nous parvenons à Chakrisabz et nous nous garons le long d’un parc d’où surgit la masse des restes du palais de Timour, l’Ak Saray, en fait, deux massives tours du portail, en partie revêtues de faïences très dégradées. Nous en faisons le tour puis je grimpe l’escalier en colimaçon qui permet d’accéder à une terrasse avec une vue sur toute la ville et ses toits de tôles. Devant les ruines du portail, se dresse une statue du grand homme : Timur, dans une pose martiale. Les jeunes mariés avec leurs amis viennent s’y faire prendre en photo. Nous nous mêlons aux cortèges pour admirer les tenues, les robes à volants, les costumes des mariés et leur mine renfrognée, sourire interdit ! Nous reprenons la voiture et allons stationner devant un ensemble de monuments, une mosquée avec une jolie salle de prière décorée de fresques à sujets de palmiers et autres arbres vaguement fantastiques, presque chinois. Deux mausolées, surmontés de coupoles turquoise complètent le complexe. A quelques dizaines de mètres, un autre ensemble n’a pas grand intérêt, un mausolée d’un fils de Timour et une petite mosquée avec des colonnes de bois. Marie fait l’emplette d’un chapeau pour le soleil et moi d’un Coca Cola… J’ai envie de déjeuner au restaurant, je vais repérer un tchaïkhane avec de la bière, près du bazar. Nous nous y reposons mais la bière pas fraîche nous fait regretter de ne pas avoir déjeuné au camion. Nous repartons en début d’après-midi, je ne roule pas vite, nous avons le temps. Nous repassons le col puis prenons la route d’Urgut. Nous nous renseignons sur le lieu du marché, très important le dimanche matin. Nous nous y rendons pour repérer les lieux. Il est immense, s’étire le long d’une rue très encombrée mais il est tard et les marchands plient bagages. Nous cherchons un endroit calme pour la nuit et ombragé pour le réveil. Nous remontons la rue principale, partagée en deux par un ruisseau, tournons dans les rues latérales mais sans trouver de place. Nous allons prendre un soda ou une bière dans un café, entre les deux voies de la grande rue puis repartons en quête de calme. Nous finissons par trouver une rue bordée d’arbres, sans trop de maisons d’habitation. A peine installés, une babouchka, autoritaire, vient nous tenir un grand discours en russe. Devant notre incompréhension, elle rameute le voisinage puis nous traîne chez un voisin qui étudie et travaille à Londres. Il parle suffisamment anglais pour que nous puissions échanger quelques mots. La grand-mère nous ramène chez elle, dans son jardin où elle nous sert le thé, accompagné de noix, de raisins secs, d’amandes, de biscuits, de lipiochka, le pain rond qu’il faut émietter et tremper dans le thé. La parentèle est conviée à venir contempler les franzouski ! Peu après avoir regagné le camion, la grand-mère nous amène la mère du garçon qui parle anglais pour qu’elle voit de près notre installation. Puis, plus tard, c’est une autre femme qui vient nous réclamer nos passeports ! Nous refusons, des conversations animées se tiennent à proximité, nous ne doutons pas d’en être le sujet. Enfin le calme revient.


Dimanche 21 juin
 : Pas d’autres curieux dans la nuit ! Nous ne sommes pas encore prêts que Tamara, notre babouchka vient toquer à la porte pour nous inviter à prendre le thé. Nous nous excusons et lui donnons des bonbons pour les enfants, elle s’en satisfait. Nous retournons près du marché, bien plus populeux que la veille. Les marchands ont copieusement arrosé l’allée pour coller la poussière mais l’abondance d’eau l’a transformée en une gadoue grasse… Nous retrouvons le coin des « affaires » pour touristes : suzani et bijoux. Peu de vraiment beaux objets, néanmoins quelques-uns nous intéressent, en particulier une paire de jolies boucles d’oreilles en argent incrustées de minuscules turquoises (?) et ornées de boules de corail (?). Le marchandage est difficile, nous devons faire plusieurs passages avant de repartir avec. Dans des allées, est vendu tout le nécessaire pour les mariages : toques avec des pendeloques argentées ou dorées, chapan matelassés, lourdes robes brodées de fils d’or. Les fiancées et leurs mères viennent en délégation essayer, comparer. Nous repartons et retournons à Samarcande. Nous allons nous installer dans la chambre réservée que nous découvrons, surprise agréable, climatisée. Nous donnons du linge à laver puis déjeunons dans la chambre avant de faire une bonne sieste. Nous ressortons pour aller acheter quelques provisions, fromage et fruits, pour Marie, demain midi, puis nous nous rendons dans un café-restaurant qui a le wifi. Nous pouvons lire nos messages mais le blog n’est pas accessible et nous ne pouvons donc pas le mettre à jour. Marie s’avise alors qu’aujourd’hui c’est la fête des Pères… Julie semble l’avoir aussi oublié ! Nous restons devant l’ordinateur jusqu’à l’heure de dîner. Nous mangeons sur la terrasse à l’extérieur. Bonne cuisine, un peu grasse mais nos plats : agneau aux abricots et porc sauce « strong » ont des accents exotiques tout à fait plaisants. Nous rentrons et nous arrêtons à la hauteur du Registan. Le spectacle « Son et Lumière » s’y tient. Nous ne pouvons pas approcher jusqu’aux bancs réservés à ceux qui ont payé mais, dix mètres en arrière, nous en voyons autant. Les façades éclairées me paraissent plus spectaculaires, sans doute parce que les masses des madrasa restent dans l’ombre. Nous rentrons à la chambre où je tape mon journal avant de repartir en taxi jusqu’à la gare routière où je suis aussitôt embarqué dans un autre taxi avec trois autres personnes, une femme avec un bébé qui aura la délicatesse de ne pas trop pleurer, d’un garçon et d’un autre qui va vite ressentir une grande affection pour moi, au point de passer presque tout le voyage sur mon épaule ! Et nous voilà partis à toute vitesse sur l’autoroute…

 

Lundi 22 juin : Les heures passent, trop vite car je ne suis pas pressé… Nous sommes à Tachkent à une heure et demie du matin. Je suis débarqué du taxi, personne ne m’aura adressé la parole… Je me retrouve sur un terrain vague, dans un environnement glauque, face à deux ou trois énergumènes qui se disent chauffeurs de taxi et qui veulent à tout prix m’emmener dans le centre en m’assurant que le métro n’ouvre qu’à sept heures (en réalité à cinq heures) et qu’il n’y a pas de café ouvert à proximité. Je m’éloigne d’eux, m’assieds sur une borne en ciment et je me demande bien ce que je vais faire aussi tôt ici ! L’un des taxis vient me proposer de m’emmener à un café. Je le suis, méfiant. Effectivement, à quelques centaines de mètres, la cafétéria d’une station-service est ouverte. Je m’installe sur un banc et commande un thé. Au début, je le sirote avec une certaine décontraction puis je finis, comme un saoulard, la tête dans les bras en croix sur la table… A quatre heures et demie, le jour se lève, moi aussi et à cinq heures je suis sur le quai du métro, pour une fois avec les travailleurs matinaux… Je descends à la station près de l’hôtel Ouzbékistan. Pas de camping-cars garés derrière. Je suis déçu, je comptais sur eux pour un fauteuil, un petit déjeuner et un bout de conversation. Je me rends à l’agence de voyage, bien entendu encore fermée. J’attends assis à un arrêt d’autobus puis je vais profiter des toilettes de l’hôtel avant de m’assoupir dans un fauteuil trop moelleux. Je retourne à l’agence, Nosir y est, je lui remets les passeports, il me dit de revenir les chercher entre trois et quatre heures. Je me rends dans un cybercafé où je lis le courrier, vœux de Laurence et Agnès pour Marie, rien de Julie ! Je mets à jour le blog, sans les images. Je retourne sur la place Amir Timour et continue de faire la tournée des bancs publics des parcs du centre ville. Je me déplace toutes les heures de l’un à l’autre… Je pousse jusqu’au Tsoum, découvre l’étage consacré aux vêtements que nous avions ignoré, une plongée dans le monde de la mode des années cinquante, version soviétique… Je repère des troquets avec bière fraîche pour déjeuner, avant de recevoir un puis plusieurs sms de Nosir qui veut des précisions sur les dates d’entrée, de sortie, m’avertit que les dates accordées par l’ambassade ne correspondent pas. Je comprends qu’il est à l‘ambassade, je l’y rejoins. Il en sort et m’annonce tout content : « Tomorrow passports ». Il ne saurait en être question, je ne vais pas rester un jour de plus à Tachkent ! Je l’oblige à retourner dans l’ambassade où je le suis. J’obtiens que les visas soient prêts cet après-midi. Et je repars dans mon errance… Je vais déjeuner d’un chawarma avec un demi de bière à la température parfaite avant de continuer ma tournée des bancs. A trois heures, je suis devant l’ambassade qui ouvre à cinq heures moins le quart. On me remet les passeports mais je dois payer les droits, cinquante-cinq dollars chacun, non réglés par Nosir, pour un visa de transit de trois jours seulement ! Je dois attendre l’arrivée de ce cher incompétent de Nosir qui me rembourse les droits et que je plante là. Je cours reprendre le métro et trouve aussitôt un taxi à la gare routière, dix minutes plus tard, je repars pour Samarcande. Une jeune femme élégante et un jeune couple de fiancés de la bonne société, très préoccupés par le coût des biens de consommation en France, sans savoir grand-chose de la société occidentale, faisant preuve d’une candeur irritante… Après avoir refusé une gorgée d’un Coca Cola tiède puis une bouteille d’eau glacée, je me sens obligé d’accepter un chewing gum qu’ils m’offrent. Me voilà à mâchouiller un bout de caoutchouc, parfumé à la fraise, pétillant, piquant sous la langue. Une horreur ! Exemple type de la décadence des goûts dans la future classe dirigeante ou de la dépravation des mœurs chez la jeunesse dorée… Impossible de prévenir Marie de mon retour, les numéros de téléphone fournis par le B & B ne sont pas bons. Nous filons aussi vite que le permet le moteur. Le chauffeur, comme celui de cette nuit, avale quelques pilules pour se stimuler… Enfin, à neuf heures et demie, me revoilà à la gare routière de Samarcande, un dernier taxi me dépose à l’auberge où je retrouve Marie en compagnie de cyclistes français masochistes. Je raconte mes aventures puis nous allons nous coucher.

 

Mardi 23 juin : Nous avons dormi plus tard, j’avais arrêté la climatisation dans la nuit. Nous petit déjeunons avec le couple de cyclistes et un autre Français, parti pour un tour du Monde en trois mois ! Nous discutons longuement et nous quittons l’auberge tard. Nous passons à « notre » supermarché acheter quelques produits puis nous sortons de Samarcande. Pas par la route qui rejoindrait l’autoroute mais nous la retrouverons plus loin. Paysage monotone de plaine en cultures, principalement du blé. Le revêtement est variable, parfois patchwork, parfois très correct. Nous déjeunons à l’ombre et continuons en direction de Boukhara. Deux contrôles, à demi par curiosité, se passent bien, dès que nous exhibons notre « lettre de protection » de l’ambassade. Nous roulons en climatisé mais peu avant Boukhara, une averse nous surprend, elle permet de rafraîchir l’atmosphère, de coller les poussières et de laver le pare-brise. Nous entrons dans Boukhara et trouvons rapidement le centre ancien. Nous sommes surpris par le calme, le silence. Peu de voitures, des rues étroites et non rectilignes qui interdisent les vitesses élevées donc les accélérations et les coups de freins brutaux. Nous nous garons près d’une belle porte en briques crues, surmontée d’une coupole et je vais à pied à la recherche de l’endroit que nous avait indiqué Joëlle pour stationner. Je suis entouré de monuments, medersa, mosquées, murs, portes, toujours en briques crues, presque sans faïences, dorés par le soleil. Au centre de cet espace, un bassin entouré de tchaïkhane, à l’ombre de mûriers, apporte une note de fraîcheur et d’authenticité au quartier. Ici, pas de monuments-musées dégagés au milieu de grands espaces déserts, comme à Samarcande. Première impression donc très favorable. L’allée repérée, je vais rechercher le camion, et Marie qui fond en sueur… Nous allons nous installer puis nous allons prendre un verre dans un des tchaïkhane autour du bassin. Des Ouzbeks, hommes et femmes, viennent se faire prendre en photo devant la statue de Nasreddin Hodja, le personnage des contes de tout le monde musulman. D’autres jouent aux dominos, à demi couchés sur des tapchan, ces banquettes recouvertes d’un épais tapis. Nous allons nous promener autour du bassin, entrons dans les cours des deux madrasa. Les cellules sont occupées par des boutiques d’artisanat pour touristes, leurs étals couvrent les murs. Nous fouillons dans les boutiques de textiles, sans rien trouver d’intéressant. Dans les rues, les boutiques à touristes débordent sur les trottoirs et couvrent les murs des maisons. Dommage ! Nous passons devant une belle mosquée, de petit format, comme les autres monuments, pas de gigantisme, du moins dans ce quartier mais une unité de construction en briques crues et une certaine animation populaire. Nous revenons au camion préparer les visites de demain.

 

Mercredi 24 juin : L’animation populaire a ses limites ! Surtout horaires… Nous apprécierions que, tard et tôt, les passants se montrent plus discrets ! Nous partons en promenade alors que la masse des touristes n’est pas encore opérationnelle, donc alors que les boutiques ne font que commencer à ouvrir. Nous passons de l’une à l’autre sans trouver d’aussi beaux suzani qu’au B & B de Samarcande. Quand nous demandons un prix, il est toujours élevé et les vendeurs ne nous courent pas après. Boukhara risque d’être une déception sur le plan des achats. Mais sur le plan architectural, c’est un régal ! Deux regrets toutefois : la trop grande abondance de marchands de souvenirs qui phagocytent toutes les cours de madrasa et même les salles de prière, et les constructions d’hôtels modernes, pas toujours du meilleur goût ! Le centre est presque piétonnier, nous passons d’une rue à une autre en traversant des bazar, des galeries couvertes, surmontées de coupoles, dans lesquelles s’ouvrent des pièces vastes et voûtées. Les deux madrasa, celle d’Ulug Beg et celle d’Abdul Aziz Khan qui se font face, ne sont pas gigantesques, n’ont pas été restaurées mais sont de toute beauté, partiellement couvertes de faïences à motifs de vases et de fleurs. Puis par un autre bazar, nous accédons à la plus belle place de la ville ancienne, celle sur laquelle se dressent l’élégant minaret Kalon, très haut, légèrement conique et décoré de bandeaux à décor géométrique ou épigraphique, la vaste mosquée du même nom et la superbe madrasa Mir i arab, digne des plus belles d’Iran. Deux étages de cellules aux façades couvertes de magnifiques faïences sont encore en activité. Nous ne pouvons que jeter un œil à la cour mais la façade extérieure, à elle seule, récompense du voyage à Boukhara. La mosquée qui lui fait face est immense, déserte et froide mais sa très large galerie est couverte de plusieurs centaines de coupoles qui, avec celles des autres édifices proches donnent à la vieille ville un petit air d’El Oued. Nous commençons à sérieusement transpirer. Le soleil bientôt au zénith est sans pitié. Nous allons voir une dernière mosquée, cachée dans une ruelle de la vieille ville, la mosquée Khodja Zaïniddin, elle n’a pas été restaurée, ses plafonds peints à fresque et ses stalactites ont conservé leur authenticité. Marie m’attend pendant que je vais chercher la voiture. Je reviens en me dirigeant au hasard dans les ruelles en terre et me gare sous un arbre. Nous déjeunons en appréciant la bière glacée ! Nous laissons passer les heures chaudes puis nous traversons l’esplanade sans ombre, devant les murailles de l’Ark, l’ancienne forteresse du Khan de Boukhara, encore en activité dans les années 20. Les murs épais sont renforcés par des tours coniques et trapues. L’entrée est commandée par deux hautes tours et un portail blanc. Après avoir essayé de nous adjoindre d’autorité un guide, on nous laisse entrer moyennant un prix d’entrée digne de Samarcande, alors que la plupart des monuments de la ville étaient gratuits. Nous montons une rampe et débouchons sur une esplanade occupée par une mosquée dont nous ne pouvons contempler que l’extérieur avec ses piliers sculptés. Un couloir mène ensuite à une salle du trône en plein air, déserte, en restauration et puis c’est tout ! Les salles du musée sont fermées, nous n’avons accès à aucune autre salle. Nous ressortons furieux, demandons et obtenons le remboursement des billets. Nous traversons l’avenue qui passe devant l’Ark et allons voir la jolie mosquée Bolo Haouz, son péristyle est très décoré, les piliers sont sculptés, étranglés à leur base mais elle est fermée. Après avoir contemplé la perspective sur la vieille ville, depuis les remparts, nous reprenons la voiture et partons en quête d’un supermarché. Nous n’en trouvons qu’un mini mais avec l’essentiel : de la bière et de l’eau gazeuse ! Nous voulons revenir nous garer près du bassin, comme hier soir. Je tente de trouver un chemin dans les ruelles de la vieille ville et me retrouve dans une ruelle trop étroite, impossible de tourner. Je dois revenir en marche arrière. Une seconde tentative n’est pas plus heureuse ! Je dois faire un grand tour pour y parvenir. Enfin, nous partons à pied à la recherche d’un hôtel agréable pour la prochaine nuit, dans nos tarifs… Après deux essais, nous en trouvons un dans un ancien caravansérail où nous promettons de venir demain. Nous revenons près du bassin, passons nous renseigner sur les spectacles de marionnettes puis nous retournons au cybercafé où je trouve un message de Julie et une carte de vœux pour moi. Nous lui répondons ainsi qu’à d’autres. Nous dînons d’excellentes brochettes au tchaïkhana, autour du bassin, sous des mûriers plus que centenaires. Des jets d’eau assurent un rafraîchissement bienvenu. Après un eskimo au chocolat, nous retrouvons la fournaise du camion.

 

Jeudi 25 juin : Nous commençons la journée en allant nous installer dans notre petit caravansérail. La chambre est climatisée, décorée de tapis et suzani et tout à fait confortable, pour seulement vingt-cinq dollars avec le petit déjeuner ! Nous repartons avec la voiture et retournons à la mosquée Bolo Haouz, bien éclairée : une douce lumière illumine ses fins piliers et met en valeur sa façade et ses boiseries au plafond. L’intérieur est plus quelconque malgré quelques peintures décoratives. Nous allons ensuite nous garer à proximité du mausolée Chachma i Ayyüb, plus joli à l’extérieur avec ses coupoles et son dôme conique en briques qu’à l’intérieur, vaguement devenu un musée sur l’hydrographie dans la région. Plus loin, dans le parc aux ombrages insuffisants, un autre mausolée, celui des Samanides, est un superbe exemple de l’ingéniosité des artisans pour tirer tout le profit décoratif possible de simples briques, en les disposant de toutes les façons imaginables, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. Nous approchons des restes de la muraille, semblables à celle proche de l’Ark mais ici, les poutres de bois qui ont servi à la construction, ont été laissées en place et lui donnent une allure de mosquée malienne. Dans le même quartier, deux autres madrasa qui se font face, semblent abandonnées ; leurs façades, pourtant couvertes de faïences bleues, nous paraissent plus ordinaires, serions-nous déjà blasés ? Nous revenons dans le centre pour acheter des fruits au bazar. Nous découvrons qu’il s’agit d’un marché presque uniquement consacré aux bijoux, les marchandes proposent des bagues, colliers et boucles d’oreilles en or rouge, avec des pierres de peu de valeur. Nous allons visiter la jolie mosquée ancienne de Magog e Attari, à la belle façade de briques. L’intérieur est un faux musée du tapis et une vraie boutique de souvenirs. Je vais ensuite acheter des somsa, chaussons à la viande, chez le boucher. Sa boutique ne doit pas tout à fait correspondre aux normes sanitaires occidentales… Je ne résiste pas à la vue d’un débit de bière pression et nous partageons un vrai demi glacé avant de rentrer à la chambre. Nous déjeunons d’un melon et de nos somsa avant une longue sieste en climatisé. Marie m’en tire pour aller à la recherche de suzani. Nous allons toquer à la porte d’une auberge non signalée et nous pénétrons alors dans une véritable caverne d’Ali Baba ! Un palais insoupçonné de l’extérieur, une haute galerie soutenue par de fines colonnes, comme celles des mosquées déjà visitées, les murs sont décorés de fresques et l’intérieur est encore plus époustouflant ! Le patron est un collectionneur qui a amassé une extraordinaire collection d’objets et notamment des textiles. Il nous en présente dans une grande pièce, entièrement peinte à fresques, des murs entiers sont pourvus de ghanch, ces parois découpées aux formes des bols ou flacons qu’elles abritent, des inscriptions en hébreu, voisinent avec des représentations de vases qui débordent de fleurs. Il nous fait visiter les chambres de son auberge. Elles sont désertes et peu confortables mais magnifiquement décorées de tissus qui en font un véritable musée. Les pièces qu’il nous montre et vendraient sont de toute beauté mais tout de même difficiles à intégrer dans notre budget ! Nous repartons un peu déçus et de plus en plus persuadés que nous ne trouverons pas de suzani à un prix correct, aussi beaux que ceux de Samarcande. Toujours acheter ce qui fait envie quand on le trouve !!! Nous allons voir un restaurant où nous prévoyons de dîner ce soir, puis nous attendons à l’ombre, près du bassin de Liab i Havuz, l’heure du spectacle de marionnettes donné dans une salle. Nous assistons avec deux autres touristes à une représentation d’un mariage traditionnel, dix minutes de marionnettes et trente minutes jouées par des jeunes filles en costumes colorés, vite lassante, d’autant que l’environnement ne facilite pas l’attention : mise en place de décors, personnes peu discrètes etc… Après la visite stérile de boutiques encore ouvertes, nous allons dîner sur une terrasse en hauteur, au-dessus des coupoles d’un caravansérail. Bonne cuisine mais avec un goût de trop peu. Nous rentrons à l’auberge et je peux rentrer la voiture dans la cour. On nous offre un thé avant de monter nous coucher. Et pour la première fois, nous avons la télé avec Arte et TV5 Monde !

 

Vendredi 26 juin : Je n’ai pas trop bien dormi, la faute à la sieste ? Nous sommes réveillés tôt. Nous prenons le petit déjeuner, non pas dans la cour comme nous l’aurions souhaité, mais dans une salle… Nous partons avec la voiture pour le mausolée de Bakhaoutdine Naqchband, à quelques kilomètres de la ville. Il s’agit d’un complexe religieux, lieu de pèlerinage important. Nous y rencontrons un couple de jeunes cyclistes belges à qui nous recommandons notre B & B. Le mausolée se compose de plusieurs bâtiments, mosquée, bassins, nécropole en briques, sans faïences, sans grand intérêt architectural mais il est intéressant pour l’atmosphère. Des familles, les hommes avec la calotte traditionnelle, les bottes et le tchapan pour les plus âgés, les bien-nommés « barbes blanches », les femmes en robes colorées, viennent se recueillir sur la tombe d’un saint homme. Ils s’assoient à l’ombre d’un arbre, l’un d’eux récite une sourate qu’ils écoutent les mains ouvertes devant eux, avant de se les passer sur le visage puis ils font trois fois le tour du tombeau. Ensuite ils se rendent sur un tronc d’arbre couché qu’ils frottent, le tronc en est devenu brillant, et passent dessous. Nous revenons en ville puis cherchons le palais d’été de l’ancien émir. Nous avons quelques difficultés à le localiser mais nous y parvenons au terme de plusieurs allers-retours… Dans un parc fréquenté par des paons, plusieurs pavillons accueillaient le souverain. Le principal, construit au début du XX° siècle, est de style rococo oriental, surprenant mais pas disgracieux. Les pièces sont décorées de carreaux colorés et de stucs travaillés. Un autre pavillon est, dans sa décoration intérieure, plus proche des riches maisons des marchands du XIX° siècle avec ses fresques colorées et ses ghanch. Enfin dans le pavillon du harem est présentée une collection de suzani tous plus beaux les uns que les autres, nous en bavons d’envie ! En face, un kiosque, près d’un bassin, d’où l’émir surveillait les ébats de ses femmes. Nous rentrons en ville, et déjeunons à la chambre avant une sieste très appréciée. Au sortir, nous trouvons les vélos des Belges dans le hall. La jeune fille de l’accueil nous annonce que le prix annoncé est non pour la chambre mais par personne ! Je rassemble nos affaires pour partir aussitôt mais nous pourrons rester sans augmentation ! Nous allons nous garer près du Liab i Haouz et partons à pied dans la vieille ville. Il fait encore très chaud et nous cherchons l’ombre. Nous passons devant le mausolée de Turki Jandi, très délabré et fermé aux visiteurs. Nous continuons jusqu’à la maison-musée de Faïzoullah Khodjaïev. Derrière de hauts murs qui ne laissent rien deviner, nous découvrons une de ces merveilleuses maisons de la fin du XIX° siècle, résidences de riches marchands avec quelques pièces très richement décorées. La galerie est, comme dans la maison visitée hier, soutenue par de beaux piliers en sycomore, sculptés, et des poutres peintes. Toutes les pièces n’ont pas été restaurées mais celles qui l’ont été donnent une bonne idée de ce que devait être la vie dans une telle maison. D’ailleurs on nous propose de revêtir des costumes de l’époque pour nous prendre en photo et un thé, pour une fois à la menthe, nous est offert. Nous revenons très assoiffés, dans le centre, passons encore devant plusieurs caravansérails et madrasa qui ne demandent qu’à revivre du tourisme. Elles ne sont pas décorées de carreaux de faïence mais le plan des uns et des autres reste le même : une cour carrée et des pièces couvertes de coupoles. Nous retournons à la course aux cadeaux. Marie désespère de trouver ce qu’elle cherche, d’autant que les prix, contrairement à ce qu’on nous avait annoncé à Samarcande, sont élevés, parfois ridicules et le marchandage difficile. Nous finissons par acheter, pour nous, un joli tapis de prière, pas très ancien, un peu lot de consolation pour remplacer le suzani de Samarcande… Nous passons au cybercafé, nouvelles de Duyen et d’Yvette, j’envoie un message à Giraud pour lui signaler nos problèmes avec la cellule. Nous allons dîner au même tchaïkhana que l’avant-veille, au bord du bassin, la bière y est toujours glacée et les brochettes copieuses. Je me sens tout amolli, cet interlude en chambre climatisée et ce climat m’épuisent, j’ai mal aux genoux et j’ai hâte de retrouver mon lit !

 

Samedi 27 Juin : Meilleure nuit malgré l’arrêt de la climatisation pour cause de panne de courant au petit matin. Nous petit déjeunons avec les Belges qui ont obtenu le même tarif que nous ! Nous quittons Boukhara mais d’abord nous allons voir la nécropole de Char Bakr à quelques kilomètres. Le Père Lachaise local ! Des centaines de tombes regroupées autour de deux grands édifices, une mosquée  et une khanakah dont nous ne voyons pas bien la différence avec une mosquée, et d’autres bâtiments plus modestes mais tous en forme d’iwan, en briques crues. Leur amoncellement finit par créer un décor plutôt macabre. Le lieu est désert, seule s’élève parfois une mélopée quand un chantre a été loué pour la circonstance, mais il n’y a pas l’affluence de la veille au mausolée de Bakhaoutdine Naqchband. Nous prenons la route de Khiva. Après quelques kilomètres de cultures, nous entrons dans les sables du désert de Kyzylkoum, des dunes parsemées de buissons dont le volume et la densité vont aller en diminuant. La chaussée, de bonne, va devenir plus cahoteuse à partir du point où nous allons rejoindre les rives de l’Amou Daria qui s’étale, indolent entre le Turkménistan et l’Ouzbékistan. Nous quittons la route principale pour une, plus directe, qui longe, coupe les canaux puisant dans l’Amou Daria l’eau nécessaire à l’irrigation de la région du Khorezm. Les contrôles policiers très débonnaires, se multiplient. Nous franchissons un des bras du fleuve sur un pont mixte, train-voitures et roulons au milieu des cultures. Approche un peu décevante de Khiva que j’imaginais ville perdue dans le désert et que nous découvrons après la traversée d’une immense zone de poteaux électriques et un quartier industriel où les cheminées d’usine sont plus hautes que les minarets. Nous peinons à trouver les remparts. Nous sommes alors au pied de la cité ancienne, nous hésitons à stationner sous la muraille. Je vais repérer un hôtel devant lequel nous pourrions stationner. J’ai un premier aperçu de la ville qui me fait l’effet d’un formidable décor des Mille et Une Nuits avec ses minarets, ses dômes et une sorte de tour conique vernissée, brillante. Le soleil dore les murs de terre, à revoir demain ! Un des employés revient avec moi pour m’indiquer le chemin en voiture. Nous nous garons sous les murs d’une madrasa sous des arbres. Nous allons prendre une bière à l’hôtel puis revenons nous installer. Je constate que l’alimentation de l’ordinateur ne fonctionne plus ! Nous dînons au camion, incommodés par l’odeur du gaz qui fuit au brûleur…

 

Dimanche 28 juin : Je retrouve le plaisir d’écrire à la plume, dans un cahier, puisque l’alimentation de l’ordinateur est tombée en panne, même s’il faudra tout recopier plus tard. Ce matin, les rayons du soleil peinent à percer la couche d’air chargée de sable qui étouffe la ville. Les criquets, portés par le vent, colonisent les bâtiments. Les gens les délogent à grands coups de balais, les gosses leur font la chasse et les femmes s’en effraient. J’ai la vision de Khiva dans les sables que je cherchais hier ! Nous achetons le droit de visiter les musées et autres monuments ainsi que celui de les photographier alors qu’avec la brume ambiante je ne suis pas très enclin à en tirer des clichés. Nous commençons par le palais fortifié de l’Ark, le long de la muraille. C’est un dédale de cours et de pièces qui communiquent par des ombres couloirs. Deux cours sont remarquables par les galeries tapissées de superbes faïences, aux toits peints, soutenus par des piliers sculptés. L’une est la salle du trône, l’autre la mosquée d’été. Il faudrait payer un supplément pour monter au pavillon construit sur la muraille mais le temps ne se prêtant pas à la vision panoramique, nous repoussons à plus tard… Nous revenons en passant devant la massive tour conique, ébauche d’un minaret, couverte de carreaux turquoise, vers la grande madrasa Mohammed Amin Khan, transformée en hôtel de luxe. Son portail est très joliment décoré de faïences à motifs floraux. L’intérieur est aseptisé, climatisé… En face, dans une autre madrasa, plus modeste, un restaurant s’est installé en couvrant la cour intérieure, la décoration est lamentable. Derrière, le petit mausolée de Sayyid Alauddin abrite la tombe couverte de céramique en relief, à motif floral, du saint homme. C’est ensuite la mosquée Juma, plus classique, entièrement couverte, sans cour ni iwan. Son toit est supporté par des centaines de piliers sculptés, anciens, voire très anciens pour quelques-uns. Toujours pour des raisons de visibilité, nous repoussons ultérieurement l’escalade du minaret. Nous rendons visite à divers musées, plus minables les uns que les autres, consacrés à la musique ou à la médecine. L’éclairage parcimonieux ne permet pas de déchiffrer les cartels, les objets sont poussiéreux et invisibles dans des vitrines crasseuses. Le seul musée digne de ce nom est celui de la madrasa Islam Hoja où sont présentés, dans une enfilade de cellules, des collections de vêtements brodés (Marie y cherche son chapan !), de tapis, de besaces tissées, de porcelaines, de bois sculptés, de calligraphies. Le soleil tente de percer, des coins de ciel bleu apparaissent. Les marchands ont sorti leurs étals et proposent les pires horreurs possibles. Tout cet espace  n‘est composé que de mosquées, de caravansérails et de madrasa et si, à l’intérieur de l’enceinte, il existe quelques habitations, elles sont repoussées au pourtour. L’animation populaire est donc des plus réduites. Nous visitons ensuite le palais Tosh Khodi. Encore un puzzle de pièces et de cours. S’en distinguent deux, magnifiques, avec galeries, faïences et exceptionnels plafonds peints avec des motifs d’influence chinoise. Nous en terminons avec deux madrasa qui se font face, à la porte Est. Les ruelles, entre les murs de terre flanqués de tourelles, semblent sorties d’une illustration de contes orientaux. Nous revenons, sous le soleil, en admirant les perspectives offertes par les trois hauts minarets légèrement coniques, qui jouent avec les portails rectangulaires, creusés de niches, des madrasa. Le fil à plomb ne doit pas être une invention locale à en croire les défauts de verticalité des portails, tours, murs… Nous déjeunons au camion. En faisant tourner le moteur, je recharge assez les batteries pour que le réfrigérateur redémarre. J’ai acheté du vernis à ongle pour essayer de combler la fuite de gaz, sans y parvenir dans un premier temps puis avec succès en étant plus généreux… Petite sieste, au frais, grâce à l’ombre du mûrier et de l’acacia sous lesquels nous sommes garés et aussi en bénéficiant du vent qui a bien rafraîchi l’air. Nous repartons pour une visite  aux marchands de souvenirs. Je trouve un beau suzani dans les tons rouges pour lequel je serais prêt à craquer mais le passage de la douane turkmène m’inquiète. Marie est toujours en quête de suzani neufs pour offrir. Nous retournons à la citadelle, déserte à cette heure, grimpons sur les remparts et embrassons toute la ville ancienne dans une vue panoramique ainsi que la muraille avec ses bastions, qui semble serpenter sous nos pieds. Nous sortons de la vieille ville pour contempler la porte d’entrée et ses deux tourelles en terre, au milieu des remparts crénelés. Nous rentrons à l’hôtel, tentons d’y boire et discutons avec un couple de Français et un curieux bonhomme dont nous saurons vite qu’il est végétarien, repris de justice et « humanitaire » ! Il fait partie d’une équipée disparate : « l’Architecte, le Paysan et le Taulard », (La Fontaine ou Rohmer, au choix…) en 2cv et Traction avant !

 

Lundi 29 juin : La télévision de notre voisin qui s’est installé dehors une banquette  pour y passer la nuit, démarre à six heures et demie ! Nous n’attendons qu’une heure pour nous lever. Plus de vent et grand soleil. Je porte du linge à laver à l’hôtel puis, tandis que Marie se prépare, je vais faire un tour de la ville pour prendre des photos. Nous poursuivons ensuite notre visite par celle du harem du palais Tosh Khovli qui nous avait échappé hier, car séparé du reste des cours par un couloir mystérieusement fermé. Il a la forme d’une grande cour rectangulaire, creusée de niches sur deux niveaux, couvertes de faïences, avec de beaux plafonds peints. Un puits au centre de la cour est toujours en activité. Nous revoyons les deux autres cours, plus petites. Je monte ensuite, par un escalier en colimaçon aux hautes marches, au sommet du minaret de la mosquée Juma. D’en haut, la vue sur la vieille ville est féerique, c’est ainsi que l’on peut imaginer la Bagdad des contes. Le regard, tel un tapis volant, plonge dans les cours des madrasa, survole les coupoles à peine devinées de la rue, s’accroche aux pointes des minarets aux allures de phares vernissés, rebondit sur les courbes du Katba Minar, le minaret tronqué. Nous nous rendons ensuite au mausolée de Pahlavan Mahmoud. Après avoir franchi le portail et traversé une cour, nous pénétrons dans une salle surmontée d’un dôme entièrement couvert de majoliques bleues, digne des plus belles mosquées d’Iran. La salle adjacente, où est caché derrière un paravent de bois sculpté le tombeau du saint, est tout aussi décorée. C’est un lieu de pèlerinage, les familles, surtout des femmes et des enfants, viennent y faire chanter des sourates par l’imam agréé. Nous achevons la matinée par la tournée des boutiques. Marie trouve ses derniers cadeaux pour la famille. Retour au camion. Je repars à la recherche de bière puis de pain au bazar. Nous déjeunons puis entamons la sieste. Quand nous sommes prêts à partir, nous avons la visite de l’architecte et du paysan. Nous échangeons des informations et promettons de nous revoir en France. Je porte l’alimentation de l’ordinateur chez un photographe qui doit l’examiner, puis nous allons dans un cybercafé, rien de Julie, message des Français rencontrés au Kirghizstan et d’Annie Combet. Nous allons à pied, en longeant les remparts, jusqu’au palais d’été de l’émir. Une sinistre maison, intérieurement décorée de lustres massifs, des poêles en faïence, plus à leur place en Europe centrale et lourdement décorée, murs et plafonds, pas un centimètre carré sans fioritures. Il est encore tôt, nous allons prendre un pot au restaurant où nous avions envisagé de dîner, au bord d’un bassin, près de la porte nord. La musique tonitruante et les tarifs pratiqués nous dissuadent de revenir. Nous voulions nous promener sur les remparts mais pour y accéder, il faut monter une pente, Marie, inexplicablement s’affole, tremble et ne peut se hisser sur le chemin de ronde. Nous renonçons donc ! Retour dans le centre. Je récupère l’alimentation réparée et je dois en marchander le prix. Décidément, le touriste est considéré comme une source de dollars sur pattes, nous en aurons encore confirmation au dîner. Nous nous installons dans la cour de l’hôtel pour mettre au point le texte de la semaine passée, tout en prêtant une oreille aux propos du « taulard », personnage haut en couleur. Nous allons dîner avec lui et les Français dans un restaurant en plein air. Encore du plov, sans plus de viande et sans fruits secs. La bière est encore plus chère qu’ailleurs et l’addition est particulièrement élevée pour bien peu dans l’assiette. Nous en repartons tous mécontents. Retour au camion. Je vais faire quelques photos de nuit avant de me coucher.

 

Mardi 30 juin : Dernière journée à Khiva. Pour moi, le voyage pourrait s’arrêter là ! J’ai vu ce que j’attendais de l’Asie centrale, Mashad et le Caucase sont secondaires…Nous sommes prêts à neuf heures, nous allons chercher Roland et Sonia, les deux Français de la veille à qui nous avons proposé de les emmener à Urgench où ils prennent le train pour Tachkent. Dans la voiture, la conversation, inévitablement tourne autour du personnage de celui que j’ai appelé le « taulard » en raison de ses dix ans de centrale pour attaque à main armée de « l’Ecureuil » ! Nous faisons des courses au bazar et repartons en direction de Beruni que nous atteignons après avoir franchi l’Amou Daria sur un pont de barges, occasion de danser sur l’eau à chaque plongeon du camion qui nous précède d’un ponton au suivant. Nous cherchons ensuite la première des forteresses du désert, Guldursun Qala, que nous allons voir dans la journée. Nous y sommes pour déjeuner, à l’ombre, avant d’approcher et franchir la muraille en terre du XII° siècle, dont les murs se tiennent encore debout, renforcés par de grosses tours rondes. L’intérieur est nu, plus aucune trace de construction. L’environnement n’est pas celui que j’attendais, nous sommes au milieu des cultures ! Nous continuons et devons demander notre chemin à chaque carrefour, faute de panneaux. Nous trouvons la suivante, Djambas Qala sur une éminence qui autrefois dominait un bras du fleuve. Maintenant elle regarde de haut des champs dont la verdure vient mourir aux pieds des petites dunes de sable qui l’enserrent sur les côtés. Nous en faisons le tour en voiture. Et nous devons rouler longtemps avant de trouver la dernière, Ayas Qala. Nous approchons du lac qui s’allonge derrière sa butte puis je monte avec la voiture, à l’assaut de la colline sur laquelle se dresse la plus récente des deux forteresses. Marie m’attend dans la voiture climatisée pendant que j’escalade les éboulis avant d’y pénétrer par une fissure dans la muraille. Plus petite que les autres, elle a conservé ses salles dont je ne trouve pas l’entrée, me contentant de marcher sur les toits affaissés. Nous montons, toujours en voiture à la plus grande, encore en bon état, du moins la muraille avec ses meurtrières pour les archers et ses tours de défense. Nous nous installons pour la nuit dans le désert, en vue de la forteresse. Nous dînons de saucisses-purée. Saucisses halal (poulet, dinde ?). Nous ne savons pas trop mais ce qui est remarquable c’est leur enveloppe plastique dont nous ne savons toujours pas s’il faut les en extraire avant cuisson et alors elles se liquéfient ou les cuire avec et se battre ensuite avec un couteau pour parvenir à les percer… Quant à la purée, elle demandait pour sa préparation du lait. Nous n’avions pas prévu que celui que nous avions acheté en boîte serait sucré… Ajoutons que la moutarde, pourtant française (Amora !) était aux épices, plutôt de goût anglais et également sucrée. Ce fut un curieux repas…

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30 mai 2009 6 30 /05 /mai /2009 07:52


Samedi 23 mai
 : Pas de problème dans la nuit, personne n’est venu nous chasser… Nous allons nous garer devant le bazar, encore pas très animé, le cybercafé est encore fermé, pas très nerveux, les Kirghiz ! Je vais acheter de l’eau et du sucre puis nous attendons l’ouverture du cybercafé, prévue à neuf heures, réelle à dix… Nous trouvons quelques messages et je mets à jour le blog, sans les photos. Nous traversons le bazar, curieusement, les boutiques sont constituées par des containeurs. Pas grand-chose, des marchandes de laitages disposés dans d’antiques landaus, d’autres vendent des beignets sans goût et un marchand de champignons (bolets ?). Nous lui en achetons un kilo et demi pour 80 centimes d’euro ! Nous sortons de Karakol et prenons la route de l’Ouest sur quelques kilomètres puis nous bifurquons dans la vallée de Jeti-Ögüz. Nous apercevons dans le fond les montagnes enneigées, nous sommes au milieu de verts pâturages, entre des conifères de grande taille. Nous suivons un torrent qui passe au pied d’une curieuse montagne qui semble tranchée en deux. De l’autre côté, la roche rouge, dénudée présente de belles strates. Nous sortons la table et les fauteuils pour déjeuner au bord de l’eau et nous nous régalons d’une fricassée de nos champignons, relevés à l’ail et au persil. Sur tous les étals des marchés, on trouve du persil, de la ciboulette, du coriandre et de l’aneth. Des charrettes en bois, tirées par des ânes ou des chevaux munis d’un collier d'attelage en cerceau, passent, accompagnées de chevaux montés à cru par des gosses. Nous continuons dans le fond de la vallée, la route devient piste pour s’enfoncer dans des gorges, passer sur d’étroits ponts de bois, avant d’atteindre un jailoo, un alpage où paissent les troupeaux gardés par des cavaliers. Quelques yourtes sont installées, la plupart pour des touristes. Je photographie mes premiers Kirghizes avec le chapeau traditionnel, une sorte de bonnet en feutre brodé et galonné de noir. Les jeunes préfèrent la casquette à visière… Nous nous arrêtons au milieu des troupeaux, vite entourés de moutons et de vaches. Nous profitons de ce bel endroit paisible et bucolique avant de rentrer. Le passage du dernier pont est fermé par une barrière, ouverte à l’aller. Une voiture est sur le pont, la passagère tient la barre levée pour son véhicule et… la laisse retomber devant nous ! Elle est trop lourde pour que Marie puisse la maintenir et je dois batailler avec une corde pour l’attacher. Un cavalier vient à mon aide, je passe et il me réclame de l’argent ! Cet événement et un « bruit » de tôle qui vibre et dont je ne parviens pas à déterminer l’origine, depuis hier, me mettent de mauvaise humeur. Marie passe derrière pour essayer d’en trouver la source mais elle n’y parvient pas. Nous retrouvons Karakol. Nous cherchons le lieu du marché aux bestiaux, les indications sont vagues, les rues défoncées et toujours ce bruit… Nous allons voir la mosquée, très curieuse : elle a la forme d’une pagode, coins des toits relevés, frises de bois sur plusieurs rangées, ne manquent que les dragons, et les fenêtres sont russes ! Je trouve un jeune qui parle un peu anglais, il nous emmène au marché. Nous repérons le lieu et revenons nous garer devant le restaurant où nous envisageons de dîner ce soir. Un Américain, très étonné de nous voir là, vient nous faire un brin de causette, dans un excellent français. Nous dînons mi-chinois (très bon), mi-kirghize (nettement moins bien) puis nous allons nous garer près de la mosquée pour la nuit.

 

Dimanche 24 mai : Réveil avant six heures pour être à sept heures au marché aux bestiaux. Il y a affluence, voitures et camions ont amené et remportent moutons, brebis, chèvres, vaches et chevaux, tout ceci dans le calme, sans grand bruit. Il n’y a pas autant de coiffures différentes que je le pensais. Quelques personnes, généralement âgés portent l’al-kalpak, le chapeau de feutre, rares sont les calottes ouzbèk. Les femmes ont un foulard souvent de couleur vive, noué en madras. Je pars en chasse pour essayer de tirer le portrait des plus beaux, avec une préférence pour ceux avec une barbiche blanche. Nous pataugeons dans les déjections animales, tentons de parer les coups de queue, chargés de bouse fraîche, les ruades traîtres des chevaux énervés. Nous sommes étonnés par ce qui est considéré comme le nec plus ultra des moutons : ceux avec une masse graisseuse de l’arrière train qui leur donne des allures d’hottentote callipyge. Au bout d’une heure, après être allés voir le coin des gargotes en plein air, brochettes et samovars fumants, nous repartons et prenons la route du sud du lac. Le ciel étant peu généreux, nous n’apercevons que les montagnes proches, celles de l’autre côté du lac sont invisibles. De rares plages de sable ocre doivent être agréables quand il fait chaud, pas aujourd’hui… Des résidences de vacances sont en construction, certaines en forme de yourte, en béton… Dans un cimetière, sur les mêmes tombes, le croissant, l’étoile de l’Islam, et la faucille et le marteau ! Dieu reconnaîtra les siens… A l’autre bout du lac, nous prenons un raccourci, en traversant une étrange étendue désertique, lit de fleuve tari, avant de rejoindre la route de Kochkor. Nous longeons un lac sous un désespérant ciel gris, pas une yourte, pas un troupeau. Kochkor n’a pas grand-chose à offrir. Pas de cybercafé. Nous déjeunons alors qu’il commence à pleuvoir puis nous allons nous informer sur l’accès au lac Song-Köl. Toutes les pistes sont coupées ! Avalanche, abondance de neige, année exceptionnelle, bref toutes les bonnes raisons pour me gâcher le Kirghizstan. Je comptais beaucoup sur ce lac pour y trouver l’image d’un Kirghizstan de rêve : pâturage, troupeaux, yourtes, lac, montagnes… Nous revenons sur nos pas, très déçus, sous la pluie. A l’aller, nous avions passé une barrière sans être arrêtés, au retour il nous faut encore payer cinq cents soms, toujours pour une « réserve de la biosphère ». Sans l’inutile détour par Kochkor, nous y échappions. Histoire de parfaire la journée, le réfrigérateur a décidé de se mettre en grève. Je tire franchement la gueule ! Nous traversons Balykchy en nous fiant aux montagnes et au lac, pas un panneau, pas une indication. Nous évitons le centre ville et passons par une ancienne zone industrielle qui semble complètement à l’abandon, usines et bâtiments aux vitres brisées, ferrailles, béton vieilli. Nous longeons de nouveau le lac, sur la rive nord cette fois. Nous atteignons Cholpon Ata, lieu des résidences secondaires de la bourgeoisie de Bichkek, nous avons croisé leurs voitures puissantes, de retour sur la capitale, pas des Lada… Nous cherchons et finissons par trouver le champ des pétroglyphes. De grosses pierres éparpillées sur un versant de la montagne, forment un étonnant lieu de culte de la préhistoire locale. La datation est vague, pour les plus beaux exemples : du VIII° siècle avant au V° après ! Nous sommes à peine dans le champ qu’une jeune femme accourt nous vendre les tickets d’entrée. Elle tente de s’imposer comme guide mais notre méconnaissance du russe et la sienne d’une autre langue met vite un terme à ses tentatives d’explications. Nous nous promenons entre les pierres et trouvons les plus remarquables, notamment un superbe panneau avec une représentation d’ibex aux cornes recourbées et une chasse au léopard des neiges. Plus loin, d’autres gravures d’antilopes et trois pierres levées, identiques à celles vues au musée de Taraz. Nous retournons dans le bourg, y trouvons un cybercafé pour lire un message de Julie qui a pu voir et caresser Réglisse mais qui ne parle pas de la fête des Mères au grand dépit de Marie, pas sûre que ce soit aujourd’hui. Nous cherchons à accéder à la plage pour nous installer pour la nuit. Je tente de réparer le réfrigérateur, en vain et enfin je dois changer la bouteille de gaz, de nuit, en m’éclairant avec la lampe torche, en tenant le portillon qui s’ouvre vers le haut et en serrant le filetage… Pas ma journée ! J’oubliais : cassé le bracelet de ma montre…

 

Lundi 25 mai : Le vent furieux se déchaîne au matin. Il nous ramène le soleil mais ne suffit pas à chasser des montagnes la ouate qui enveloppe leurs sommets. Nous revenons sur nos pas puis quittons le lac en direction de la capitale, Bishkek. Nous traversons un paysage de montagnes arides et ravinées par endroits avant d’entrer dans des gorges sinistres au fond desquelles roulent des flots couleur de latérite. C’est au sortir de ces gorges que, ma vigilance s’étant assoupie faute de présence policière au Kirghizstan, je me fais arrêter pour excès de vitesse. Le policier, content de lui, me colle son radar sous les yeux : 65 km/h au lieu des 40 km/h permis ! Il tente de retenir mon permis de conduire international, ce dont je me moque puisque j’en ai un second, fait mine de transiger à deux cents soms, quatre euros, baisse à cent soms et devant mon net refus, me le rend… Les montagnes s’écartent, se couvrent de verdure, nous sommes dans une plaine cultivée. Le parc automobile s’améliore quand nous nous rapprochons de Bishkek, la route plus large autorise toutes les audaces des conducteurs. Nous faisons un détour pour l’antique cité sogdienne de Burana. Au XI°siècle ce fut une ville avec des remparts dont on devine le tracé, avec une forteresse dont il reste les murs de quelques pièces et un minaret reconstruit auquel on a accolé un abominable escalier extérieur en colimaçon. Un groupe d’hommes et de femmes est en prière, sur le gazon. L’une d’elles, plus âgée, porte une guimpe maintenue par un touret qui lui donne une allure de « Dame du temps jadis » assistant à un tournoi. L’escalier intérieur du minaret, étroit et abrupt, tout en brique ressemble à quelque boyau intérieur filmé par endoscopie. Il débouche sur une plateforme, la vue est quelconque, les montagnes étant dans les nuages. Nous allons nous promener dans le champ, fraîchement moissonné, où des balbals, les pierres levées sculptées de formes humaines, et des gravures rupestres, ont été disposés. Nous reprenons la voiture et quelques kilomètres plus loin, nous arrivons à Bishkek. Les indications de rues sont presque inexistantes, les feux rouges sont plus devinés que vus, mais nous trouvons le centre, une immense esplanade que nous verrons mieux demain. Nous cherchons le consulat de France, il a déménagé. Nous y parvenons à temps pour être reçus par une dame d’origine russe, aimable, étonnée par nos questions mais auxquelles elle s’efforce de répondre. Elle nous indique une laverie, téléphone à l’ambassade du Tadjikistan qui lui assure que le permis GBAO pour le Pamir n’est plus nécessaire, ce qui nous étonne, et enfin nous donne rendez-vous demain matin pour nous trouver un réparateur de réfrigérateur. Nous passons ensuite à une agence de voyage qui fait aussi boutique, tenue par l’épouse russe d’un Français. Elle nous confirme l’abandon du permis GBAO et nous dit que nous pouvons stationner dans l’impasse derrière la boutique. Nous portons le linge sale à la laverie, il sera prêt dans trois jours. Nous revenons stationner dans l’impasse, près de la boutique. Nous en repartons pour aller dîner dans un restaurant de cuisine kirghize. Beaucoup de monde dans la grande salle, des familles avec de jeunes enfants, je remarque tout de suite l’absence de boissons alcoolisées. Effectivement, l’établissement respecte les règles islamiques : les serveuses ont toutes un voile sur la tête, même si leur queue de cheval en dépasse. Nous dînons donc à l’eau gazeuse : Le plov de Marie est un bon plat de riz plutôt gras, de bœuf et de carottes, mon plat a des relents de cuisine chinoise, légumes et viande de mouton sur du riz, pas du tout épicé et les pelmeni frits, fourrés au mouton achèvent de nous remplir la panse. Les plats sont très copieux et nous en laissons. Nous revenons nous garer pour la nuit dans l’impasse.

 

Mardi 26 mai : A l’exception d’un chien perturbé et du passage des éboueurs au petit matin, le lieu fut calme. Nous nous rendons à l’ambassade où à dix heures arrive le frigoriste pressenti. Son diagnostic est le mien : compresseur hors service, irréparable et introuvable ! Nous voici sans possibilité de garder de la nourriture et encore moins de boire frais ! Nous cherchons une glacière fonctionnant sur batterie. D’abord au Tsoum, un grand magasin sur plusieurs étages dont le rez-de-chaussée est uniquement consacré aux téléphones portables, mais pas de glacière, non plus que chez un marchand d’articles de camping, au supermarché ou dans un magasin de réfrigérateur ! Nous allons nous garer près du bazar, identique à ceux déjà visités : grande halle de béton et étals de légumes, de fruits, frais ou secs, peut être mieux disposés. Les tas de cerises et d’abricots nous font envie, nous en achetons ainsi que des abricots séchés, parfumés mais trop secs. En guise de déjeuner, nous nous contentons d’un samsa, sorte de chausson à la viande de bœuf, surtout du gras… Nous nous rendons ensuite au Musée historique, sur la grande place centrale de Bishkek, avec, en toile de fond, les montagnes couvertes de neige que l’on distingue très bien en cette belle journée ensoleillée. Le premier étage est consacré à chanter la Révolution : portraits, photos, statues de Lénine, fresques à thèmes révolutionnaires au plafond. Au second étage une yourte et quelques beaux tissages, photos des temps anciens. Le problème du réfrigérateur, celui de la voiture dont le bruit qui, je pense, est dû à un jeu dans le bras de suspension du pont arrière, et qui de plus, présente une importante fuite d’huile au joint du différentiel  : je vais tirer la gueule le reste de la journée !!! Nous passons devant une autre place sans le moindre intérêt. Bishkek est une ville « verte » par ses avenues ombragées mais elle n’a guère d’attraits et la furia de ses conducteurs, pressés, impatients, le klaxon impérieux, la rend pénible. Faute de savoir quoi faire ni même d’en avoir envie, nous retournons à la boutique de la veille. Nous nous faisons indiquer un cybercafé et nous demandons à Natacha, l’aimable propriétaire, de nous trouver un mécanicien pour examiner la voiture. Nous envoyons un message à Agnès pour son anniversaire mais sans pouvoir lui joindre une photo préparée à cet effet. Nous nous rendons ensuite à l’Alliance française. Pas de cinéma prévu aujourd’hui mais nous pouvons lire des journaux récents : « Le Monde », « Le Nouvel Obs ». Nous y faisons la connaissance d’un Français marié à une Kirghize, personnage bizarre, peu au fait des possibilités de circulation, encore moins des restaurants et qui ne nous est pas d’une grande aide. Des élèves suivent un cours d’une professeur française, qui, prise d’un doute en l’écrivant au tableau, vient me demander comment s’écrit «apesanteur » ! Nous cherchons un restaurant, hésitons entre un chaikhané de cuisine locale mais sans alcool et un chinois, ce dernier l’emporte… Très classiques plats : porc aigre-doux et poulet au piment et cacahouètes, après une étrange salade de champignons de mer, croquants sous la dent. La bière n’y est pas aussi fraîche que nous l’aurions souhaité. Retour à notre impasse pour la nuit.

 

Mercredi 27 mai : Le piment d’hier soir ne m’a pas réussi et ce matin mes intestins se révoltent et mon anus est en feu ! Nous attendons onze heures pour retrouver Natacha et son mari Philippe, à la boutique de souvenirs. Elle nous accompagne dans la voiture jusqu’au garage, un ancien atelier de montage de voitures de l’époque soviétique, repris par ses anciens ouvriers. Les installations sont vieilles mais le travail est, paraît-il, sérieux. Ils diagnostiquent du jeu dans le bras de suspension, dans une attache de l’amortisseur et peuvent traiter la fuite d’huile au carter du pont arrière. Je laisse la voiture et nous prenons en taxi, arrêté et au prix convenu pour éviter toute contestation par Natacha qui reste dans les parages. Nous nous faisons déposer au chaikhané où nous avions hésité à aller hier soir. Je change des dollars en prévision du paiement des réparations. Nous déjeunons d’excellentes brochettes, de poulet et de viande hachée mais avec de l’eau gazeuse ! Nous partons en promenade, rentrons dans une boutique de souvenirs et d’ « antiquités » et en ressortons avec une parure de lit, brodée, bien marchandée… Nous traversons le parc, à l’ombre car le soleil commence à taper. Nous nous rendons au Musée des arts décoratifs. Belle exposition de photo dans le hall et salles de peintures et dessins de qualité variable mais pas bien élevée en général. Même chose à l’étage dans une interminable enfilade de salles : peintres sans talent ou avec des années de retard. Une salle présente des tissus, des bijoux en argent, incrustés de pierres semi-précieuses et des coffres décorés, elle sauve la visite. Nous prenons un verre à la terrasse d’un café du parc puis retournons en taxi à la boutique, en nous disputant avec le chauffeur sur le prix de la course. Le garage a téléphoné, la voiture est prête mais le montant de la réparation a augmenté… Je repars en taxi, récupère la voiture, plus de bruit, plus de fuite. Retour à la boutique où Marie est restée devant un thé, à discuter avec Natacha et Philippe, ancien militaire reconverti dans l’organisation de treks. Marie tient à  leur acheter une enveloppe de coussin pour les remercier de leur aide. Nous nous installons ensuite, toujours dans l’impasse, pour la nuit.

 

Jeudi 28 mai : Au matin, on toque à la porte : Nous sommes garés devant un bureau, il faut nous avancer de vingt mètres ! Nous allons récupérer le linge et nous quittons Bishkek. Nous suivons la route de Taschkent sur quelques dizaines de kilomètres en longeant la chaîne de l’Alatau avant de nous diriger droit sur elle. La route, excellente pour une fois, après que nous avons acquitté un péage, escalade en lacets serrés le col de Tör-Ashuu, à la limite de la neige, à 3500 mètres d’altitude. Nous achevons la traversée de cette chaîne par un tunnel qui débouche sur l’autre versant, dans le bassin du Suusamyr, une prairie limitée par une seconde chaîne de montagnes. La bonne herbe printanière y est transformée en koumis, le lait de jument fermenté que les éleveurs produisent chaque jour. Ils ont installé leurs yourtes sur le bord de la route et vendent cette boisson sur des étals. Marie se refuse absolument à en faire l’expérience, mon appétence pour les laitages ne m’y pousse guère… Nous nous contentons donc de profiter de la vie pastorale, les troupeaux, leurs gardiens à cheval, les yourtes, le paysage d’alpages sous les pics enneigés… Nous devons passer un second col, l’Ala-Bel, moins haut, moins difficile à franchir mais plus large et plus enneigé. La descente se fait dans des gorges escarpées, sauvages, sans cultures ni élevages si ce n’est celui des abeilles. De nombreuses ruches ont été installées et du miel est en vente dans des bouteilles en plastique. De sympathiques gargotes, des chaïkhané, installées le long du torrent, proposent de déguster des truites, assis en tailleur sur des estrades. Il est hélas trop tôt ou trop tard ! Nous atteignons Toktogul, traversé sans s’en apercevoir, avant d’en contourner longuement le lac de barrage. Nous roulons entre de basses montagnes aux courbes veloutées dans tous les tons de vert et la rive opposée du lac, ceinturée par des montagnes ravinées aux strates très marquées, sous la chaîne que nous venons de franchir. Nous enchaînons avec un autre col, bien moins haut mais aux pentes bien marquées, dangereuses pour les poids lourds qui roulent au pas. Encore des gorges que l’heure tardive ne nous permet pas d’apprécier sous le meilleur éclairage malgré les eaux turquoise des lacs de barrage. Nous quittons l’axe principal pour une route, heureusement correcte, du moins au début, afin de nous rendre au lac de Sary Chellek. La région fut productrice de charbon. Il en reste des entrées de mines encore artisanalement exploitées, des terrils et des flancs de montagnes noircis par le poussier. C’est au sixième contrôle de police de la journée (moi qui trouvais les policiers kirghizes rares et moins pénibles !), que je risque le plus la contravention ! Les cinq précédents contrôles se sont vite terminés dès que les policiers se sont rendu compte à qui ils avaient affaire : des touristes, Français, ne parlant pas un mot des langues usitées dans la région… Ce dernier, tenace, commence à parler de contravention avant d’en trouver le motif : il s’aperçoit que Marie a sa ceinture de sécurité et pas moi ! Voilà le motif ! D’autant plus grotesque que personne ne la met et que les Lada pourries qui constituent l’essentiel des véhicules de cet arrière pays, en sont dépourvues. Je réussis à le persuader que j’ai ôté la ceinture pour ouvrir ma pochette ventrale et lui sortir les passeports. Nous l’abandonnons tout penaud ! A la bonne route succède une piste pas fameuse, nous la suivons sur quelques kilomètres puis décidons de nous arrêter pour la nuit, au bord du torrent. J’y mets à rafraîchir le rosé et l’eau gazeuse.

 

Vendredi 29 mai : Pas de voitures dans la nuit, seul le bruit du torrent aurait pu nous distraire dans la nuit, il n’en a rien été. Nous repartons sur la piste en longeant le torrent, au milieu de plantations, des noyers (?). Trois jeunes filles font du stop, nous les emmenons, la plus « enveloppée » a bien du mal à se hisser dans la cellule. Elles vont passer la journée au lac. Elles ont toutes les trois l’âge de Julie, s’étonnent de notre installation, se récrient devant le prix que nous devons payer, nous les étrangers, pour entrer dans la réserve (vingt-deux dollars !) et nous mettent de la musique qu’elles reprennent en chœur… La route continue dans les vergers puis commence à grimper à flanc de montagne, la piste se ravine, les voitures ordinaires peinent dans les montées, nous ne sommes pas les seuls à nous rendre au lac. Arrêt photo avec nos passagères délurées et enfin nous découvrons un premier étang aux belles eaux bleues dans un cirque de montagne où se jette un ruisseau. Mais le lac est encore plus loin. Encore un kilomètre et nous l’avons en face de nous. D’un calme remarquable, il semble n’avoir jamais été ridé, les montagnes qui le bordent s’y reflètent comme dans un miroir. Un joli lac alpin, rien à lui reprocher si ce n’est que de n’être qu’un lac de montagne, sans rien de spécial au Kirghizstan. Je ne suis pas sûr qu’il méritait les presque cent kilomètres de détour que nous avons dû faire pour le voir. Des jeunes continuent d’arriver, les jeux de ballon, la radio, les pique-niques qui se préparent, les papiers gras et les bouteilles plastiques abandonnées ne nous retiennent pas. Quelques jeunes tentent bien d’engager la conversation en anglais mais une fois déclinés nationalité et prénoms, l’échange tourne court. Nous redescendons la côte, retraversons les vergers et retrouvons le goudron. Nous déjeunons sur les bords de la rivière sans que la bière et la boîte de pâté aient eu le temps de rafraîchir dans le cours du torrent. Nous revenons à la route principale, sortons des gorges et roulons alors dans une plaine cultivée sans montagnes à proximité. Il fait chaud dans cette plaine et nous commençons à transpirer sérieusement. Nous contournons Jalalabad et devons encore faire un détour pour cause de découpage frontalier avec l’Ouzbékistan, qui n’a pas tenu compte des routes existantes. Nous arrêtons à Özgön pour aller voir de près un joli minaret du XI° siècle, très proche de celui de Burana et un ensemble de trois mausolées décorés de briques, des premiers souverains karakhanides. Peu avant Osh, nous croisons une Land Rover avec une cellule Polycomposit de Français. Nous arrêtons, eux de même, et nous causons, échangeons tuyaux, impressions, souvenirs de voyages, avant de reprendre, chacun de notre côté, la route. A Osh, nous trouvons rapidement un parking gardé, face à l’hôtel du même nom. Nous allons aussitôt dîner. Le restaurant auquel nous envisagions d’accorder notre clientèle ayant disparu, nous allons dans les jardins, sonorisés, de l’hôtel, nous régaler de chachlik avec des bières glacées et gratuites ! Retour alors que l’air fraîchit, au camion.

 

Samedi 30 mai : La musique du bistrot proche a duré en début de nuit mais fatigué, je ne l’ai pas entendue longtemps… Au petit matin, un chien, encore un traumatisé, est venu hurler sa désapprobation de longues minutes, puis, une fois certain de notre réveil, il s’en est allé vers d’autres dormeurs. Nous profitons du robinet d’eau, à l’aide de divers tuyaux de diamètres différents, raccordés au moyen de chiffons, élastiques, morceaux de caoutchouc, pour remplir les réservoirs et même arroser, pas laver, la voiture. Nous commençons la journée par une visite à une agence de voyage, difficile à trouver (les noms de rue ne sont pas indiqués et les jeunes ne connaissent pas les anciennes dénominations). On nous assure à l’agence que le permis GBAO pour le Pamir est toujours nécessaire et ils se font fort de nous l’obtenir en deux jours moyennant soixante dollars chacun ! Nous décidons de tenter notre chance sans… Nous nous garons ensuite devant la poste, je m’y renseigne sur les tarifs postaux. Nous avons assez de timbres pour dix cartes postales. Nous n’en avons que trois, il va donc impérieusement falloir trouver sept cartes… Nous allons au musée : pas d’électricité donc fermé jusqu’à… La yourte à trois étages (!) est dans les mêmes conditions. Nous avons très chauds et donc très soif, nous nous dirigeons vers un tchaïkhane qui nous paraît accueillant. Sur le premier tapchan, la banquette recouverte de tapis sur laquelle on s’installe pour boire ou manger, des hommes, certains avec de superbes al-kalpak, et des femmes en robes dans les tons rouge-violet, des foulards colorés sur la tête, sont assis en tailleur, devant une multitude de plats : nan, beignets, diverses salades, cerises, abricots et du thé. Un aryk, un ruisseau court sous les banquettes et rafraîchit l’air. Je demande la permission de faire des photos, nous sommes aussitôt conviés à participer au festin. Nous n’avons pas bien faim, plutôt très soif et le thé ne sous désaltère pas assez. La conversation tourne court et après un intervalle de temps poli, nous prenons congé. Nous passons dans un cybercafé, surtout cyber et pas du tout café, pour lire un message de Julie qui nous annonce ses projets d’achat de voiture, un de Joëlle et Klaus déjà en Mongolie. Nous répondons à Julie et mettons à jour le blog. Nous déjeunons d’une salade avec de la bière pression, glacée !!! Nous partons en quête des indispensables cartes postales, nous courons d’un point à l’autre, de la faculté des Arts, pas trouvée, à l’office du tourisme, pas trouvé non plus, pas de cartes postales ! Nous retournons au musée, toujours sans électricité… En allant chercher des boissons fraîches dans un supermarché, j’aperçois, garés le long du trottoir, deux Land Rover avec des cellules AzalaÏ de Français de Marseille et Toulouse. Nous discutons, échangeons des nouvelles et convenons de nous retrouver au parking ce soir. Nous reprenons la voiture pour monter sur la colline rocailleuse qui domine la ville. Nous devons acquitter un très modeste droit d’entrée pour faire quelques centaines de mètres avant de pouvoir se garer. Nous continuons à pied sur un sentier en partie cimenté, en partie sur des roches glissantes. L’une d’elles est polie par les femmes qui s’y allongent et se laissent glisser, ce qui est censé leur assurer une nombreuse descendance. Parvenus au bout, près d’un petit mausolée, la vue sur la ville est totale mais celle des maisons couvertes de tôles, alignées le long de rues rectilignes est sans charme. Les Français de rencontre nous y croisent. Nous redescendons et retournons nous garer au parking. Les Français nous y retrouvent et nous échangeons des informations. Ils nous offrent un pastis glacé très bien venu ! Nous les abandonnons pour aller dîner dans un restaurant repéré dans le guide. Cuisine très décevante : les œufs farcis au caviar rouge sont un vulgaire œuf dur saupoudré d’œufs de poisson, le bœuf Strogonoff de Marie est à la sauce tomate, pas mauvaise mais pas vraiment russe. Quant à mon filet de perche il est d’une consternante banalité. Retour au parking pour la nuit.

 

Dimanche 31 mai : Pas trop de musique, pas de chien en goguette, la nuit a été bonne et le réveil se fait en douceur. Nous disons au revoir à nos compagnons de rencontre et partons pour le bazar. Nous garons près de la halle aux légumes et parcourons les rangées, spectacle habituel, rien de particulier et pas vraiment plus de monde qu’aux autres marchés. Les Français nous retrouvent, nous arpentons de concert les allées où l’on vend les al-kalpak et Marie en achète un pour offrir au retour. Nous faisons quelques courses, fruits, pain, tomates. Nous ne pouvons plus acheter trop de provisions faute de réfrigérateur. Nous reprenons la voiture, nous nous perdons dans la ville et trouvons difficilement la route de Sari Tash. Je fais les pleins de gasoil, réservoir et jerrycans. Nous arrêtons peu après, en cherchant l’ombre pour déjeuner puis nous continuons. La route est en travaux, pas rapide avec les traversées de villages. Nous passons au milieu de cultures avant de commencer à monter sur des montagnes bien verdoyantes. Au col nous retrouvons le paysage maintenant classique des alpages avec les troupeaux de chevaux et les nombreuses yourtes éparpillées à flanc de colline. Le ciel se couvre, il tombe quelques gouttes, la route est devenue piste, suit le lit d’une rivière qui se partage en plusieurs filets dans les galets. La roche est rouge, érodée et forme une sorte de cañon que nous empruntons. Nous doublons un jeune couple de cyclistes niçois, en route pour la Chine ! De petites fleurs jaunes couvrent la prairie ; avec du soleil, les couleurs avivées des montagnes éclateraient. La dernière étape est un col à plus de trois mille cinq cents mètres d’altitude, prélude à celui à quatre mille six cents qui nous attend demain au Tadjikistan. Il se grimpe sans difficulté malgré quelques épingles à cheveux boueuses. La descente sur le versant Pamir est plus facile et nous offre une vue sur les belles montagnes couvertes de neige. Au bas de la côte, nous trouvons un camp de yourte, Marie est assez tentée d’y passer la nuit. Nous allons jusqu’à Sary Tash, encore un bout du monde ! Un simple carrefour, une route en direction de la Chine, une vers le Tadjikistan, quelques tristes maisons, une station-service, un cimetière où les tombes ne sont marquées que par des piliers de bois sculptés auxquels sont accrochées, comme des trophées de hordes mongoles, des crinières. Dans le lointain, les montagnes ensoleillées du Pamir qui nous attendent, alors que nous grelottons dans le vent glacial. Nous attendons les deux autres Land Rover, elles tardent. Nous revenons aux yourtes, je me renseigne sur les tarifs et nous finissons par nous y installer, nous enfilons pulls, chaussettes et gros blousons. Passent les deux voitures, sans s’arrêter. Nous leur courons après et les ramenons aux yourtes. Nous passerons la nuit, tous les six sous la même yourte ! Le repas est bien sympathique en mettant en commun nos réserves d’alcool : pastis, vodka-orange, rosé de Provence et pour finir Armagnac !

 

Lundi 1er juin : Je me suis battu avec la couette qui avait tendance à glisser et le feu s’est éteint dans la nuit. Bref, je ne suis pas mécontent du lever du soleil qui donne le signal du réveil. Nous allons dans le camion pour que Marie fasse sa toilette puis nous regagnons la yourte en compagnie donc d’Anne-Marie, la cheftaine, Gérard son mari, la belle-sœur Anne-Marie et son mari. Nous attendons le petit déjeuner ponctuellement servi à huit heures, avec des œufs, des saucisses, je mange celles de Marie, et les classiques pain, beurre, confiture. Nous nous décidons à partir avec force promesses de nous revoir en France et de nous écrire. Nous retournons à Sari Tash refaire des photos du cimetière et enfin nous continuons en direction du Tadjikistan. Non sans appréhension : ne serons-nous pas refoulés faute de ce permis GBAO que d’aucuns disent inutile ? Les cols seront-ils franchissables ? J’avais vu hier des vaches dont l’aspect m’avait paru bizarre, je découvre qu’il s’agit de yaks, aux longs poils noirs, bossus, aux cornes plus fines. La route se dirige droit vers les montagnes, commence à s’infiltrer entre elles et nous amène au poste frontière kirghize. Les formalités de sortie se font sans difficulté, une fois la curiosité des agents des douanes et de police satisfaite. Nous continuons donc vers le premier col, le Kizil-Art, à 4280 mètres d’altitude. La montée se fait sans peine, seuls les dernières centaines de mètres, dans la neige et la glace posent problème à deux camions, pas à nous. Nous arrêtons au sommet, frigorifiés dans le vent glacial, toutes les montagnes autour de nous sont couvertes d’une belle couche de neige. La descente sur ce versant est plus facile, sans trace de neige sur la route. Le poste tadjik apparaît presque aussitôt. Notre absence de permis est relevée par le premier responsable mais devant mon incompréhension feinte, il n’insiste pas et nous entrons au Tadjikistan en emmenant avec nous, en guise de passagers, un militaire et son chien, un cocker. La descente sur une bonne route, gondolée mais sans trous, avec parfois des surprises, est rapide et superbe dans un paysage totalement désertique, pas un humain, pas un animal, de rares touffes d’herbe rabougrie. Du minéral, que du minéral, des roches colorées qu’un soleil point trop avare met en valeur. Nous descendons jusque sur les bords de l’immense lac Karakol qui, bien que salé, est encore partiellement gelé. Nous arrêtons au village du même nom, un ensemble de masures en torchis dont les habitants sont tous emmitouflés dans des écharpes pour se protéger du vent violent. Nous arrêtons près du lac, entre des buttes de terre couvertes de sel. Un camion-citerne vient chercher, avec des seaux, de l’eau pour ravitailler le village. Nous déjeunons rapidement puis repartons. La route recommence à monter doucement, toujours dans ce désert balayé par des rafales de vent de sable, soudaines et aveuglantes. Le passage du second col, le Aqbaytal, à 4655 mètres, se fait presque sans que nous nous en apercevions, en troisième vitesse jusque dans les dernières centaines de mètres. La route est toujours aussi correcte, à l’exception de deux passages de tôle ondulée très dure. Nous apercevons de jolies marmottes au beau pelage rouge feu, seules traces de vie. En approchant de Murgab, atteint plus tôt que nous ne le pensions, les troupeaux de brebis réapparaissent. Nous déposons notre passager à l’entrée de la ville. Deux policiers débonnaires nous souhaitent la bienvenue et nous demandent d’aller nous enregistrer à la police. Je trouve la banque, toute neuve, et change cent dollars. Nous nous rendons ensuite à une agence de voyage où un employé eu visage très buriné, dans un excellent anglais, nous donne des informations. Le permis GBAO est toujours exigé et nous risquons donc des problèmes d’après lui. Nous allons à la police et là, on me demande ce maudit permis. Nous devrons aller le chercher à Khorog mais sans passer par la vallée du Wakhan où les militaires seront sans doute moins coulants. Nous décidons de quitter Murgab où il n’y a pas même un restaurant digne de nous ! Contrôle à la sortie de la ville. Pas de GBAO ! Nous pouvons passer pourvu que le militaire de service puisse continuer de regarder son feuilleton américain doublé en russe sur un téléviseur calé par le registre des passages… La vallée que nous suivons, large et parcourue par une rivière qui serpente au milieu, est très belle sous la lumière du soleil déclinant. Nous arrêtons quelques kilomètres plus loin, près d’une yourte et d’un bergerie, en demandant la permission à la famille installée là. Nous étudions la suite du voyage pour ne pas être trop tard en Ouzbékistan. J’ai la tête ans un étau, sans doute à cause de l’altitude, nous sommes encore à plus de 3500 mètres au-dessus du niveau de la mer.

 

Mardi 2 juin : La nuit a été fraîche A six heures et demie, le grand-père, impatient, vient cogner à la vitre pour nous inviter à venir boire le thé. Nous n’en sommes pas ravis ! Il nous a réveillés et la perspective de laitages ne nous enchante guère… Enfin, après petit déjeuner et toilette, nous nous décidons à faire une visite de politesse. Seuls le grand-père, sa femme et leurs petits enfants sont là, sous la yourte. Pas pour les touristes celle-là, le mobilier est réduit à bien peu, un poêle à charbon, quelques tapis et couvertures élimés et des ustensiles de cuisine qui ont connu des temps meilleurs. Nous n’échappons pas à l’ayran, variété de lait caillé, au beurre, rance, de yak, au pain et au thé. Nous faisons mine de goûter à tout et de trouver cela excellent. Photos des enfants, des grands-parents, de nous et nous prenons congé. Le soleil brille et la fumée qui sort des cheminées de la yourte et de la baraque voisine, folâtre dans l’air frais. Nous quittons les bords de la rivière pour retourner dans le désert minéral. Nous ne croisons personne sauf un cycliste canadien que les longues distances dans le vent et les montées ne semblent pas effrayer. Nous passons un premier col à plus de 4200 mètres et restons toujours dans des altitudes proches des 3500 mètres. Comme dans les Andes, il y a peu de neige à ces altitudes et seuls les sommets sont encore enneigés. Nous longeons des lacs salés encore partiellement gelés dont on ne sait plus si le blanc que nous y voyons est du sel ou de la glace. Nous faisons un détour pour aller en voir un autre, pas salé, pas gelé, normal ! Il est perdu dans un environnement de montagnes ocre, totalement dénudées. Nous revenons à la route, toujours aussi bonne, malgré ses bosses et quelques passages de piste, notamment dans les cols. Le dernier de ces cols, à près de 4300 mètres se fait en douceur malgré des ornières creusées dans la boue neigeuse. Nous sommes alors entourés de montagnes marbrées de neige sur plusieurs kilomètres. La descente est rapide et plonge dans des gorges escarpées, sinistres sous un ciel devenu tout gris. Dès que nous sommes à une altitude plus convenable, nous arrêtons pour déjeuner avec notre dernière bière de France, servie glacée grâce à l’environnement… Nous retrouvons des lopins mis en culture autour de villages misérables et sans la moindre originalité. Les maisons pamiri sont paraît-il intéressantes intérieurement mais à l’extérieur, ce ne sont que des rectangles bas, pourvus d’une bosse au milieu pour une ouverture de cheminée et un puits de lumière obstrué par des vasistas. Les villages se rapprochent, nous recommençons à croiser des voitures, la chaussée se dégrade et il pleut ! A en croire le succès de curiosité que nous suscitons dans les villages, nous devons faire partie de la caravane du Tour de France ! Les hommes ont la peau sombre et sont noirs de poil. Ce ne sont plus les faciès mongols mais bien des types persan ou indien. Les femmes portent pantalon et tunique et affectionnent les couleurs écarlates. Aucune ne porte de voile, un simple foulard noué derrière la tête. Les montagnes sont très escarpées, des cascades de rocailles en dégringolent et, sans soleil, le paysage n’est pas bien plaisant. Je suis peut-être blasé mais cette route, présentée comme une des plus belles du monde ne soulève pas mon enthousiasme et j’en connais au Maroc qui tiendraient la comparaison. Certes, la hauteur des montagnes qui nous entourent, l’étendue des déserts de pierre, sont exceptionnels mais ce ne sont que des chiffres. Contrôle avant d’arriver à Khorog et, bien sûr, on me demande la preuve de ma visite à la police de Murbag, que je n’ai pas. Ils se lassent avant moi et nous pouvons entrer dans la ville. La pluie a cessé mais la chaussée est encore mouillée et l’eau dissimule les trous d’une chaussée complètement défoncée. La ville s’allonge le long d’une rue. Nous nous garons et partons en quête d’une agence de voyage pour régler ce problème de permis GBAO. Nous avons du mal à nous repérer, la numérotation de la rue principale a changé. Marie m’attend pendant que je pars en repérage. Je finis par trouver une agence, son responsable est très aimable, parle anglais et se fait fort de nous obtenir les permis pour demain moyennant vingt-cinq dollars chacun. Il nous confirme la suppression de la nécessité de se faire enregistrer. Il m’a indiqué un lodge où nous pourrions dormir. Nous nous y rendons, sur les hauteurs, au bout de ruelles dans lesquelles on ne risque pas de rouler trop vite. Nous pouvons dormir dans une chambre,  avec des couettes sur une banquette mais pas de repas et les toilettes sont à l’écart. Nous devons reprendre la voiture pour aller dîner dans le plus grand hôtel, assez éloigné. Ambiance feutrée, personnel stylé, restaurant haut de gamme, bref la classe ! Nous y dînons fort bien, moi, indien, Marie, d’un poulet schnitzel afin d'avoir du fromage dessus, pour une somme dérisoire. Retour au lodge. Au seul carrefour de la ville, les policiers sont encore de service, je crois être sifflé mais je ne m’arrête pas… Nous préférons utiliser les commodités de notre camion que celles de l’établissement et nous regrettons de lui avoir fait une infidélité.

 

Mercredi 3 juin : Dans le duvet et sous une épaisse couverture, je ne risquais pas d’avoir froid et, de plus, nous ne sommes plus qu’à deux mille cent mètres d’altitude. Nous sommes réveillés par le jour et sans trop flemmarder, nous allons au camion pour la toilette et le petit déjeuner. Des jeunes filles en pantalon serré à la cheville et longue tunique, passent en gazouillant, elles parlent farsi, je retrouve les sonorités chantantes de cette belle langue. Il fait grand soleil et le ciel est tout bleu, sans signes annonciateurs de fâcheries. Nous descendons en ville, nous garer devant un cybercafé. Pas de message de Julie, un de Nicole, nous répondons à d’autres. Nous découvrons alors que nous avons changé d’heure et que nous ne sommes plus qu’à trois heures de différence avec la France. Je vais changer des dollars à la banque, pas de tracasserie bureaucratique, simple et rapide échange de billets. Une fois de plus, je me fais siffler au carrefour, il m’est reproché d’avoir des plaques d’immatriculation illisibles avec la boue qui les recouvre et je suis invité à laver la voiture ! Nous voulons aller refaire les pleins de gasoil mais la route est coupée, un bulldozer repousse une coulée de boue et nous devons attendre. Impossible de faire demi-tour, les derniers arrivés se sont glissés en deuxième, troisième file et occupent toute la largeur de la chaussée. Nous pouvons passer quelques minutes plus tard. Le diesel est plus cher mais reste encore à un prix honnête pour des Français : quarante-trois centimes d’euro. En nous rendant à la station-service nous avons rencontré de nombreux jeunes gens et jeunes filles en beaux costumes traditionnels, longues tuniques de brocart de couleurs vives, pailletées et tous portent un petit bonnet plat et rond, brodé. Au retour, je leur demande la permission de les prendre en photo, ce qui les ravit. La jeunesse semble bien évoluée, libre, sans doute grâce à l’université de la ville, beaucoup parlent anglais. Nous nous rendons au bazar, pas bien grand, sans spécialisation par travées. Nous y trouvons du pain, des œufs, des saucisses (de poulet !), des fruits et de la bière chinoise. Nous allons rechercher notre permis GBAO et nous partons dans la vallée du Wakhan. Nous longeons un torrent et soudain je réalise que les montagnes de l’autre côté, à moins de cent mètres sont en Afghanistan ! Quarante-deux ans que je n’avais pas revu ce beau pays et que je n’approcherai pas plus, encore qu’il ne faudrait pas me forcer beaucoup pour aller jusqu’à Mazar-i-Charif… Nous n’y apercevons pas grand monde, des paysans sur des ânes ou qui suivent sur un sentier escarpé le même chemin que nous. Vu d’Afghanistan, le Tadjikistan doit faire figure de pays développé : voitures qui circulent sur une route (parfois piste !), lignes électriques, écoles, et touristes (enfin nous, car nous n’en verrons pas d’autres…) ! La route est belle, ponctuée de poches de verdure, avec ces peupliers que l’on trouve partout en Asie centrale et qui, pour moi, sont liés à l’Iran. Très au-dessus de nous, les montagnes marquent d’une ligne blanche la limite du ciel. Contrôle débonnaire par un préposé qui a des souvenirs de la langue française apprise dans un proche village, du temps de l’Union soviétique précise-t-il. A Ichkachim, nous sommes accueillis par des fleurs en plastique agitées par les enfants et les femmes, tout au long de la rue principale. Nous trouvons cela extrêmement sympathique, la population nous ovationne, ce n’est plus le Tour de France mais la tournée électorale ! Renseignement pris, le fils de l’Aga Khan est attendu… Nous sommes un peu déçus mais les gens, surtout les femmes, nous saluent en agitant les mains dans tous les villages. Nous changeons de vallée mais nous continuons de longer la langue du « Petit Pamir » d’Afghanistan, insérée entre Pakistan et Tadjikistan où nous avions eu un projet, avorté,  de nous rendre avec les bourses Renault, il y a si longtemps ! La vallée est plus large, les villages sont au milieu d’oasis, les maisons ne sont plus à toits de tôle mais souvent en pisé, parfois chaulées. Nous roulons à bonne vitesse sur des restes de goudron ou des portions de piste correcte. Nous passons une ancienne forteresse sur une colline et visitons en face un mazar, le tombeau ismaélien d’un sage soufi. Le mausolée est précédé d’une magnifique porte en bois avec un encadrement très ouvragé. Le catafalque est recouvert de cornes de béliers, de même que la porte d’entrée. Nous continuons dans la vallée, un nuage vient assombrir les montagnes et les champs. Nous empruntons une piste très pentue et bien peu large à mon goût, pour aller voir à quelque kilomètres un ancien fort qui domine la vallée. Nous découvrons que la montagne est piquetée de lopins de terre cultivés, en terrasses, irrigués par des canaux qui courent et dévalent de la montagne et des maisons, insoupçonnées d’en bas, éparpillées dans la pente. La forteresse est très ruinée, il n’en reste que quelques tours crénelées et massives et des pans de muraille. Nous nous contentons d’en avoir une vision de la piste. Demi-tour, je peux mieux profiter de la vue sur toute la vallée, sa rivière qui se divise, se ramifie, découpe des îlots dans des sables gris qui semblent couler de la montagne. Derrière, la barrière neigeuse de l’Hindu Kush s’étend jusqu’à l’horizon, éclairée par un soleil revenu. Dans la descente puis dans les sables de la vallée, nous croisons de nombreux troupeaux que leurs jeunes bergers et bergères ramènent des champs. Pas de problème de photos, tous, jeunes et vieux, s’y prêtent sans barguigner et sourient ! Nous retrouvons la piste et nous arrêtons peu après, à la sortie d’un hameau, au bord de la rivière, face à un gros village afghan au pied de la montagne éclairée par le soleil couchant. Je mets une bouteille de bière à rafraîchir dans le cours d’eau.

 

Jeudi 4 juin : Des gosses tournent autour de la voiture, par curiosité, et ne nous importunent pas. Nous retournons dans le village et emmenons avec nous une gamine qui nous indique le musée. C’est la maison d’un mystique soufi, reconstruite et entourée d’un mur décoré. A l’intérieur, une pièce présente quelques objets, les plus remarquables sont deux vêtements anciens. Une autre pièce est entourée de banquettes et les poutres des plafonds et de soutènement sont toutes décorées d’images et de textes en farsi. Un homme se présente et essaie de nous donner des informations dans un sabir russo-anglo-farsi et parvient à se faire comprendre. Il nous montre un trou dans une pierre qui serait un calendrier solaire. Nous continuons en longeant la rivière, d’oasis en oasis, jusqu’au village de Vrang. Un instituteur, parlant anglais, se propose pour nous guider aux stupa. Ils sont derrière le village, sur une éminence. Marie renonce  au pied de la pente, je suis mon guide. La pente est raide, dans la roche et le sable. Je peine, trébuche, m’accroche à tout ce que je peux, grimpe à quatre pattes, lui, devant escalade les mains dans les poches… Une fois au sommet, j’enclenche le ventilateur interne et souffle bruyamment dix minutes. La vue est superbe sur toute la vallée, sur les montagnes ocre rouge d’où s’échappent torrents et coulées de pierrailles et de sable gris, sur les champs de pommes de terre, de carottes et d’une graminée, peut-être de l’orge, utilisée pour faire le pain. La descente, contrairement à ce qu’affirme mon instituteur sportif, n’est pas plus facile, je glisse, dérape, fais du toboggan malgré son aide compatissante et sa main tendue… Je respire une fois retrouvé un terrain relativement plat. Nous repartons pour un nouvel arrêt au pied d’une forteresse, nous montons dans les éboulis au-dessus des maisons, pour la vue, mais ne tentons pas d’atteindre cette forteresse, bien trop haut placée pour nous. Plus loin, à Langar, nous aimerions visiter le musée dans une maison décorée à l’extérieur de fresques représentant des oiseaux et des bouquetins à têtes quasi humaines, mais le responsable n’est pas là et aucun des gosses présents ne peut nous dire exactement où trouver la clé. En face, un mazar, tombeau d’un sage ; là aussi la sépulture, au milieu d’arbres aux troncs splendides, penchés sur la tombe, est couverte de cornes de mouflons et de bouquetins. La rivière, toujours frontière avec l’Afghanistan, continue en se frayant un chemin dans des gorges étroites et profondes, la piste en quitte alors le cours et s’élève sur un plateau aride, apparemment inhospitalier. Nous y rencontrons pourtant de nombreux troupeaux avec leurs bergers. Les moutons marchent devant, suivis par les vaches et les ânes qui portent les bagages. Il faut à chaque rencontre attendre patiemment que les bêtes se rangent pour nous glisser entre muraille et ravin. Il souffle un très désagréable vent qui soulève poussière et sable dans des tourbillons aveuglants. Quand les gorges cessent  et laissent la place à une vallée sans verdure, la piste la longe dans le lit de la rivière. Nous apercevons sur l’autre rive notre seul et unique chameau afghan ! Puis nous remontons dans les montagnes jusqu’au poste de contrôle où un militaire, dépourvu de stylo, doit nous enregistrer. Sa cagna est d’un sordide rare, les instructions en russe datent de l’URSS, son lit est recouvert d’une sorte de couette crasseuse, immonde. Combien de temps passe-t-il là ? La piste continue de monter, elle serait bonne sans la tôle ondulée que je ne peux pas toujours avaler à une vitesse suffisante. Nous passons devant un lac encore couvert de glace. Le suivant, salé est dégelé mais ses eaux aux reflets verdâtres et bruns sont peu engageantes. Encore quelques kilomètres et nous revoilà sur la route de Murgab à Khorog. Nous retrouvons son goudron gondolé avec plaisir, la voiture aussi ! Il nous faut encore repasser le col dans la neige, avec des conditions de visibilité identiques à celles de l’avant-veille mais sans pluie. Descente sur Khorog, nous décidons d’arrêter avant, près d’une ferme, avec l’accord des habitants, dans l’espoir de nous y faire inviter afin de satisfaire la curiosité de Marie qui a très envie de connaître l’intérieur d’une maison pamiri. Peu après, ils tuent un veau et le dépècent. C’est au moment où, faute de rien voir venir, nous nous apprêtons à préparer une savoureuse omelette aux champignons que le seul mâle de la famille présent, vient nous inviter à boire le thé. Marie est aux anges. Elle va déchanter… Nous pénétrons dans la maison, bien traditionnelle, une grande pièce au plafond plat soutenu par cinq piliers, qui représentent Mahomet, Fatima, Ali, Husain et Hossein, des banquettes sur les côtés sont recouvertes de tapis industriels et de coussins plats. La carcasse du veau est posée sur une des banquettes, un écorché que n’aurait pas renié Rembrandt… Nous sommes invités à nous asseoir autour d’une table, sans retirer nos chaussures. Sur la table un nan, une motte de beurre et le thé. Nous nous préparons des tartines que nous faisons passer avec des tasses de thé. Nous faisons connaissance de la femme de notre hôte, de ses enfants et de la belle-sœur. Il allume la télévision et met un film policier qui se passe en France. La belle-sœur se garde bien de regarder les scènes osées et baisse les yeux…Longue attente sans se dire grand-chose, Marie fait des efforts de conversation, ce n’est pas réciproque… Enfin on nous apporte deux assiettées de viande parfumée aux petits oignons. Je me jette sur le plat, du foie !!! Impossible d’avaler cela ! Nous profitons des absences de la famille pour remplir qui son sac, qui sa poche de blouson, de morceaux d’abats et nous n’en laissons qu’une quantité raisonnable en louant la cuisinière et en remerciant pour ce festin. Au bout d’un laps de temps décent, nous prenons congé en refusant net de dormir dans la maison comme il nous l’est offert et retournons vite au camion vider poche et sac avant de procéder à leur nettoyage et terminer le festin avec une tranche de pain tartinée de pâté ou un yaourt.

 

Vendredi 5 juin : A peine avons-nous soulevé le toit que l’on vient toquer à la porte, nous sommes conviés à boire le chaï ! Je fais comprendre que nous ne sommes pas encore opérationnels mais que nous viendrons plus tard. Nous prenons notre petit déjeuner, Marie procède à sa toilette et nous nous rendons à l’invitation. Un homme, pas vu hier soir est encore couché sur une banquette, la femme de notre hôte de la veille, renforcée par sa belle-mère, nous poussent littéralement à nous asseoir alors que nous tentions lâchement de nous défiler. Nous offrons nos pommes et Marie a tenu à y ajouter des sachets de thé. Nous avons droit au chaï, au pain et au beurre, nous échappons au lait et une fois les adresses échangées, avec promesse d’envoyer les photos de la famille, nous prenons congé. Il a plu toute la nuit et il continue de pleuvoir. Le paysage n’est pas plus riant qu’avant-hier. Nous retrouvons Khorog où nous visitons le musée, franchement minable, sur le modèle des autres déjà vus, avec l’inévitable salle sur la guerre et celle sur les héros socialistes. Une panne de courant abrège la visite. Nous retournons au bazar, racheter des fruits, dont des pommes bien moins belles que celles que nous venons de donner… Nous quittons la ville en direction de Duchanbé, la capitale. La route est aussi mauvaise que possible, nids de poule à profusion, portions de piste et éboulis d’avalanches tout juste dégagés. Nous suivons toujours le torrent qui nous sépare de l’Afghanistan. Après Rushan, nous entrons dans des gorges particulièrement spectaculaires : deux parois verticales dont, même le nez collé au pare-brise, on ne distingue pas le sommet. La pluie a cessé mais le ciel reste gris. Dommage, cette route sous le soleil, serait bien plus intéressante que la partie avant Khorog. Ces gorges vont s’étendre sur plus de cent kilomètres, en ménageant de place en place de petites oasis, taches de verdure qui contrastent avec l’ocre rouge des montagnes. Sur le versant afghan, nous pouvons observer des villages aux maisons en pisé, à toit plat, d’où s’échappent des filets de fumée bleutée, entre cultures en terrasses et peupliers. Sur le sentier acrobatique, à flanc de paroi, chemine un homme, barbu, tout de blanc vêtu : calotte et  longue tunique sur un pantalon, suivi par deux femmes couvertes de voiles étincelants, l’une en rouge, l’autre en bleu. Les falaises s’adoucissent, laissent place à des montagnes moirées, où le vert tendre se mêle à l’ocre rouge. Nous rencontrons le professeur de philosophie en rupture de ban dont on nous avait parlé. Il chevauche une moto BMW à laquelle il a adjoint un side-car russe, pour un long périple qui doit le mener prochainement en Afghanistan puis au Pakistan. A peine sommes nous repartis que nous sommes doublés et arrêtés par deux Français, l’un est parti de Pékin, également en moto avec side-car ! Que de Français sur les routes d’Asie ! Nous arrêtons dans un gros village sous l’œil curieux d’un gamin qui nous débarrasse de nos ordures, les chiens vont se régaler… Les gosses vont se montrer curieux puis ils lancent des projectiles sur la voiture, je les poursuis dans le noir. Le calme revient.

 

Samedi 6 juin : Nous sommes réveillés par l’activité autour de nous. Nous sommes face à une épicerie ! Après le rapide petit déjeuner, nous allons nous garer à la sortie du village pour procéder à nos ablutions matinales sans curieux. Alors que nous en terminons, s’arrête un camping-car Toyota d’un couple de jeunes Français très sympathiques de Chambéry. Nous discutons et échangeons quelques informations pendant près d’une heure puis chacun reprend la route de son côté. La route / piste continue en longeant la rivière, toujours dans des gorges, moins spectaculaires que la veille mais avec un peu de soleil, elles raviraient bien des amateurs. Après quelques dizaines de kilomètres de route bombardée, nous avons une vingtaine de kilomètres surréalistes. Une excellente portion de route, large, au revêtement impeccable, avec des panneaux routiers totalement hors de propos, imposant des limitations de vitesse ridicules. Puis nous entamons sans doute la plus mauvaise portion de route de tout le voyage (même si j’ai déjà écrit cela, des trajets qui nous ont paru pénibles sembleraient aujourd’hui une partie de plaisir !). La piste, en corniche a été emportée en de multiples endroits par des coulées de boue ou de roches, des éboulis, des avalanches. Des tronçons de la route, des ponts ont disparu. Des engins de terrassement s’acharnent à combler, aplanir, élargir, damer mais leurs efforts, louables, semblent dérisoires devant l’ampleur de la tâche. Nous avons l’impression que la piste est en train de se reconstruire sous nos roues. Il n’y a parfois que la largeur d’une voiture sur une corniche glissante, boueuse, y croiser un camion est un défi ! Une chute d’eau tombe sur la piste, il faut passer dessous, doucher la voiture et malgré les essuie-glaces, ne rien distinguer de la piste, pourtant juste large pour un véhicule, le temps de la traverser. Puis c’est une rivière au courant impétueux qu’il faut traverser avec de l’eau à hauteur des roues. Une Mercedes s’est plantée, noyée en plein milieu, un camion doit venir l’en arracher avant que nous ne puissions passer. Nous croisons des cyclistes basques et autrichiens qui nous annoncent encore des gués et un col difficile mais le plus dur était fait. Les gués ne sont toutefois pas faciles, dans des galets qui roulent sous les pneus. Cachée par les eaux terreuses, la sortie n’est pas toujours visible. Le paysage mériterait plus d’attention, les montagnes ont de belles nuances, hélas peu mises en valeur par un temps obstinément gris. Nous quittons la frontière afghane, grimpons un col avec encore des passages boueux mais sans réelle difficulté. Peu avant le sommet, je m’arrête à une fontaine pour nettoyer les feux et les plaques d’immatriculation. Sur l’autre versant, le paysage est totalement différent, nous avons dit adieu aux chaînes acérées et aux pics enneigés pour désormais monter et descendre sur des collines arrondies et verdoyantes. Plein de gasoil, contrôle de police curieux puis cent mètres plus loin, contrôle tatillon de militaires. Je commence à m’énerver quand l’officier vérifie que notre chou ne dissimule pas d’opium, que le paquet de riz en contient bien. Je lui fait admirer nos toilettes tandis que deux des ses sbires explorent les profondeurs du sac de toilette de Marie. Je ne suis guère plus d’humeur aux deux autres contrôles que nous subissons sur la route. Je n’ai plus envie de sourire et me contente d’exhiber en guise de document, mon vieux permis de conduire international, aux pages à demi arrachées, la couverture détachée. Le fonctionnaire se lasse de remettre tout en place avant de trouver le sens de lecture… Nous passons la ville natale du président où l’on a cru nécessaire de construire des monuments démagogiques et laids. Je fais laver la voiture qui se révèle être de couleur blanche ! Nous décidons d’essayer d’arriver à Douchanbe ce soir. La route, désormais goudronnée, ne tient pas ses promesses et se dégrade en approchant de la capitale. Encore un col avec une belle vue sur un lac de barrage dans les derniers rayons du soleil. Les voitures que nous croisons tardent à allumer leurs phares et il faut ouvrir grand les yeux pour apercevoir ceux qui n’ont aucun éclairage ou ceux dont les lumières sont dissimulées par les herbes qu’ils transportent. Un dernier col avec des passages de piste et enfin nous descendons sur la ville par une autoroute, en fait une route à deux voies séparées, empruntée par les piétons, les charrettes et tout se qui prétend rouler. Nous parvenons à trouver le centre ville puis un restaurant proche du lieu où les Français de ce matin nous ont dit pouvoir nous installer pour la nuit. Nous dînons à ce restaurant. Ancienne gloire de la ville, il ne lui reste qu’une salle haute de plafond, des serveuses compassées, deux musiciens assourdissants, une danseuse à longs voiles, cachée derrière un pilier et une gastronomie affligeante ! Nous nous garons dans la ruelle derrière.
 

Dimanche 7 juin : Nuit au calme et réveil en douceur… Nous sommes presque prêts quand un colonel de l’armée française, détaché auprès de l’ambassade, vient cogner au carreau. Il a vu notre plaque et vient faire un brin de causette, il nous propose son aide en cas de problème. Nous prenons la voiture pour nous rendre au musée archéologique. Les grands axes de la ville nous sont inconnus et circuler n’est pas simple, surtout pour faire demi-tour. L’impression dégagée par cette ville en ce dimanche est celle d’une ville d’eau ! Larges avenues très ombragées, bâtiments néo-classiques dans des tons pastel et circulation ralentie. Qu’en sera-t-il demain ? Nous nous garons devant le musée et allons le visiter. Beaucoup de petits objets dans des vitrines avec des cartels en anglais dans la plupart des cas. Nous sommes suivis pas à pas par une employée qui allume devant nous et éteint derrière. Les fouilles des sites du pays permettent de mettre en évidence les influences grecques et bouddhistes, notamment avec un long Bouddha couché qui occupe toute une salle. Nous allons ensuite nous installer à la terrasse reposante d’un café français où nous déjeunons d’un sandwich et de crêpes, pas très réussis. Il dispose du wifi, je veux en profiter mais la connexion est d’une telle lenteur que je ne parviens pas à mettre à jour les photos sur le blog. Nous envoyons un message à Julie qui, à midi heure française, n’a pas encore souhaité la fête des Mères au désespoir de Marie. Fatigués de n’avoir pas réussi à faire grand-chose, nous reprenons la voiture, cherchons des boutiques de souvenirs ouvertes puis nous allons nous garer devant un bazar. Faute de pouvoir faire remettre une vis à mes lunettes, j’achète une paire de loupes. Nous traînons dans le marché pour faire des photos des calottes des hommes et des robes chatoyantes des femmes. Toujours de beaux fruits appétissants, nous en achèterons demain. Nous allons nous garer près du restaurant recommandé par les jeunes rencontrés hier. Nous nous régalons de cuisine ukrainienne, après des petites galettes de pommes de terre recouvertes de lard grillé et de crème fraîche pour moi et une salade de crabe pour Marie. Nous partageons une côte de porc avec une sauce épicée délicieuse et des médaillons de veau au lard, flambés au calvados et servis avec des pommes cuites, le tout arrosé d’un merlot moldave, bien meilleur que je ne le craignais. Pas de dessert, il n’y a plus de place pour. L’addition est légère pour nous, élevée pour le pays mais ce n’est pas tous les jours la fête des Mères ! Et Marie, en prime, a eu droit à la diffusion de la fin du match de Roland Garros. Nous reprenons la voiture et allons nous garer au même endroit que la veille mais un militaire nous invite à déguerpir. Nous allons un peu plus loin, au pied d’immeubles. Alors que nous sommes déshabillés et prêts à nous coucher, des jeunes passent en criant et lancent un projectile sur la voiture. Marie explose, ressort son dépit de ne pas avoir eu un message de Julie aujourd’hui. Je me rhabille et reprends le volant. Il faut que je lui trouve le message de Julie ! Je retourne au café où nous avions le wifi mais il est fermé. Je vais me garer devant un autre établissement où il y a aussi le wifi. Je m’installe à une table, impossible de me connecter, un gérant vient m’aider mais ne fait pas mieux ! Je repars à pied à la recherche d’un cybercafé. Plus grand-chose d’éclairé dans l’avenue Roudaki, je me fais racoler et au moment où je désespérais, à cette heure, j’en trouve un. Il y a un message de Julie et une cybercarte pour Marie. Je reviens le lui dire et je repars dans la nuit à la recherche d’un endroit pour la nuit. Ne trouvant rien de mieux, je retourne nous garer devant le restaurant d’hier soir. Il est presque minuit et j’ai hâte de me coucher.

 

Lundi 8 juin : Réveil maussade, j’ai mal dormi, brûlures d’estomac et moral pas fameux. Les jours passent et nous ne sommes toujours pas en Ouzbékistan et quand nous y serons, il faudra encore perdre du temps pour les visas. Après toilette et petit-déjeuner, je laisse Marie à la voiture et vais à pied à l‘ambassade d’Iran. Ma demande de visa de transit se heurte à un renvoi vers une agence de tourisme ! Je passe devant un rutilant 4x4, briqué comme les cuivres chez Nicole, stationné devant la boutique Pierre Cardin et je suis content de savoir que mes dons encouragent la création française dans le domaine de la mode… Je reviens à la voiture, pas franchement joyeux. Nous allons au bazar Barakat, tout proche. Marie a lu qu’on y trouvait des tupi, les petites calottes à dessus carré, noires et brodées de motifs en blanc… Il y a effectivement deux vendeuses ! Elle en achète une après un long marchandage. Nous prenons aussi des cerises et des abricots, meilleurs que les précédents. Retour au camion en passant devant l’ancienne Maison des Ecrivains, décorée de statues géantes d’auteurs locaux, inconnus. Nous avons décidé de quitter Douchanbe mais avant, Marie, saisie de sa fringale d’achats, veut faire la tournée des boutiques. J’aurais préféré y aller en taxi pour éviter les embarras de la circulation qui n’a plus rien à voir avec celle d’hier mais nous nous y rendons avec le camion. Dans une première boutique, Marie achète une enveloppe de coussin, dans une seconde rien, ouf ! Et enfin nous sortons de la ville. Achat d’un poulet rôti et dégustation de celui-ci, presque aussitôt dans la banlieue pour cause de bière encore fraîche ! La route remonte le cours d’un torrent, dans des gorges sans grande caractéristique. Tout au long sont installées des guinguettes, petits bungalows au bord ou carrément au-dessus du torrent mais aujourd’hui, elles sont désertées. La route s’élève, les gorges se resserrent. Une barrière interdit le passage, problème de travaux sur la route nous dit-on, mais on nous laisse passer. Des Chinois sont effectivement en train de réaliser des tunnels de protection des avalanches et nous devons rouler sur des tronçons de piste pour les éviter. Nous sommes arrêtés par une grue sur la piste qui barre le passage, le temps d’alimenter en matériaux les ouvriers qui travaillent à un de ces tunnels. Nous repartons une demi-heure plus tard. Entre temps, les autres véhicules arrivés derrière nous, au lieu de se ranger sagement les uns derrière les autres, se garent en deuxième, troisième file, essaient de grignoter un mètre, une place ! La route continue de monter dans un magnifique paysage de montagnes vertes, en partie couvertes de neige, sur fonds de sommets dignes des Alpes. Nous devons emprunter un très long tunnel, au moins cinq kilomètres, inachevé. Le revêtement, l’évacuation des gaz et des eaux ne sont pas réalisés, l’éclairage est rare. Nous plongeons, dans le noir presque complet, d’une piscine à une autre. De l’autre côté, nous avons une forte descente, bientôt interrompue par une nouvelle barrière : un camion chinois placé en travers de la route pour décourager les resquilleurs. C’est à qui sera le plus proche de lui et parviendra à être le premier à se faufiler… Là nous allons attendre une heure et demie, la fin de la journée de travail, à six heures ! Nous croisons une Land Rover de Français avec qui nous échangeons brièvement quelques informations. Un jeune couple avec deux enfants en bas âge, pas vraiment notre genre, plutôt celui du Mourillon ! Nous repartons. Je n’ai plus beaucoup de gasoil, je dois en acheter un seau versé à l’entonnoir, dans un petit village ! Nous prenons ensuite la piste du lac Iskender Kül. Moitié piste, moitié route dégradée, elle nous fait passer dans des gorges entre des montagnes ravinées, d’un rouge vif que nous espérons mieux voir demain car la nuit tombe. Nous descendons sur le lac qui est enserré entre de hautes montagnes et se déverse dans le torrent. Nous en faisons en partie le tour, jusqu’à la datcha du Président, absent, (quel dommage !), où nous nous garons, le long d’un pré pour la nuit. Je vais mettre la dernière bouteille de bière à rafraîchir dans un ruisseau, à plus de deux mille mètres d’altitude, l’onde est froide…

 

Mardi 9 juin : Réveil presque tardif, sous le soleil. Nous quittons les lieux en regrettant que Carla et Nicolas ne soient pas les invités du président…Le lac est calme, les montagnes se reflètent dans ses eaux. La route du retour est lente, je m’arrête à de nombreuses reprises pour prendre des photos de la roche, moins rouge qu’à l’aller, la montagne est plissée, gaufrée comme une fraise dans un portrait d’une dame de la Cour. Nous rejoignons la route asphaltée et continuons. Pas longtemps… Nous sommes de nouveau arrêtés par les Chinois (encore eux !) pour cause d’installation d’une ligne à haute tension. Nous devons patienter plus d’une heure, soumis à la curiosité des autochtones puis des Chinois qui tous, voudraient bien savoir la valeur en dollars de notre camion… Nous repartons avec un  passager… Nous arrêtons à Aïni, plein de gasoil, déjeuner dans le camion puis nous attaquons le dernier col, sur une bonne route goudronnée au début, dans un paysage de gorges entre des montagnes pentues et verdoyantes entre deux coulées de pierres. La piste se dégrade vite, le tunnel construit par les incontournables Chinois, n’est pas ouvert, il faut escalader un col sur une route quasiment abandonnée, en roulant au pas, interminables kilomètres, avant une descente à peine plus rapide. Nous retrouvons le goudron, du bon asphalte, sauf quelques surprises, dans une plaine infinie, la version tadjik de la vallée du Fergana. Nous roulons jusqu’à Istaravshan où nous laissons notre passager à qui il faut quatre pages de cahier pour nous donner son adresse à Samarkande, avec promesse de venir lui rendre visite. Un policier tente de nous extorquer quelques sous, en prétextant que la voiture n’est pas propre mais il renonce vite. Nous cherchons la vieille ville, trouvons la mosquée Hazrat-i-Shah. Un sympathique habitant nous y guide, nous pouvons y entrer, fouler les tapis et contempler les plafonds peints, récemment semble-t-il, une horloge indique les heures des prières. A l’extérieur un fin minaret, est décoré de briques ; à son pied, des gamines en robes pourpres viennent quérir de l’eau à la borne fontaine. Nous reprenons la voiture pour aller voir, à quelques centaines de mètres, dans les ruelles de la vieille ville, la mosquée Hauz-i-Sangin, très modeste mais avec une belle décoration au plafond, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur, intéressants motifs floraux mais les restaurations récentes jurent avec les anciennes peintures. Nous trouvons plus loin la madrasa de Kök Gumbaz. Dans une cour plantée de roses, ces roses incontournables de l’art persan, une école coranique en activité, avec sur un des côtés de la cour carrée, un iwan, rien de remarquable mais tout de même un avant-goût de l’Iran. Les gosses, échappés de l’école, commencent à se montrer pénibles et le mot money revient trop souvent et nous rappelle de fâcheux souvenirs… Nous nous faisons  guider jusqu’au Mazar-i-Chor Gombaz, un très modeste sanctuaire mais avec les plus beaux plafonds de bois peints du pays. Six coupoles entièrement recouvertes de peintures, avec des étoiles de David et des versets coraniques, entre des palmes et des fleurs, exceptionnelle réalisation de l’art du XIX°siècle. Nous repartons, roulons dans cette plaine fertile qui va être notre paysage désormais… Nous arrêtons peu avant Khojand dans un tchaïkhane. Je m’assure que nous pouvons y avoir des brochettes et de la bière et nous nous garons à côté. Je constate que la ventilation des wc ne fonctionne plus et mes tentatives d’y remédier sont vaines… Nous allons dîner, et sommes aussitôt invités à partager la banquette de trois hommes qui me forcent (?) à trinquer avec eux, à grandes rasades de vodka. Nous commandons des brochettes et de la bière, glacée. La conversation est difficile, l’un d’eux, plus aviné, voudrait nous inviter chez lui, mais nous restons fermes sur notre volonté de dormir au camion. L’addition se révèle être pour eux, je vais chercher une de nos dernières bouteilles de rosé qui ne semble pas leur plaire, il est vrai qu’il est terriblement bouchonné ! Nous prenons congé, le garçon s’octroie le reste de la bouteille, avec notre accord…

 

Mercredi 10 juin : Nous sommes réveillés au point du jour par le muezzin. Un muezzin à l’ancienne, sans haut-parleur. Je m’aperçois alors que nous sommes garés devant la mosquée… Nous reprenons la route, toujours excellente, jusqu’à Khojand. Nous traversons la ville sans voir la forteresse, ni ses autres curiosités. Aucun panneau ne les indique, ni les destinations, ni les noms des rues. Nous n’insistons pas et continuons en direction de Tachkent dans cette plaine riche de vergers et de cultures. Les moissons sont faites et les foins sont en cours de ramassage. Nous remontons en direction du nord sous un soleil de plus en plus impitoyable. Peu avant le poste frontière tadjik, un policier essaie de me tirer des dollars, il en est pour ses frais mais il est le premier d’une série de fonctionnaires qui vont m’amener au bord de la crise… A la douane tadjik, un bougon me réclame un document que je n’ai pas puis me renvoie à la voiture méditer. J’ai l’idée de lui faire téléphoner au colonel de l’ambassade de Douchanbe qui nous avait donné son numéro. Il m’explique que la voiture aurait dû être enregistrée, pas nous, puis il parle avec le douanier qui me renvoie de nouveau à la voiture. Il revient me chercher et essaie de me faire payer une amende de deux cent cinquante dollars, ce que je refuse net. Il essaie de transiger à cinquante, puis à vingt et même dix. Je parle de retourner à l’ambassade de France et commence à me fâcher. Nous pouvons passer… C’est ensuite le poste ouzbek où nous sommes accueillis par des agents du service de santé en blouse blanche. L’un dort, l’autre affalé sur un lit parcourt un illustré et le troisième nous fait payer une somme modique pour la désinfection de la voiture (nous avons roulé dans une mare d’eau…). Puis les choses sérieuses commencent, rapides formalités de police et c’est au tour de la douane, déclaration de devises puis document pour la voiture. Le lymphatique jeune douanier, épuisé à l’idée de devoir remplir des paperasses, m’octroie généreusement trois jours pour traverser le pays ! Je m’adresse à une douanière qui parle anglais et qui veut bien porter le nombre à vingt, il va falloir une conférence au sommet des plus haut gradés pour nous accorder jusqu’à la date d’expiration du visa ! Je dois ensuite rédiger une déclaration de devises pour Marie. Nous pensions en avoir terminé et je reprends la voiture pour me diriger vers les portes cadenassées, nous sommes renvoyés au poste : contrôle du véhicule ! Je dois me placer au-dessus d’une fosse, tout est passé à la loupe, l’intérieur des portières, la roue de secours, les coffres vidés un à un, les matelas du lit, la cassette des toilettes que j’ai bien envie de leur vider sur les pieds. Marie explose, pique une belle crise de nerfs, ameute la douanière polyglotte à qui j’explique que ce n’est pas ainsi qu’ils attireront les touristes. J’insulte les autres sans qu’ils saisissent les détails mais la ligne générale est certainement perçue ! Enfin, après donc quatre heures de formalités, nous avons changé de pays… Nous déjeunons rapidement puis filons en direction de Tachkent. Nous y sommes bientôt, après encore deux contrôles rapides de police. Nous nous repérons et trouvons l’emplacement où nous pouvons stationner, indiqué par les Français du Kirghizstan, derrière le grand hôtel Ouzbékistan, en plein centre. Je repars transpirer dans les avenues modernes jusqu’à l’ambassade de France où je suis aimablement reçu et où on me délivre une lettre de « protection » qui devrait nous simplifier les relations avec les autorités. Je passe au grand hôtel changer des dollars, en échange d’un billet j’en reçois tout une pile, le plus gros billet correspond à cinquante centimes d’euro ! Pendant ce temps, Marie, restée au camion, a fait la connaissance d’un couple de Suisses francophones garés à proximité, en route pour la Mongolie. Nous allons les rejoindre et discuter voyages. Ils sont rejoints par un couple d’Ouzbeks et leur petite fille dont ils ont fait la connaissance la veille. Nous allons tous dîner à la cafétéria de l’hôtel, à une table en plein air. Bonne cuisine turque qui serait parfaite avec de la bière… Nous allons jeter un œil à un somptueux mariage dans les salons de l’hôtel. Les mariés sont assis chacun dans un fauteuil au fond d’une salle de spectacle immense, le fric suinte de partout… Nous quittons les Suisses et leurs amis et retournons à la cafétéria nous connecter à internet. Marie a le plaisir de découvrir la jolie carte de vœux de Julie pour la fête des mères, elle en est très émue. Retour au camion pour y transpirer…

 

 

 

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12 mai 2009 2 12 /05 /mai /2009 15:10




 

Vendredi 8 mai : Beau soleil au réveil. Nous trouvons, un peu par hasard, la route du Kazakhstan, en traversant un quartier de maisons anciennes en bois. Beaucoup ont des cadres de fenêtres très joliment ouvragés, représentation d’oiseaux stylisés, peints en blanc sur un fond bleu. Nous traversons ensuite d’autres villages avec encore de belles maisons du même type. Nous sommes dans le delta de la Volga, des bras d’eau se ramifient, se dispersent, ne se distinguent plus des lacs formés par les récentes inondations. Des villages sont à la limite des eaux, les chevaux et les vaches prennent des bains de pieds, les pêcheurs sont à la fête. Nous empruntons un long pont de bateaux métalliques pour traverser une de ces rivières, avant de parvenir à la frontière russe. Nous devons patienter pour entrer dans l’enceinte des formalités puis, sans trop attendre, nous pouvons en sortir, prendre un dernier pont et nous retrouver au Kazakhstan. Là les formalités vont être plus longues, surtout à cause des documents à établir pour la voiture, qu’il faut comprendre et expliquer à des employés qui parlent à peine plus l’anglais que moi le russe ! Cette fois nous sommes bien proches de l’Asie, tous sont de type mongol. Un dernier contrôle, où j’ai bien failli ne pas m’arrêter à la grande fureur des policiers en charge du poste, et nous voilà au pays des steppes. Le vent de la steppe n’est pas une simple image, il souffle une continuelle bourrasque, qui décourage toute tentative de sortie. Les maisons sont désormais en pisé mais le plus remarquable ce sont les cimetières. A l’écart des villages, les tombes sont des mausolées de plan carré, en parpaings ou en briques, les angles en pointe, les plus riches sont en forme de tour étagée. Ils sont surmontés d’une aiguille sur laquelle est enfilée une grosse  boule métallique. Les plus beaux sont les anciens, en bois, patinés par le vent, très travaillés, aux flèches audacieuses. Sur le bord de la route : notre premier chameau, un vrai, à deux bosses, laineux, deux fois la masse d’un dromadaire qui, à côté, paraît élégant mais tout aussi dédaigneux. Avec la mue, ils semblent tous galeux, perdant leur toison par plaques, nous finissons par nous y habituer et ne plus les remarquer. D’immenses troupeaux de bovins, de chevaux et de moutons maraudent dans la plaine. Des pompes et des derricks marquent l’entrée dans la zone pétrolifère. Le revêtement n’est pas fameux, des portions sont meilleures que d’autres et nous dansons en essayant d’éviter les trous non rebouchés. Les rares traversées de bourgades ne sont pas enthousiasmantes, les tuyaux d’eau, aériens,  délimitent des quartiers de maisons identiques, sans caractère, dans des rues boueuses. Nous suivons le nord de la mer Caspienne, sans rien en voir. Il suffirait, sans doute, de monter sur une butte pour l’apercevoir, mais où en trouver une ? Nous roulons tard pour arriver à Atyrau. La ville doit sa richesse aux champs pétrolifères voisins et l’arrivée se fait dans une zone industrielle peu engageante. La ville se développe vite et les immeubles en constructions sont nombreux. Nous apercevons la place centrale avec un monument à un quelconque libérateur, une mosquée moderne mais respectant les canons classiques, plutôt réussie avec ses faïences bleues. La place ne manque pas… Nous franchissons le fleuve Oural et sommes alors en Asie (il nous semblait bien y être depuis quelque temps !). Nous nous garons devant un grand hôtel, sachant qu’il y a le wifi gratuit. Je réussis à me connecter depuis la voiture, nous trouvons un message de Julie et nous lui répondons. Nous allons nous installer dans les salons de l’hôtel pour continuer de profiter du wifi mais la connexion est capricieuse et si nous réussissons à mettre une carte pour l’anniversaire de la petite Marie, nous échouons à envoyer une photo à Nicole malgré plusieurs tentatives. Découragé, je renonce à mettre des photos sur le blog. Nous dînons au gril de l’hôtel, sans prétention, lieu de rendez-vous de la jeunesse fortunée. Nous nous régalons d’un(e ?) pide, une sorte de fougasse turque, à la viande hachée et à l’œuf puis de shish de porc, trop sec et d’agneau au bon goût turc. Nous voilà maintenant en Turquie ! Il est vrai que de nombreux peuples dans la région sont ethniquement et linguistiquement proches des Turcs. Nous allons ensuite nous garer derrière l’hôtel, au calme mais les pluies récentes ont ramolli la terre et nous enfonçons dedans au moment de regagner notre home !


 

Samedi 9 mai : Avant de quitter Atyrau, nous repassons par le centre de la ville moderne pour admirer (?) les immeubles tout frais terminés, béton, verre et acier, ceux bâtis sur les bords de l’Oural ont belle allure. Je dois attendre pour le plein de gasoil, les employés ne sont pas encore arrivés. Le prix du litre continue de baisser, environ 33 centimes d’euro ! Nous prenons la route d’Aqtöbe, six cents kilomètres… Les cent premiers, jusqu’à Dossor, sont excellents et sont vite avalés puis le goudron se dégrade ; il est plissé, veiné, j’ai l’impression de rouler sur la peau d’un éléphant variqueux ! A Maqat, nous commettons l’erreur d’entrer dans la bourgade. Je m’arrête pour prendre une photo des ornières de boue, la voiture ne repart pas ! Après une courte attente, elle daigne se mettre en marche. Ouf ! Nous cherchons la sortie de la ville, les indications sont contradictoires, finalement on nous fait un plan, il faut contourner l’usine de gaz. Nous y parvenons et derrière, nous sommes face à des traces de roues qui se perdent à l’infini dans la gadoue… Il faut effectivement traverser cette zone d’ornières profondes pour retrouver la bonne piste. Nous nous lançons et je me plante en traversant une ravine. Petites vitesses, différentiel bloqué, rien à faire. Je dois sortir les plaques, les glisser sous les roues, pour que nous nous en sortions. Je remonte dans la voiture avec un ballon de football de boue à chaque pied… Nous trouvons, soulagés, la bonne piste. Nous déjeunons avant de l’attaquer. Elle n’est pas fameuse et offre un échantillon de tous les types de mauvaise route : la tôle ondulée, les nids de poule (ceux du Sénégal étaient des enfantillages à côté de certains passages !), les ornières plus ou moins grasses et le pire : le goudron pilonné de trous d’obus ! Heureusement, nous pouvons souvent emprunter des pistes parallèles sur lesquelles je roule plus vite, en chassant devant nous les juments et leurs poulains de l’année. De temps en temps, des pompes aspirent le précieux pétrole. Dommage que ses revenus ne soient pas affectés à la réfection des routes. Nous arrêtons en fin de journée, à côté de la route, dans le gazon, au milieu des moutons et des chevaux.


 

Dimanche 10 mai : Au réveil, un berger vient nous proposer du lait frais, nous déclinons ! Nous passons la matinée à nous propulser entre la route mitée et les fondrières des bas-côtés. A midi, nous avons la bonne surprise de trouver un bon goudron et même excellent par portions, d’autres moins bonnes… Le paysage se vallonne et des arbustes au tronc noir, sans feuilles, forment d’inattendus bosquets. De petits rongeurs traversent la piste avant de plonger dans leur terrier. A Qandyaghash, nous décidons de tenter une route directe pour Aral qui nous raccourcirait le trajet de deux cent cinquante kilomètres. Nos tentatives de renseignements sur l’état de la route ne sont pas très fructueuses. Pour les employés de la station-service, elle est « нормал » ! Nous nous risquons… Au début du goudron correct… Un policier, surgi de sa voiture personnelle, garée sur le bas-côté, nous arrête, il semble soucieux de m’impliquer dans une quelconque infraction mais ma totale incompréhension, surtout face aux forces de l’ordre, le décourage et il nous abandonne, reprend sa voiture et repart… La route se gâte et bientôt nous retrouvons ce à quoi nous sommes habitués depuis deux jours. Ce n’est pas dans les plus violents cahots que notre glace décide de nous quitter. Lasse de nous voir, matin et soir, nous mirer (surtout Marie !), elle profite lâchement du dévissage d’un de ses supports pour s’abattre avec fracas sur le sol de la cellule. Quelques kilomètres de piste suffisent pour transformer les plus gros morceaux en une Voie Lactée… Nous traversons une région de collines qui culminent à plus de six cents mètres, avant de retrouver la « pampa ». Nous nous traînons jusqu’au soir, croisons des Ukrainiens en Jeep, qui reviennent d’Aral et qui nous renseignent sur l’état des routes, rien à espérer ! Nous nous arrêtons à hauteur d’un village. Marie s’aperçoit alors qu’il faut absolument faire une lessive ce soir… Au moment de préparer le dîner, nous découvrons, dans les placards, les noces obscènes du sucre et de la sauce vinaigrette qui, non contents de s’unir pour le pire, se sont répandus sur le meilleur de nos réserves. Tri, nettoyage, linge à essorer, étendre, etc… Dure la soirée !

 

Lundi 11 mai : Des veaux ont adopté nos pare-chocs en guise de grattoirs… Nous continuons sur des pistes dont nous ne savons plus dire si elles sont bonnes ou mauvaises, tout est relatif, l’important est de maintenir une honnête moyenne autour de 35, 40 km/h. Les bergers à cheval surveillent leurs troupeaux de moutons ou de chameaux. Des chevaux s’ébrouent au sortir des mares et se roulent dans le sable. Nous parvenons ainsi à Shalkar. De là, une piste rejoint directement Aral, les Ukrainiens rencontrés la veille nous ont dit qu’elle n’existe pas. On nous la confirme mais nous croyons comprendre qu’elle est réellement difficile. La sagesse nous incite à rejoindre la route principale, soit cent vingt kilomètres de plus. Encore du goudron dégradé et des pistes latérales plus roulantes. Nous déjeunons au carrefour, la route est en travaux au début et de toute façon mauvaise ensuite. La piste étant très sablonneuse, nous laissons derrière nous une traînée visible de loin. A mi-chemin nous retrouvons du goudron correct sur lequel nous nous envolons ! Les cimetières, toujours très importants signalent l’arrivée dans une bourgade, bien avant de la deviner. Les mausolées sont maintenant de briques couleur de la terre, surmontés d’une coupole et d’un croissant. Nous ne sommes à Aral qu’à six heures du soir. La ville est perdue dans les sables, impression de déjà-vu, à Madagascar, sur la côte Ouest. Nous cherchons le centre et la Militsia pour nous faire enregistrer. Nous devons attendre l’arrivée de l’officier d’immigration, mais pas dans les locaux, dans la voiture ! Les formalités ne pourront se faire que demain matin et nous sommes invités à stationner pour la nuit devant le poste… Nous allons voir le port, l’ancien, celui du temps où il y avait de l’eau ! Des bateaux ont été posés sur des blocs de béton, en rappel des beaux jours, les bras des grues rouillées qui pendent au dessus du sable, sont plus tristement évocateurs. Nous revenons nous garer devant la police. Je vais me dégourdir les jambes au parc municipal. D’horribles statues en plâtre, peintes, évoquent la nation kazakh avec les portraits, gravés dans le marbre noir, d’inconnus. Des placards à la gloire du président Nazarbaev promettent un avenir radieux pour la nation kazakh, la date en est même fixée : 2030 ! Un mariage anime la salle des fêtes et la musique nous parvient mais ne durera pas toute la nuit. Nous réchauffons un coq au vin en conserve (une vulgaire poule !), tout à fait de saison, vu la température extérieure…

 

Mardi 12 mai : Akhmata frappe à la porte alors que nous sommes à peine réveillés. C’est une jeune femme, professeur d’anglais, sollicitée par l’officier d’immigration pour nous aider dans les opérations de régularisation. D’emblée, elle annonce la couleur : dix dollars pour elle et vingt pour l’officier, par passeport. Je ne sais trop quelle est la légalité de ces tarifs… Nous devons aller devant les bureaux et attendre l’arrivée de la responsable. L’opération terminée, en règle pour le reste de notre séjour au Kazakhstan, je vais changer des dollars à la banque. Longue queue, les Kazakhs resquillent avec un aplomb exceptionnel. Nous allons ensuite faire quelques achats, complétés pour les fruits par un passage au marché. Nous tentons d’avoir une connexion internet aux Télécom  mais le seul ordinateur ne fonctionne pas. Il nous permet de nous apercevoir, cependant, que nous avons encore avancé d’une heure hier, nous ne savons où… Nous refaisons un plein de gasoil et quittons Aral sans avoir trouvé le moyen de refaire les pleins d’eau. Nous remplissons les réservoirs d’eau dans un hameau de trois bicoques en ruine, perdues dans les sables, entre des carcasses rouillées d’engins et de voitures. Au sortir d’un forage sourd un filet d’eau. L’opération est longue mais elle est agrémentée par une conversation en franco-russe, chacun dans sa langue respective, avec un brave monsieur, venu lui aussi, remplir ses bouteilles ! Sans doute la première fois qu’il voit une Land Rover, moteur à eau… « Good asphalt » m’avait promis Akhmata ! Nous ne devons pas avoir la même définition du « Bon »… Dans ce pays extra plat, l’idéal des courbes doit être la double bosse des chameaux… D’ailleurs, je commence à penser que les panneaux routiers « cassis » ne sont là que pour indiquer le risque de divagations de camélidés mal tondus… Néanmoins, nous avançons à bonne allure. A Baïkonour, le site de lancement spatial qu’aucun panneau ne signale, nous n’apercevons qu’une centrale (atomique ?) électrique et à l’horizon un centre de radars ? La route s’améliore et devient plus fréquentée. Les bourgs se rapprochent, des immeubles de plusieurs étages apparaissent, des buissons et des arbres se multiplient. Des tracteurs soulèvent de la poussière dans des champs (de quoi ? coton ?), des étendues en eau ressemblent à des rizières. Des résurgences de sel sont omniprésentes dans la région. Nous atteignons Kyzyl-Orda en fin de journée. Je me fais arrêter à l’entrée pour un supposé excès de vitesse, le policier me demande de l’argent, je refuse et il finit par nous laisser repartir. Moins d’un kilomètre plus loin, nouveau coup de sifflet mais ce n’est que par curiosité… La ville nous surprend, moderne, très étendue, je regrette presque le provincialisme d’Aral ! Nous embarquons un passant pour nous indiquer un hôtel à côté duquel se trouve un cybercafé. Des nouvelles de Nicole, difficilement lisible avec leur « papier à lettre », rien de Julie. Nous  rajoutons quelques jours au blog. Nous nous faisons indiquer un restaurant où nous dînons en terrasse, mais la fumée des voisins qui font un concours de consommation de cigarettes, nous incommode. Les mantis, les brochettes de poisson sont très bons mais le ragoût de mouton de Marie est trop ferme. Le litre de bière passe sans difficulté avec la chaleur… Nous allons nous garer près de la gare. Nous allons y jeter un œil, elle date des années 20 mais ce qui me fait le plus rêver ce sont les trains annoncés : de Moscou à Taschkent, d’Almaty à Moscou, etc… presque la « Prose du Transsibérien »… Nous nous apercevons vite que l’endroit est trop bruyant. Nous en repartons et je me gare le long du Syr Daria, l’un des deux fleuves qui aliment(ai)ent la mer d’Aral.

 

Mercedi 13 mai : Le toit baissé, les bruits sont atténués mais il fait plus chaud et cela commence à se sentir. Nous n’avions pas bien intégré le changement d’horaire et nous nous réveillons avec une heure de retard sur nos habitudes. Nous trouvons à la sortie de la ville un supermarché tout récent, gai comme la cantine de Fresnes, assez achalandé pour proposer de la viande à la coupe. Par une porte nous apercevons le boucher en train de débiter des quartiers de bœuf à la hache sur un billot. Il se taillerait un beau succès chez Carrefour ! A la sortie de la ville, second contrôle de la journée. Désormais, je ne cherche plus à utiliser les trois mots de russe en ma possession, j’abreuve le malheureux d’un discours en français, avec un franc sourire, jusqu’à ce que, dégoûté, il abandonne la partie. Cela ne marche pas toujours et au troisième, il faut que j’aille me faire « enregistrer » au poste de police, formalité ridicule et inutile vu ce qui est transcrit sur leurs livres… J’ai procédé à une ébauche de nettoyage de la voiture et principalement des plaques et des phares. Repérés comme étrangers et peut-être comme Français, nous avons droit, de la part des automobilistes qui nous doublent, à des marques de sympathie : coups de klaxon, pouce levé. Nous déjeunons dans la voiture à l’ombre d’eucalyptus bien venus. Puis nous retrouvons la steppe, la vraie, sans le moindre arbuste ou buisson, rougeoyante sous les coquelicots en fleurs. A l’horizon nous devinons une chaîne de montagnes qui seront vite appréciées quand y nous entrerons car il commence à faire chaud. Nous quittons la route pour un petit détour aux ruines de Sauran, ancienne ville caravanière. Nous y croisons un couple de jeunes routards français, venus en train de Moscou. Il ne reste des remparts en banco, très ruinés, que des pans de murs entre lesquels nous nous faufilons. La porte de la ville, en briques, est en cours de restauration. Je me plais à imaginer une caravane chargée de ballots de soie et d’épices, la traversant au coucher du soleil. Au centre du vaste espace défini par les murs d’enceinte, des ouvriers travaillent à dégager les restes d’une madrasa et d’une mosquée. Nous repartons et atteignons Turkistan. Tout de suite nous trouvons le mausolée, raison de la visite de la ville. Nous nous en approchons à pied. Sa belle façade de briques de terre, creusée d’un iwan, est recouverte de tuiles émaillées turquoise, formant des dessins géométriques. Il s’agit de l’arrière ! La façade avant, inachevée, n’est pas décorée, la brique est restée crue. Elle est elle également creusée et les madriers des échafaudages anciens servent de perchoir aux tourterelles. L’intérieur, tout blanc est sans grand intérêt : une haute coupole, des salles vides, dans l’une le tombeau, recouvert d’une dalle de marbre vert, d’un sage soufi vénéré. Nous allons jeter un œil à une autre mosquée, en cours de transformation en musée. Les travaux d’agencement ne sont pas terminés et surtout, la billetterie n’est pas encore opérationnelle…Nous revenons en traversant un jardin de roses qui serait plus plaisant si elles étaient écloses. La bouche est devenue trop sèche pour une langue qui a doublé de volume, il est urgent d’arroser des amygdales atrophiées. Un thé froid-citron et un Pepsi, dans des boutiques de souvenirs, y pourvoient. Je vais rechercher la voiture et nous nous installons à côté du jardin des roses. Après dîner, nous ressortons pour aller revoir le mausolée illuminé sur ses deux façades.

 

Jeudi 14 mai : Nous tenons compte de la température d’hier pour nous habiller léger aujourd’hui : le ciel est couvert ! Nous repartons de Turkistan et continuons entre steppe et cultures, en traversant des villages qui doivent être ouzbeks à en juger par les calottes brodées que portent les hommes. Les femmes ont de longues robes à fleurs et un fichu noué derrière la tête. Au contrôle policier auquel nous n’échappons pas, j’adopte ma nouvelle méthode : le malheureux policier, au demeurant à tête sympathique, abreuvé d’une logorrhée incompréhensible pour lui, renonce et s’en va vers d’autres victimes plus intelligibles… Nous sommes avant midi à Chymkent, très grande ville. Nous ne sommes qu’à cent vingt kilomètres de Taschkent mais ce sera pour plus tard. Nous traversons la ville pour aller nous garer à proximité du bazar. Rien de traditionnel, un immense marché sous des hangars fonctionnels. Nous y trouvons des radis énormes, de la ciboulette, des fruits et notamment des cerises. Les nan, galettes rondes de pain doré nous font envie, nous achetons du pain brioché pour le petit déjeuner. Nous déjeunons dans la voiture puis nous repartons pour aller à quelques kilomètres, à Sayran, voir des mausolées anciens. Nous apercevons une chaîne de montagnes enneigées, à l’horizon. Nous n’avons pas dû prendre la bonne route car nous nous retrouvons au milieu d’une zone industrielle ruinée, sur une piste digne des plus mauvais passages des jours précédents. Nous retrouvons le goudron et un automobiliste obligeant nous indique le premier des mausolées. Rien de bien remarquable : un cube de briques surmonté d’une coupole, un cercueil couvert de tissus avec des sourates en arabe. Nous allons en voir d’autres tout aussi peu remarquables, du moins pour des non-musulmans. L’un d’eux, en travaux de restauration, est couvert de belles faïences bleues. Un peu déçus, nous hésitons entre poursuivre la route et rester à Chymkent. Marie a envie de voir une place de la ville, nous y retournons donc alors qu’éclate un orage. Je me gare devant un café qui annonce Wifi ! Je réussis à me connecter, lire un message de Julie, compléter le blog mais je renonce à insérer des photos vu la lenteur de la connexion. Nous cherchons un endroit où rester la nuit mais en vain ! Après des tours et détours, perdus, nous renonçons et cherchons la sortie de la ville. Les bourgs se suivent sans que nous ne trouvions où stationner. Nous finissons par nous arrêter en bordure de route, entre deux stations-service alors qu’un autre orage tente de laver la voiture.

 

Vendredi 15 mai : Il a encore tonné et plu dans la nuit. Au matin, le soleil est présent, la voiture n’est pas propre mais elle n’est plus crottée. Des policiers ont installé un contrôle juste à côté de nous mais ils ne nous demandent rien et s’en vont avant nous. La route est, contrairement à ce que j’espérais, de plus en plus mauvaise quand nous nous rapprochons d’Almaty. Nous roulons dans un paysage de cultures et de prairies verdoyantes sur fond de montagnes enneigées de plus en plus proches. Nous arrêtons à Aïsha Bibi pour aller voir des mausolées. Le plus beau est celui d’une femme aimée d’un prince, refusée à lui par son père, morte après une piqûre de serpent. Etrange comme les mythes sont universels ! Dans la verdure, après un jardin de roses, le plus beau des deux mausolées est d’une extrême finesse, des carreaux de brique, couleur terre, aux motifs très variés, couvrent les quatre faces du monument et il est surmonté d’un élégant toit conique. La façade arrière conserve des carreaux d’origine, usés, patinés, dommage que tout le bâtiment ne soit pas ainsi ! Nous repartons pour quelques kilomètres. Nouveau contrôle de police, on tente de m’accuser de vitesse excessive, contrôlée par radar, mais je ne me départis pas de ma totale incompréhension et je peux repartir… Entrée dans Taraz, dernière grande ville avant Almaty, larges avenues, bâtiments modernes, verdure, moins déplaisante que Chymkent. La place centrale est occupée par une manifestation militaire. Nous devons la contourner. Nous allons nous garer devant le bazar. Rien d’intéressant : des vêtements (jeans en quantité !) et des tissus plutôt tape-à-l’œil, brillants. Nous repartons et allons nous garer près d’un parc pour y voir deux autres mausolées, plutôt quelconques, sans grande décoration. Derrière le second, les ruines d’une mosquée se visitent, rien de remarquable mais l’imam, très sympathique, nous incite à entrer, à prendre des photos et nous fait remplir son livre d’or. Pas trace de Français depuis longtemps… Nous déjeunons dans le camion puis nous retournons dans le centre. Les exercices guerriers ne sont pas terminés sur la place… Nous visitons le musée, au grand déplaisir des employés que nous sortons d’une longue sieste. Aucune explication en d’autres langues que le kazakh et le russe. Nous passons assez vite devant les vitrines, en n’admirant que des tentures style souzani ou des tapis de feutre. Les dernières salles pourraient être intéressantes car elles présentent le Kazakhstan depuis la révolution soviétique et je serais curieux de savoir ce qui en est dit. La visite se termine par une présentation des produits régionaux : vodka, confitures, produit pour les vitres, et ustensiles divers ! Le seul intérêt de ce musée réside dans l’exposition, dans une rotonde séparée, de pierres levées totémiques, trouvées dans la steppe et datant des VI°-IX° siècles, sculptées en forme de personnages, hommes moustachus, bras et parfois pieds croisés et quelques femmes. Quelques lignes dans un anglais folklorique (même pour moi !) donnent des informations. Nous nous rendons aux Télékom où nous avons accès à Internet. Nous répondons à Julie et lisons les informations. Nous décidons de rester à Taraz, l’endroit où nous avons déjeuné nous paraît idéal pour nous accueillir cette nuit. Nous allons consulter les cartes de deux restaurants susceptibles de recevoir notre clientèle ce soir et reprenons la voiture pour nous garer au calme, entre une banque et une faculté. Il semble que la banque soit aussi propriétaire de la rue car on nous demande de nous déplacer ! Nous allons dîner au restaurant d’un hôtel. Nous sommes les seuls clients, l’ambiance n’est pas extraordinaire. Mais la nourriture est bonne : nous avons dû attendre pour qu’on nous prépare des manti, du boeuf strogonov et des kotelet, en fait un steak de viande de mouton, hachée, avec des oignons. Nous retournons nous garer près des mausolées, au calme.

 

Samedi 16 mai : A part un car qui a laissé tourner son moteur, la nuit a été calme. Nous repartons sur une très mauvaise route, encore de la tôle ondulée mais goudronnée, difficile de tenir le 80 km/h ! Nous devons quitter la route directe d’Almaty, elle passe par Bishkek au Kirghizstan et nous devons contourner la portion de territoire de ce pays qui s’avance dans le Kazakhstan. La route est meilleure mais inexplicablement la vitesse est limitée à 50 km/h, ce que personne ne respecte… Et c’est là que les policiers kazakhs vicieux (pléonasme ?) sont en embuscade. Méfiant et rendu prudent, prévenu aussi par des appels de phares, je leur échappe… Mao avait raison ! L’Orient est rouge !!! La steppe flamboie sous les coquelicots, sur fond de belles montagnes trop enneigées à mon goût, je crains de ne pas pouvoir passer les cols au Kazakhstan et au Tadjikistan. Quand nous retrouvons la route directe, nous sommes dans un autre pays, plus de steppe, des pâtures verdoyantes, des cultures et de douces collines. La route est alors excellente, je n’avais pas roulé aussi vite depuis… et nous terminons par un tronçon d’autoroute. L’arrivée à Almaty est aussi quelque chose que nous n’avions plus connu : des embouteillages dignes d’un retour de vacances ! Nous prenons notre mal en patience, cherchons le centre, trouvons la rue Furmanova où se situe l’ambassade de France. Bien sûr, elle est fermée mais j’espérais la présence d’un garde qui aurait pu nous donner des informations. Les rues sont inondées et la pluie recommence à tomber. Je repère une rue calme, toute proche, nous nous y garons. Je vais à pied explorer les environs. Nous sommes dans les beaux quartiers : boutiques de luxe, cafeterias branchées, restaurants chics etc… Je trouve la pâtisserie avec wifi et la laverie mais les prix sont à la pièce, nous risquons d’en avoir pour cher ! Nous aviserons demain. 

 

Dimanche 17 mai : Nuit au calme, pas un bruit. Soleil au réveil. Nous ne sommes pas pressés et sans grand programme prévu. Après le petit déjeuner, nous nous rendons à un café-pâtisserie, fréquenté par les jeunes fortunés d’Almaty. Les prix sont presque ceux de France. Nous nous contentons de deux thés, prétexte pour pouvoir profiter du Wifi gratuit. Je m’attaque à la mise à jour du blog, avec les photos. Je vais y passer quatre heures ! Distrait, il est vrai, par une Française Joëlle et son mari, Allemand, Klaus. Ils sont là pour les mêmes raisons et en camping-car, en route pour la Mongolie. Nous échangeons des renseignements et bavardons, surtout Marie. Elles glosent sur les retraités en camping-car, les « Tamalou ». Nous passons le reste de la journée avec eux. Après avoir, tardivement, déjeuné au camion, nous allons nous garer près de la rue piétonne que nous arpentons. Elle se veut l’équivalent de la rue de l’Arbat à Moscou mais à part des animations de rue et des expositions de croûtes, elle n’en a pas grand-chose. Pas de maisons vénérables, pas d’atmosphère, seules les jolies filles sont attrayantes, longues et belles jambes, sous des mini-jupes… Almaty est une ville verte, larges avenues, toutes ombragées, parcs avec des écureuils, presque un rêve écologique ! Nous sommes abordés par un Belge flamand, que nous avons pris, de prime abord, pour un Russe, et sa jeune épouse chinoise. En réponse à ma question sur l’existence de laverie, ils finissent par nous proposer d’utiliser leur machine. Nous sautons tous sur l’occasion ! Joëlle et Klaus vont rechercher leur camion, nous retournons au nôtre quérir trois grands sacs de linge sale et nous nous retrouvons devant chez Jon, le Belge. Il nous conduit chez eux et nous démarrons une lessive. Nous bavardons ensemble du Kazakhstan et de la Chine, en prenant le thé. Sa femme qui est sur le point d’accoucher d’une fille, parle un excellent français. Nous laissons notre linge pour une seconde lessive et nous les quittons après leur avoir fait visiter nos installations. Nous allons, toujours ensemble, nous garer, côte à côte, dans une rue à l’écart de la circulation et allons dîner dans un restaurant chinois. Je retrouve le poulet au piment, à la mode du Setchuan et des raviolis frits au bon goût de basilic. Nous discutons encore de voyages avant de regagner nos véhicules.

Lundi 18 mai : Joëlle et Klaus viennent nous dire au revoir alors que nous prenons le petit déjeuner, ils sont en route pour la Mongolie… Nous ne sommes pas pressés, pour une fois. Nous nous rendons à une agence de voyage pour obtenir le visa tadjike, en passant par le parc Panfilov, le calme en plein centre ville, alors que la ville est nettement plus animée en ce début de semaine. Nous y trouvons la cathédrale orthodoxe Zenkov, tout en bois mais cela ne se voit pas. Elle date du début du siècle précédent, ses dômes multicolores sont partiellement rouillés mais elle fait son effet au milieu du parc. L’agence de voyage cherchée a fait faillite, le gardien nous en indique une autre, voisine mais il faut attendre l’après-midi pour les problèmes de visa. Nous revenons sur nos pas en passant devant le monument aux morts de la Grande Guerre patriotique. Devant une flamme qui se dit éternelle, un monstrueux soldat de bronze, tout en angles, semble surgir d’une gigantesque carte de l’Union soviétique, une apparition à ne pas découvrir la nuit, au détour du bois ! Nous jetons un œil à l’intérieur de la cathédrale, Une cérémonie se déroule, des femmes en foulard chantent tandis que des prêtres les aspergent avec conviction d’eau bénite. Marie reste à la voiture tandis que je pars en quête d’une autre agence. Une première me demande de repasser dans une demi-heure, une seconde m’assure qu’une lettre d’invitation n’est pas nécessaire et téléphone à l’ambassade pour s’en assurer. Une simple lettre d’ « assistance » devrait suffire. Elle est aussitôt rédigée et payée vingt dollars. Je retourne à la voiture. Nous hésitons à nous rendre aussitôt à l’ambassade car nous devons récupérer notre linge à quatorze heures. Nous déjeunons au camion et peu de temps avant de nous rendre au rendez-vous, une Coréenne qui vient d’ouvrir une guest house, juste derrière la voiture, passe, très étonnée. Elle nous invite chez elle, nous y rencontrons des voyageurs, un Hollandais et un Néo-Zélandais mais nous repartons presque aussitôt. Tandis que Marie m’attend, je vais acheter de la lessive pour dédommager notre couple. Nous ne voyons que lui, le temps de récupérer le linge, sec et presque plié. Un problème de réglé ! Nous revenons à la voiture, impossible de partir, une autre nous bloque. Je fais appel à la Coréenne pour téléphoner au propriétaire et nous pouvons nous rendre, en périphérie sud, à l’ambassade du Tadjikistan. Je remplis des formulaires et je m’acquitte de cent dollars par personne pour avoir les visas en urgence, c’est-à-dire mercredi après-midi. Nous revenons nous garer devant le Musée national. Il abrite sous un vaste dôme de béton, récent, une intéressante collection d’objets ethnographiques. Une yourte a été montée et montre son riche ameublement : tapis, tentures, coffres, lit sculpté etc… Des bijoux et des tissus où l’on sent les influences indiennes, turkmènes, nous donnent l’espoir d’enrichir (?) nos collections… Nous avons payé cher le droit de voir un ensemble d’objets en or, trouvés dans des sépultures, semblables à ceux vus à Kiev. Les dernières salles sont, là aussi, consacrées aux héros de la dernière guerre, photos, décorations, exaltation du patriotisme et aux réalisations du Kazakhstan depuis son indépendance. Nous regrettons qu’il n’y ait des explications en anglais que dans cette dernière salle qui ne nous passionne guère. Nous avons traversé rapidement les salles consacrées aux époques antérieures, faute d’informations compréhensibles. Au moment de sortir du musée, nous sommes attirés dans la boutique et ce qui devait arriver, arriva : nous en repartons avec un beau tissus tus-kiiz qui ornait autrefois une yourte ! Nous décidons de rester devant le musée pour la nuit. Nous rangeons le linge propre et je tape mon récit mais nous manquons déjà d’électricité, je dois faire tourner le moteur pour recharger les batteries. 


Mardi 19 mai : Il a plu toute la nuit mais le soleil va doucement revenir dans la journée. Nous ne le savons pas encore et nous hésitons sur le programme. Nous commençons par faire des courses dans un supermarché, à l’intérieur d’un centre commercial qui n’a rien à envier à ceux de l’Occident. Tous les quartiers d’Almaty que nous aurons fréquenté semblent riches ! Partout des boutiques de luxe, des marques internationales, des noms français pour les magasins, signe de « bon goût ». Rien ne manque dans ce supermarché, produits locaux ou importés, inutile de partir avec des provisions, quoique les prix… Nous retrouvons les impressions que nous avions en Côte d’Ivoire devant les étiquettes ! Nous traversons ensuite la ville pour aller chercher des brochures dans un centre d’information, avant d’aller nous garer devant le bazar. Nous arpentons les allées des étals de fruits et légumes. Cerises et abricots nous font envie, les prix sont élevés, nous nous offrons une livre d’abricots qui se révéleront, comme les cerises l’autre fois, moins goûteux que nous ne l’espérions. Nombreux étals de fruits secs, nous nous faisons offrir un abricot séché, avec le noyau, bien meilleur que ceux que nous avions mangés chez le couple sino-flamand. Nous allons nous garer le long du parc Panfilov pour regarder, sans visiter, le curieux musée des instruments de musique, en forme de pagode. Nous déjeunons dans le camion et avons la visite d’un garde de l’ambassade américaine, intrigué. Nouvelle traversée de la ville pour nous rendre à l’église orthodoxe Saint-Nicolas, très quelconque. Nous allons nous renseigner sur une éventuelle représentation à l’opéra, Eugène Onéguine est programmé dans deux jours, pas ce soir ! Nous décidons, devant l’amélioration du temps de nous rendre au lac de montagne Bolshoe Almatinskoe. Nous avons bien du mal à en trouver la route, à la sortie d’Almaty. Elle s’élève rapidement, passe devant de nombreux restaurants et établissements de loisir pour les week ends. Nous hésitons à assister à une démonstration de fauconnerie mais l’heure tardive, le cadre et aussi le prix nous font repousser à demain… Nous entrons dans un Parc national où se trouvent néanmoins des restaurants et des hébergements. La route est de plus en plus mauvaise, au fur et à mesure de notre avancée dans les montagnes. Nous n’en voyons pas les sommets, encore perdus dans les nuages. Après une centrale électrique, la route, devenue piste grimpe rudement sur des roches qui affleurent et forment des marches qui interdisent une progression rapide. Huit kilomètres ainsi, en première ou deuxième vitesse, à suivre la conduite forcée qui alimente la centrale. L’arrivée, à 2600 mètres d’altitude, dans un cirque de montagne, à la limite des neiges est décevante car nous débouchons sur le barrage qui nous dissimule le lac. Quelques maisons et deux ou trois voitures, sans oublier des tas d’immondices laissés par les pique-niqueurs du dimanche, nous ôtent l’illusion d’être au bout du monde. Nous faisons quelques pas jusqu’au sommet du barrage et là, enfin, nous avons le lac sous les yeux ! Les eaux sont très basses, il est encore en grande partie gelé mais d’une belle couleur turquoise, il a l’aspect d’un sorbet à la menthe ! Il ne fait pas chaud et nous retournons vite au camion. Nous nous garons devant les maisons et rangeons toutes les affaires qui ont glissé dans la cellule avant de pouvoir nous y installer.

Mercredi 20 mai : La nuit a été moins froide que je ne le craignais. Un beau soleil nous réchauffe et éclaire les montagnes. Nous retournons voir le lac et remarquons la curieuse baraque, tout droit sortie de La ruée vers l’or, plantée, en équilibre, au sommet d’un pylône, pour dominer les hautes eaux. Nous entamons la descente, prudemment, plus lentement que nous ne sommes montés car hier soir, des « bruits » suspects liés aux amortisseurs, m’ont inquiété. Nous rejoignons le fond de la vallée puis l’entrée du parc. Je refais les pleins d’eau à une conduite. Je ne suis pas le seul, des automobilistes viennent y remplir des quantités de récipients. Nous allons directement au café où nous avons le wifi (presque) gratuit pour y trouver un message des Fantino, contents de leur voyage au Japon ce qui ravit Marie et des nouvelles de Julie avec des photos du mariage de Claire. Je ne rajoute rien au blog, nous verrons à Karakul. Il est tard et j’ai faim ! Nous voulons monter sur la colline Kök-Töbé pour y déjeuner et avoir une vue sur Almaty. La route est interdite aux véhicules, nous déjeunons donc avant de prendre un des minibus qui emmènent au sommet. La vue n’est pas bien dégagée, la brume, peut-être de pollution, enveloppe toute la ville. A peine apercevons-nous les stupéfiants immeubles de verre en construction à la sortie de la ville. Les allées sont une succession d’attractions pour les enfants : jeux, mini-zoo, et de restaurants-grills. Des haut-parleurs dans les arbres diffusent en permanence de la musique insipide, impression d’être en Chine, plus très éloignée. Nous reprenons la voiture pour retourner à l’ambassade du Tadjikistan, récupérer nos passeports avec les visas. Nous sortons ensuite d’Almaty pour nous avancer sur la route. Quelques hésitations, faute de panneaux routiers, avant de rouler dans la bonne direction. La vitesse est limitée à 70 km/h en dehors des agglomérations, nombreuses et proches les unes des autres. Nous suivons toujours la même chaîne de montagnes. Nous arrêtons avant Shellek, à l’écart de la route, sur un « parking » pourvu de toilettes. Leur visite mérite une photo : deux trous, côte à côte, dans une planche en bois et pas de porte. Encore la Chine !

Jeudi 21 mai : Un beau et franc soleil nous accompagne dès le réveil. Nous roulons en direction de la Chine, dommage de ne pas y aller… Nous nous rapprochons des contreforts des Tian Shan, les Montagnes Célestes dont nous franchissons, en nous élevant doucement, quelques langues qui s’avancent dans la steppe bien verdoyante. Nous retrouvons les abribus, communs à tout le Kazakhstan, joliment décorés de figures géométriques colorées. Ils sont fort appréciés des vaches qui, couchés, s’y reposent ou s’y abritent de la pluie ou du soleil. Elles y déposent artistiquement leurs bouses sur les bancs. Les passagers, même non-Hindous, attendent debout, sous le soleil… Nous quittons la route pour une piste correcte qui serpente dans la steppe sur une dizaine de kilomètres, jusqu’au poste d’entrée du Parc du cañon de Charyn. Un affluent, à sec, de la rivière du même nom l’a creusé dans des roches friables, découpant des tours, des « châteaux », fouillant la montagne sur deux ou trois kilomètres. Nous continuons à pied sur un éperon rocheux qui domine le cañon. Nous apercevons, dans le fond, une piste qui aboutit aux bords de la rivière ombragée. Nous cherchons à y accéder. Il faut descendre sur quelques centaines de mètres, un bout de piste extrêmement ravinée. Si la descente ne doit pas poser de problèmes, la remontée risque d’être acrobatique. Le garde à l’entrée nous a assuré de la possibilité mais le conducteur d’une Lada Niva qui en émerge nous en dissuade. Si, encore, nous n’étions pas seuls ! Nous pique-niquons, en sortant table et fauteuils, à l’ombre du camion, sur le rebord du ravin. Après déjeuner, sans attendre que le soleil baisse, nous empruntons un sentier pentu que des rampes de bois aident à descendre. Nous rejoignons la piste du fond du cañon. Le ciel s’est couvert et bientôt quelques gouttes tombent. Marie peu rassurée craint la remontée, la pluie, la fatigue. Nous cheminons entre les parois ravinées, découpées, creusées à la base qui forment des cheminées, des remparts de forteresses, des pitons aux allures de citadelles ruinées, des doigts pointés vers les cieux. Marie s’arrête, je continue alors que le soleil revient. Je passe dans un défilé, entre deux roches, tendrement appuyées l’une sur l’autre et en un quart d’heure je parviens au bout de la piste, sur les bords de l’impétueux torrent. Je suis dans un cirque de montagnes rouges, entouré de pitons, dans une oasis : quelques arbres et des buissons profitent de la présence de l’eau. Je reviens chercher Marie qui sur ma description, trouve le courage de poursuivre. Nous nous reposons en buvant une bouteille d’eau gazeuse sur les bords du torrent, assis dans des fauteuils de cinéma au campement ! Installation très modeste mais où nous aurions bien aimé passer la nuit. Voilà ce que c’est que d’être trop timoré ! Nous entamons le retour alors qu’un vent de sable se lève. De plus en plus violent et bien de face, il nous fouette, nous pique, nous fouaille, nous devons enfiler les K-Ways pour nous protéger ce qui ne nous empêche pas de tituber et d’avancer à grand peine. La remontée de la dernière côte est difficile et nous n’y serions pas parvenus sans la rampe. Une main crispée dessus, Marie à l’autre bras, arc-boutés dans le vent, nous progressons pas à pas. Nous retrouvons avec soulagement la voiture qui tremble elle aussi. La pluie commence à frapper alors que nous démarrons pour aller nous garer et essayant d’être un peu plus à l’abri et moins près du bord du ravin !!! Le vent finit par se lasser, la pluie cesse.

Vendredi 22 mai : Nuit calme, sans vent, sans pluie. Réveil sous le soleil qui va vite être voilé. Nous repartons, plus de gardes à l’entrée… Nous retrouvons le goudron et dix kilomètres plus loin, nous passons au-dessus de la rivière Charyn qui roule des flots limoneux, dans des gorges qui manquent de soleil. La route continue en s’élevant, dans la steppe entre troupeaux de moutons et troupeaux de chevaux. Nous laissons la route en direction de la Chine et poursuivons vers la frontière kirghize. Plus grand monde sur la route, devenue plus étroite. Nous passons un col avant de descendre dans la vallée de Karkara, une immense étendue de prairies bien vertes, traversées de ruisseaux. Nous sommes les seuls au poste frontière. Sortie du Kazakhstan et entrée au Kirghizstan se font dans la bonne humeur et aussi rapidement que le permet la rédaction des inévitables enregistrements des passagers et de la voiture, dans des rôles qui ne seront jamais consultés. Nous emmenons avec nous un couple de Kirghirzes qui attendent une occasion pour rejoindre Karakol. Après la frontière, la route ou plutôt la piste est mauvaise, creusée de nids de poules, sans échappatoires sur les côtés, elle se souvient, sur de courts tronçons, avoir été asphaltée. Nous roulons entre deux chaînes de montagnes enneigées, en direction de l’Ouest désormais, la route du retour ! Nous n’apercevons que deux yourtes, les remorques installées dans les alpages pour suivre les troupeaux en pâture, dans les beaux jours, sont plus nombreuses. Des apiculteurs ont amené leurs ruches colorées dans les prairies, les troupeaux broutent au milieu des fleurs jaunes, les poulains épuisés par leur premier printemps sont allongés de tout leur long dans l’herbe. A une barrière, je dois acquitter un péage pour traverser une « réserve de la biosphère », faute de soms, la monnaie locale, je dois payer en dollars à un taux de change catastrophique ! Ici, pas question de piquer un som, pas un pays pour moi ! Plus loin ce sont des cultures qui succèdent aux jailoo comme sont appelés ici les alpages. Les maisons ont toutes des toits de tôle, les rares voitures que nous croisons sont d’antiques véhicules russes, pas de 4x4 rutilants en vue… Nous retrouvons le goudron, d’abord mité puis meilleur, enfin un peu… Nous déposons nos passagers avant Karakol, ce qui nous permet de nous arrêter pour déjeuner. L’entrée dans Karakol est étrange, rues très larges mais défoncées, trous qui pourraient engloutir une moto, sémaphores fatigués mais clignotant faiblement, même le seul policier de la journée n’ose pas agiter son bâton. Peu de circulation mais nerveuse. Nous cherchons à nous repérer, ce qui est vite fait. Nous nous garons et partons en visite. Je change des dollars puis nous nous renseignons sur les restaurants, les cybercafés, tout cela va vite. Nous allons voir l’ancienne cathédrale orthodoxe, une jolie église en bois qu’enlaidissent des bulbes à la Walt Disney. Le quartier est constitué de maisons russes de l’époque coloniale, certaines à étages, cossues, sont pourvues de beaux balcons et de porches soutenus par des colonnes de bois, d’autres, plus simples, alignés sur la rue, ont beaucoup de charme. Je vais rechercher la voiture, reviens prendre Marie. Nous allons acheter quelques provisions dans un minimarket puis nous nous garons devant l’Université, sur une grande place déserte.

 

 

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27 avril 2009 1 27 /04 /avril /2009 15:07

ASIE CENTRALE

 

PRINTEMPS 2009



 

 «  MM. Les voyageurs rarement quittent le ton emphatique et décrivent ce qu’ils ont vu quand même les choses seraient médiocres ; je crois qu’il pensent  qu’il n’est pas de la bienséance pour eux d’avoir vu autre chose que du beau. » (Lettres d’Italie, Charles de Brosses)




 

 

Dimanche 19 avril : Enfin, après deux mois de laborieuses et très énervantes démarches administratives pour obtenir l’indispensable carnet de passage en douane et quelques-uns des tout aussi indispensables visas, nous mettons le cap à l’Est. Le départ n’a pas lieu avant onze heures, le cœur toujours lourd d’abandonner Réglisse aux bons soins de sa nouvelle tutrice. Dernier coup de fil à Julie que nous n’aurons pas revue depuis son retour de Mayotte… Autoroute monotone et bien connue. Au beau point de vue avant la frontière, rapide pique-nique dans le camion qui ne permet pas de désencombrer le réfrigérateur, bourré  de crèmes, charcuterie et fromages. C’est ensuite la pénible succession de tunnels et de viaducs jusqu’à Gênes. Le ciel, qui nous avait épargné jusque là, nous distribue généreusement des averses pour le reste de la journée. La circulation devient très dense dès que nous rejoignons l’axe Milan - Venise. Je commence à fatiguer, j’ai la nette impression de ne plus avoir la résistance d’antan ! Nous arrêtons pour la nuit sur une aire à la hauteur de Padoue.

 

Lundi 20 avril : Pas d’insomnie ! Nous n’émergeons qu’à huit heures et demie. La pluie, après une nuit bien arrosée, a cessé. Nous continuons, passons Venise (je me fais la promesse d’y revenir en train et à l’hôtel…). Moins de monde en direction de Trieste puis de l’Autriche. La route s’élève, longe ou traverse d’étroites vallées aux  lits de galets parcourus par de glaciales eaux sales. Serait-ce là le « Désert des Tartares » de ma lointaine jeunesse ? Au col, nous trouvons encore de la neige. Je dois acheter une vignette, pas trop chère, pour rouler sur les autoroutes autrichiennes. Quelques gouttes de pluie. Entre deux remarquablement longs tunnels, nous avons des vues sur la montagne couverte de forêts qui semblent fumer, ce sont des nuages qui refusent obstinément de nous laisser apercevoir les sommets. Nous déjeunons rapidement et continuons dans la plaine. Nous quittons l’autoroute pour passer au plus court en direction du lac Balaton. Evidemment la moyenne chute… Nous voilà en Hongrie, change et enregistrement pour pouvoir rouler sur les autoroutes. Premiers policiers en embuscade avec un radar, ils regardent de l’autre côté et de toute façon je respecte rigoureusement les limitations même si cela déplait aux autochtones qui roulent le pied au plancher. Un petit soleil fait éclater les bourgeons des arbres fruitiers, il caresse les glycines et les lilas devant les maisons. Les clochers à bulbe pointent au-dessus d’anciennes maisons patriciennes, pas aussi bien entretenues que celles aperçues en Autriche. Nous rejoignons le lac, aperçu dans le lointain sous un ciel redevenu gris. Nous récupérons l’autoroute en direction de Budapest et nous arrêtons sur une aire, une centaine de kilomètres avant la capitale.

 

Mardi 21 avril : Départ comme hier à neuf heures et demie mais sous un soleil de plus en plus affirmé au long de la journée. Nous traversons ou passons depuis trois jours des lieux qui m’évoquent des souvenirs, souvenirs vécus ou souvenirs de lectures ! Nous continuons en direction de Budapest que nous contournons sans rien apercevoir de la ville, avant de continuer en direction du nord-est. La Hongrie est bien entrée dans la société de consommation, Auchan, Décathlon et autres super, hyper-marchés phagocytent les banlieues de toutes les villes. Nous déjeunons rapidement et poursuivons en direction de l’Ukraine. Les derniers kilomètres se font sur une route ordinaire. Plein d’essence pour dépenser les derniers forint. Sortie de Hongrie presque sans contrôle, traversée d’une rivière sur un pont et nous voici en Ukraine. Je redoute le passage de la frontière, il se fait en vingt minutes, le temps de remplir des feuillets, de tamponner les passeports et de déclarer la voiture ! Nous abandonnons aussitôt la belle route pour une en triste état qui traverse de jolis villages d’un autre temps. Les maisons basses sont alignées le long de la rue principale, précédées d’une charmille que le printemps commence à fleurir. Sur les bancs adossés aux palissades des maisons les vieux papotent, les babouchkas en bas noirs, foulard sur la tête surveillent les étals de radis, de fleurs ou de balais, posés sur un tabouret en bordure de route. Qui peut bien en acheter puisque tous en vendent ? Des carrioles tirées par des chevaux cagneux croisent des Lada en fin de vie et des tracteurs de l’ère soviétique. Les gens déambulent sans se soucier des rares véhicules qui, eux aussi, se traînent d’un nid de poule à un autre. Je tire de l’argent à un distributeur en faisant appel à l’aide d’un employé de la banque. J’essaie de m’expliquer dans un mélange d’allemand et de russe, Marie exploite, aux carrefours où nous demandons notre chemin, les heures passées sur la méthode Assimil, avec plus de bonheur. Nous cahotons encore dans des rues ou sur des routes qui ne dépareraient pas en Afrique avant de retrouver une bonne route, plus fréquentée, qui suit, dans les derniers contreforts des Carpates, le cours d’une jolie rivière. Nous arrêtons sur une esplanade devant un motel, en espérant que la circulation sera plus réduite dans la nuit. Un couple de franco-ukrainien qui nous avait déjà doublé sur l’autoroute en Hongrie, vient nous dire bonsoir. Ils logent au motel et nous incitent à stationner sur le parking gardé. Nous obtempérons… Nous allons boire une bière sans mousse, avec eux, tandis qu’ils dînent. Nous en faisons autant peu après, mais au camion.

 

Mercredi 22 avril : Nous prenons la route sans avoir revu nos compagnons de la veille. La route continue dans un beau paysage de basses montagnes, au milieu des alpages. Les bulbes trapus des églises, fraîchement recouverts de tôles, étincellent, parfois avec beaucoup de mauvais goût, et signalent de loin la présence de beaux villages aux maisons de bois traditionnelles. Certaines sont crépies de couleurs pastel et décorées d’un tondo peint sur la façade. Nous débouchons dans la plaine, les nombreuses traversées de villages interdisent une bonne moyenne. Enfin Lviv. La chaussée, correcte sur la route, devient franchement exécrable en ville. Il faut surveiller tramways, bus et voitures qui ont tendance à ignorer les autres véhicules. Nous parvenons dans le centre, très animé. Nous apercevons d’anciennes demeures, mais pour l’instant, notre souci est de trouver un parking gardé pour la nuit. Nous demandons, les réponses sont incompréhensibles… Nous finissons, après plusieurs traversées du centre, par tenter notre chance au parking de l’hôtel Lviv, un survivant de l’époque soviétique, gai comme une maison d’arrêt. Le gardien ne fait pas de difficultés pour nous accepter, moyennant finance. Nous déjeunons puis nous partons en visite. Nous traversons un quartier dont les anciennes synagogues ont été rasées par les nazis. Les pavés disjoints, les trottoirs mal entretenus, ne facilitent pas la progression en montée. Nous sommes à la limite de la ville, presque à la campagne, dans les arbres et les bosquets d’aubépines, ne manque plus que Gilberte… Marie tient à monter jusqu’au château dont il ne reste rien. Le sentier est rude et se poursuit par un escalier de fer puis un sentier pavé en colimaçon jusqu’au sommet d’une butte surmontée du drapeau ukrainien. La vue est sans intérêt, dégagée sur la ville nouvelle et ses alignements de HLM, à contre-jour vers la ville ancienne. Des jeunes sont venus y passer l’après-midi. Les garçons, comme tout mâle entre quinze et vingt-cinq ans et plus si affinités, sifflent une canette de bière Les filles, souvent des blondes fadasses, pas les beautés annoncées, ne sont pas en reste. La mini-jupe et le jean moulant ne sont pas désagréables… De plus âgés ont apporté une bouteille de whisky qu’ils font passer avec des canapés. La descente est plus facile mais nous sommes d’ores et déjà épuisés. Nous approchons le centre ancien, passons devant des églises plus imposantes que belles. Il est vrai qu’il faut en imposer, les variantes locales, orthodoxe, catholique, gréco-catholique, uniate, se disputant les ouailles à grand renfort d’excommunications réciproques… Des bus déversent des pèlerins polonais, peut-être des nostalgiques de l’ancienne Lvov polonaise. L’église des Bernardins est d’un baroque assuré mais sans finesse, le plafond peint en trompe-l’œil, récemment restauré mérite seul la visite. Les passants se signent tous devant les églises, ceux qui en sortent se retournent pour le faire. Nous revenons dans le centre par une belle rue dans laquelle ferraillent d’antiques tramways et débouchons sur une place quasi parfaite. Carrée, elle est entièrement bordée d’anciennes maisons sur deux étages, toutes colorées, toutes différentes, sans fausse note. La perspective serait plus forte si ne se dressait au beau milieu un Hôtel de ville qui interdit une vue d’ensemble. Nous en faisons le tour, en détaillant chaque façade et en nous promettant de la revoir demain sous un autre éclairage. Nous tentons de prendre un verre à différentes terrasses de cafés mais le service est d’une telle lenteur que nous renonçons et regagnons notre cour de caserne en passant devant l’opéra qui affiche Tosca mais dans trois jours.

 

Jeudi 23 avril : Il ne fait encore pas chaud au réveil et plus tard nous rechercherons le soleil. Nous repartons en promenade. D’abord nous visitons le Musée national, dans un palais de la grande avenue. Il héberge une belle collection d’icônes ukrainiennes et polonaises des XIV° et XV° siècles, dans des salles glaciales, mal éclairées, que nous sommes les seuls, avec des scolaires, à contempler. Formes raides, schématisation des architectures et des paysages, la courbe n’est pas encore arrivée ! Nous remontons ensuite la rue Virmenska, supposée être la plus belle mais ce n’est pas notre avis. Des travaux de restauration seraient les bien venus. Nous passons devant la cathédrale arménienne, cadenassée, puis entrons dans la vaste église des Dominicains au baroque léger, la coupole est de belles proportions, des jeunes femmes que nous n’aurions pas supposées très portées sur la religion, viennent y réciter une prière et faire une longue suite de signes de croix. Nous parvenons de nouveau sur la place Rynok, l’éclairage est différent, et nous jouissons de la charmante vision des façades du XVII° siècle à travers le feuillage encore peu dense. Nous nous hissons au sommet de la tour plantée dans l’hôtel de ville, d’abord par un ascenseur capricieux puis par trois cents marches de bois de plus en plus difficiles en montant. De là-haut nous avons la vue que nous aurions aimé trouver hier de la colline du château. Nous dominons tous les toits de zinc, le lacis des rues anciennes, les rails des tramways, les flèches et les dômes des églises et les quatre côtés de la place avec ses maisons aux tons pastel. Nous redescendons plus facilement et allons déjeuner dans un restaurant d’un standing inhabituel pour nous. Nous goûtons aux vareniki, des raviolis farcis à la purée de pommes de terre, arrosés de vraie crème fraîche. On nous apporte différents pains délicieux, servis avec du beurre parfumé aux herbes et à l’ail. Ensuite Marie essaie un chachlik, une brochette de porc, bonne mais sans plus et moi un excellent ragoût de porc à la bière, la sauce, relevée, est à se lécher les doigts ! Deux demis, des vrais, des 0,5 l, de bière à la pression font glisser les bouchées. L’addition est des plus honnêtes ! Nous visitons un tombeau d’une famille polonaise du XVII° siècle, l’extérieur est richement décoré de sculptures (classique vie de Jésus), la pierre noircie a une teinte lugubre qui convient parfaitement à sa fonction. L’intérieur est étonnamment coloré, le dôme est d’inspiration Renaissance avec des portraits de membres de la famille sur un fond bleu. Je vais changer des dollars puis nous nous rendons dans un central téléphonique où nous pouvons nous connecter à Internet. Nous envoyons des messages pour rassurer Julie et Nicole et lisons ceux de quelques amis. Nous marchons en revenant vers le centre. Ici, pas de Lada mais les derniers modèles de berlines noires aux vitres teintées, deux mondes !!! Nous nous rendons au palais Pototsky pour visiter la Galerie d’Art de Lviv. Un rez-de-chaussée redécoré dans le style du XIX° siècle et à l’étage des tableaux des écoles européennes des XVII° et XVIII° siècles, peu intéressants, mal présentés, mal éclairés, derrière des vitres aux reflets gênants. Nous rentrons par la grande avenue, agréable promenade en son centre, plantée d’arbre, avec en perspective le théâtre-opéra. Marie achète des œufs peints, ils sont de saison, arriveront-ils intacts ? Retour au camion pour nous reposer et examiner la carte pour demain.

 

Vendredi 24 avril : Nous étions fatigués et nous ne nous réveillons et donc ne partons qu’une heure plus tard que d’habitude. Sortie de la ville sans nous tromper, par une rocade jusqu’à la route de Kiev. A ma grande surprise, ce n’est qu’une route ordinaire, à deux voies pendant plusieurs dizaines de kilomètres. Nous roulons dans la plaine ukrainienne, verdoyante et sans grand attrait. La chanson des Gadz’Arts de Châlons me trotte dans la tête, les paroles sont choisies, la rime est riche :

            Dans les plaines de l’Ukraine

            Un cosaque

            L’air comak

            S’en allait un jour

            A Saint-Pétersbourg

            Voir sa Petrouchka

            Pour lui faire l’amour

            J’ai les couillanski

            Qui m’gratouillanska

            Et si on m’les coupanski

            Finie la gratouillanska…

Passons… Nous avons des portions de route à deux fois deux voies avec un bon revêtement mais nous quittons le grand axe pour une route secondaire bien moins bonne. Dessus ne circulent que des Lada antiques et des carrioles, des télègues (?) constituées de quelques madriers, avec des roues à pneus tout de même, tirées par des chevaux. Dans les champs, ce sont encore des chevaux qui tractent l’araire. Nous apercevons sur une colline, au milieu de la plaine, le monastère de Potchaiev, poste avancé de l’orthodoxie en terre catholique. Ses dômes et ses bulbes dorés le signalent de loin. Nous nous garons près de l’entrée et déjeunons dans le camion avant d’aller en visite. Nous sommes accueillis, comme Alexandre Nevski à Novgorod, par un concert de carillons qui nous rappelle la Sainte Russie. Comme là-bas, les abords sont occupés par des marchands de bondieuseries et de foulards car les femmes doivent avoir une jupe longue et la tête couverte. Marie se voit affublée d’une jupe portefeuille par-dessus son pantalon et utilise un de ses foulards pour le chef. Déjà prête pour l’Iran ! Des femmes nourrissent les pigeons qui s’envolent en bande bruyante avant de revenir à la pitance. Dans l’enceinte, plusieurs bâtiments de la fin du XVIII° siècle ont été repeints trop à neuf, les bulbes étincellent sous un soleil de plus en plus capricieux et quelques-uns sont peints en bleu vif. La cathédrale qui domine l’ensemble est du plus mauvais goût, presque une saint-sulpicerie, avec des fresques sans le moindre attrait. Des femmes sont occupées à laver à grande eau le sol, cela ressemble à un rite, il en est de même dans une autre église plus intéressante, plus trapue, en briques chaulées utilisées extérieurement pour décorer les murs, comme à Vladimir. Des pèlerins viennent chercher de l’eau miraculeuse, sortant d’une source, là où la Vierge aurait posé le pied et donc sensée guérir… Le soleil s’est caché, il ne fait plus chaud et nous repartons à travers la campagne, jusqu’à Kamenets. Là, nous suivons une mauvaise route pour monter au sommet d’une colline où subsistent les ruines d’une porte et des fortifications avec une vue sur les églises colorées en contrebas. Nous rejoignons la route principale de Kiev sur laquelle nous nous traînons. Succession de portions à une ou deux voies, parfois au revêtement correct, le plus souvent mauvais et avec des interdictions de vitesse fatigantes. Je commence à ne plus bien distinguer les détails, signe d’une halte urgente. Nous arrêtons dans un parc gardé pour camions internationaux.

 

Samedi 25 avril : Il a fait assez froid au matin pour que je mette le chauffage en marche. Les camions ont été relativement discrets au démarrage, nous sommes presque les derniers à nous mettre en route. Nous avançons sur cette pénible route, souvent à deux voies maintenant mais généralement en très mauvais état ou en travaux. Les choses s’arrangent en approchant de Kiev, la vigilance policière aussi… Nous plongeons dans le centre ville par de larges avenues, au milieu d’immeubles très « soviétiques ». Nous cherchons un hôtel qui nous accepterait sur son parking. Un premier nous refuse et nous poussons jusqu’en plein centre ville. La grande avenue est fermée à la circulation pour le week-end, ce qui n’arrange pas nous affaires pour nous diriger. Au passage nous apercevons deux belles églises aux dômes dorés. Enfin, suivant les indications d’un chauffeur de taxi, le parking de l’hôtel Rous ne fait pas de difficultés pour nous voir y stationner. Nous déjeunons, soulagés, et dès que Marie a fini de se plonger dans le plan et le guide, nous partons découvrir Kiev. Nous cherchons la plus proche station de métro, un peu trop éloignée à notre goût. Nous retrouvons les escalators qui précipitent le passager, à grande vitesse, sous terre. Les wagons des trains sont anciens, fatigués et insuffisamment éclairés alors que les stations sont vastes mais sans le luxe de celles de Moscou ou de Saint-Pétersbourg. Nous nous trompons de ligne, devons rechanger, les indications sont toutes en cyrillique et donc longues à déchiffrer. Nous débouchons dans l’avenue Khretshichatyk, celle qui est fermée à la circulation automobile. Elle est envahie par les Kiéviens en goguette, en costume du dimanche, les amoureux ont offert une rose à leur dulcinée et se font photographier devant la colonne de la place Maidan Nezalejnosti, celle de la révolution orange. Des bâtiments « soviétiques » l’encadrent, construits après les destructions de la guerre. Nous remontons en direction de l’église Sainte Sophie, une de celles aperçues  en arrivant. Elle se dresse sur une jolie et spacieuse place, bordée de belles maisons anciennes ou peut-être reconstruites. Nous visitons Sainte Sophie, toute pimpante dans des tons bleu pastel et crème. Les bulbes surmontés de croix éparpillent les rayons du soleil dans toutes les directions. L’intérieur est une petite merveille : des fresques, ternies mais encore lisibles du XI° siècle, couvrent tous les murs, les voûtes, les arcades, sauf dans le chœur où de superbes mosaïques tapissent l’abside et le dôme. Une gigantesque Vierge surmonte une scène d’Eucharistie, les couleurs sont celles d’origine, quasi intactes. Nous montons ensuite au clocher, une tour séparée de l’église, un peu trop haute pour nos cuisses… La vue va des bulbes et des dômes de Sainte Sophie que nous surplombons, au Dniepr que nous apercevons, perdu dans la brume, derrière l’église Saint-Michel qui se distingue par ses murs bleus et ses dômes dorés, au bout d’une large avenue. Nous nous dirigeons alors vers elle. En approchant, l’aspect neuf devient évident, elle a été reconstruite tout récemment après sa destruction en 1934. Néanmoins, même sans le charme de Sainte Sophie, elle ne manque pas d’allure. Nous y pénétrons pour nous trouver mêlés à quelques fidèles venus écouter la messe. Des chœurs, cachés ou enregistrés (?) chantent le Seigneur et dans ce cadre, ils ne manquent pas d’efficacité émotive. Les femmes sont en jupe longue, un fichu sur la tête et se signent en s’inclinant. Des popes jeunes, barbus, vêtus de chasubles or et sang officient, un long voile noir sur la tête. Nous descendons sur les bords du Dniepr en empruntant un funiculaire qui permet de dévaler la berge abrupte. Nous reprenons le métro et trouvons un raccourci pour rejoindre notre parking. Je tente de me connecter sur le réseau wifi de l’hôtel mais la connexion est payante, plus chère que dans un cyber

Dimanche 26 avril
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La musique venue de l’hôtel et qui nous inquiétait n’a pas duré. Réveil agréable pour une journée de marche. Nous avons prévu de nous rendre à la Laure, un ensemble monastique d’églises et de couvents, sur les bords du Dniepr. Nous repartons donc en métro, par le raccourci cette fois, et descendons à la station Arsenal. De là, nous suivons un long boulevard ombragé puis entrons dans un parc avec monument à la gloire des soldats morts pendant la dernière guerre. Nous avons alors une vue sur le très large lit du Dniepr et la ville moderne de l’autre côté. Nous commençons à apercevoir les croix et les toits, dorés bien entendu, des églises de la Laure. Encore quelques centaines de mètres et nous y sommes. Entrée payante, chère pour les photographes. Nous franchissons l’enceinte par une très jolie porte surmontée d’une tour couverte de médaillons peints à fresque et représentant de saints hommes. A l’intérieur, le cadre est enchanteur, les arbres en pleine floraison égaient les murs chaulés des bâtiments conventuels et la cathédrale se révèle dans toute son éblouissante blancheur sous les dômes, les bulbes, les croix et des symboles solaires aux rayons d’or. Dans le haut beffroi, le carillonneur s’en donne à coeur joie. Peu de touristes, beaucoup de familles et de dévots venus passer un dimanche de printemps en ce lieu. Nous visitons la très jolie église de la Trinité, petite mais les murs couverts de superbes fresques du XVIII° siècle, les artistes ont inclus des scènes de leur temps dans des épisodes bibliques ! La cathédrale ne se visite pas, elle n’est pas finie, encore une reconstruction depuis l’indépendance… L’église Saints-Antoine-et-Théodose est plus intéressante par la foule qui s’y presse que par ses fresques récentes et déjà très enfumées. Marie commence à fatiguer, son orthèse de l’orteil ne lui donne plus satisfaction. Nous allons déjeuner dans un café, saucisses et filet de hareng aux oignons avec de l’eau gazeuse faute de bière. Nous visitons, dans un bâtiment de la Laure, le Musée des Trésors historiques consacré aux peuples de la steppe. Les Cimmériens puis (et surtout) les Scythes, au IV° siècle avant notre ère, au contact des Grecs du Pont-Euxin, ensuite les Sarmates, ont élaboré une époustouflante orfèvrerie d’or d’une extraordinaire finesse. Les objets trouvés dans des tumulus où étaient enterrés des hauts dignitaires étaient destinés à orner les coiffures, les vêtements et les harnais des chevaux. Un pectoral est particulièrement raffiné : de fines feuilles d’or roulées représentent des scènes de la vie nomade avec un très grand réalisme (cheval se grattant avec le postérieur gauche en tournant l’encolure) ou des combats d’animaux fantastiques. Nous contournons l’ensemble de la Laure haute pour accéder à la Laure basse, encore des églises étincelantes mais sans intérêt. La foule est plus nombreuse et on se presse pour acheter et brûler de petits cierges devant les saintes icônes. J’en « emprunte » un pour descendre dans le réseau des catacombes mal éclairées. Chacun tient entre deux doigts de la paume de la main ouverte son cierge et éclaire les sarcophages de moines enterrés dans des cercueils de verre, couverts d’habits brodés, les visages masqués par un tissu mais parfois, une main perce et se devine aux doigts racornis et noircis. Les plus dévots embrassent les cercueils et toutes les images saintes à leur portée. Le clergé est nombreux, jeune et ce ne sont pas des personnes âgées qui se pressent pour se signer, s’incliner, réciter une prière ou former un vњu. Nous suivons une allée couverte pour accéder à une dernière église d’où part un autre réseau de catacombes. Nous enfilons un boyau encombré, distinguant à peine dans la pénombre les cercueils de verre. Un dernier coup d’њil sur l’ensemble des églises et le Dniepr et nous quittons les lieux en descendant sur l’avenue qui en suit la berge. Des Kiéviens repartent chargés de litres d’eau récoltée dans les fontaines de la Laure. Longue marche, pénible pour Marie très fatiguée mais qui demain sera prête pour de nouvelles aventures. Retour en métro puis à la voiture que nous retrouvons avec plaisir. Mise à jour du texte et classification des photos m’occupent jusqu’au dîner

Lundi 27 avril
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Départ comme d’habitude à neuf heures trente et, comme d’habitude, en métro pour la station au pied du funiculaire qui nous élève au sommet de la berge. Les fonctionnaires et autres employés qui se rendent au travail sont en costume couleur de muraille et arborent des cravates des années 40 ! De là, nous contournons le curieux mais pas laid Ministère des Affaire étrangères, avec son fronton grec. Nous suivons la « Descente d’André », une rue mal pavée qui constitue le quartier touristique et vaguement artistique de la ville. Des étals de souvenirs, écharpes du Dynamo de Kiev, matriochka avec déjà Obama, chapkas et insignes de l’ancienne URSS, et autres horreurs habituelles de ces lieux. Peu d’animation en ce lundi matin. Une jolie église, Saint-André, due à Rastrelli, l’architecte du Palais d’hiver à Saint-Pétersbourg, dans les tons bleu et or à l’extérieur, nous attire. L’intérieur est d’un délicat baroque, l’iconostase d’un rouge soutenu met en valeur les boiseries et les icônes. Un pope officie en chantant, accompagné par une jeune femme à la belle voix de mezzo. Nous continuons la descente et aboutissons à la place Kontraktova. Nous sommes dans le quartier de Podil, ses maisons datent du tout début du XX° siècle, souvent très chargées en décoration et pourvues de loggias en encorbellement. Nous entrons dans le monastère Florisky, la Cour des Miracles est à l’entrée… Pas de bâtiment exceptionnel mais une ambiance reposante, parterres de tulipes dont s’occupent des nonnes, distribution d’eau bénite aux fidèles et matrones en grande discussion. Nous allons déjeuner, à proximité, de spécialités ukrainiennes, dans un restaurant sympathique, tables et bancs en bois et serveuses en costume traditionnel. Pas de touristes, que des gens du cru. Je me régale de salo, de la graisse de porc, au goût de blanc de jambon cru, accompagné de gousses d’ail et de baies de groseilles qu’il faut faire passer avec un petit verre de vodka. Marie a choisi des blinis, on lui sert de classiques crêpes farcies à la viande. Ensuite du chou farci et du porc aux légumes, sauce à la crème, plus un litre de bière (à deux) expliquent que la sortie du restaurant est peu assurée… Nous visitons la jolie église baroque Mykola Prytysko, l’intérieur est couvert de médaillons peints à fresque entre lesquels volettent des figures féminines ailées du plus élégant effet. Le musée Tchernobyl s’impose pour digérer le gras, la vodka, la crème et la bière... Trois salles exposent une multitude de photos et de documents mais pas une seule explication n’est fournie en anglais, à tout le moins, dommage ! Des lycéens visitent également, ils sont attentifs et bien habillés, les garçons en costume ! Nous revenons prendre le métro puis nous descendons dans le centre. Marie, malgré sa fatigue, veut se rendre dans un magasin pour y acheter des њufs de Pâques peints mais il a déménagé… Contrairement à ce que disait notre guide, les rues sont très propres, les papiers sont jetés dans les corbeilles, les marches du métro sont lavées à longueur de journée. Et si les conducteurs sont d’autant plus pressés que leur véhicule est puissant et les vitres sombres, ils s’arrêtent cependant devant les piétons, même en dehors des clous. Nous nous rendons sur le boulevard Khreshtchatyk, dans un cybercafé. Lecture des messages, réponse à Julie et début du blog sans les photos. Nous rentrons ensuite au camion

Mardi 28 avril
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Réveil plus tôt pour essayer d’être à Odessa ce soir. Nous quittons notre parking et, sans nous tromper, trouvons la route. Une autoroute plutôt, au revêtement correct et même excellent dans la majeure partie du trajet. Son statut d’autoroute n’empêche pas la circulation de tracteurs, ni de devoir ralentir dans les traversées d’agglomérations, ou de pouvoir faire demi-tour en stationnant sur la voie de gauche, mais au moins elle est gratuite… Paysage de plaine en cultures, monotone et lassant. Nous arrêtons pour des pleins de gasoil, déjeuner et refaire en partie le plein d’eau. A l’approche de la ville, la présence policière est de plus en plus fréquente mais nous y échappons. Nous atteignons Odessa dans l’après midi, nous avons bien roulé. Nous cherchons une supposée auberge de jeunesse où nous espérons pouvoir stationner. Nous parvenons à la trouver, dans un bel immeuble bourgeois, à la façade repeinte d’un grand boulevard du centre mais le propriétaire a plié bagages. Le gardien nous propose de nous garer dans la cour mais il faut attendre que la place de parking, entre les hauts murs gris, se libère. Nous ne pouvons prendre place qu’à six heures.

Mercredi 29 avril
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Les habitants de l’immeuble ont été bavards hier soir mais ensuite le calme fut parfait. Nous avons bien dormi, du moins Marie qui a du retard… Nous ne partons en promenade qu’à dix heures, en suivant les belles avenues ombragées de la ville. Le quartier ancien a été restauré, les maisons, ou plutôt les palais, du début du siècle passé ont fière allure, peut-être un peu surchargés de décorations mais l’ensemble est harmonieux. Ces rues anciennes sont interdites à la circulation, ce qui participe à l’agrément de la promenade mais peu de piétons déambulent sous les tilleuls. Il manque des fiacres, des messieurs en canotier et de vaporeuses élégantes promenant quelque loulou de Poméranie. Je me plais à y situer La dame au petit chien dans ce film de Kheifets qui m’avait tant plu autrefois, ou encore Les yeux noirs de Mikhalkov avec un Mastroianni plus dérisoire, désespéré, italien ! Ce n’est pas fini pour les références cinématographiques puisque nous arrivons à LA gloire architecturale locale : l’escalier du Cuirassé Potemkine. Quelle déception ! Nous sommes en haut des marches et nous aurions pu nous attendre à une vue sur un quai de port, et à défaut d’un cuirassé rouillé, quelques vieux gréements… A la place nous avons, dans la perspective des escaliers, un terminal portuaire et un hôtel aussi laid que l’on peut en imaginer chez les barbares ! Personne n’a eu l’idée de louer un landau pour les amateurs de photos. Quelques poussettes, du dernier chic, avec mères inconscientes du drame auquel elles échappent et bambins insouciants passent sans s’approcher du rebord… Nous descendons jusqu’à l’avenue en contrebas puis remontons. La vue en contre-plongée est, malgré une désolante palissade bleue sur un côté, plus attrayante puisque les escaliers, dominés par l’insolite statue d’un duc de Richelieu en toge romaine, débouchent sur une très belle place en hémicycle. Nous continuons la promenade jusqu’à son extrémité, nous dominons les infrastructures portuaires, rien de romantique de ce côté… Sur les grilles de la passerelle que nous empruntons pour revenir dans le centre, les amoureux ont gravé ou écrit leur noms et une date sur des cadenas qu’ils ont scellés pour toujours (?). Nous regrettons de ne pas l’avoir su, nous en aurions apporté un… La rue Gogolya, est elle aussi bordée de belles vieilles maisons, peut-être les plus délirantes de la ville, comme si une compétition avait motivé les architectes. Des atlantes soutiennent des balcons, des mascarons grimacent au-dessus des fenêtres, des balcons triangulaires pointent dans le vide. Les cours intérieures, comme nous l’avons déjà remarqué là où nous avons dormi, sont moins reluisantes et les couloirs sont lépreux. Nous traversons un parc fleuri, passons devant la cathédrale reconstruite après avoir été, elle aussi, rasée sous Staline, entrons dans le hall d’un vieil hôtel décevant à l’intérieur. Une galerie, couverte d’une verrière, entièrement décorée de stucs sur deux ou trois étages, est digne de celle de Milan. Nous envisageons de déjeuner au restaurant mais ceux que nous avions prévus, soit n’existent plus, soit ne nous inspirent pas. Les prix, aussi, sont plus élevés. Les commerces de luxe abondent, toutes les grandes marques internationales sont représentées, les prix, ceux de Paris ou de New York, ne doivent pas concerner toute la population ! Nous nous rendons dans un centre commercial. A l’extérieur un ancien palais rehaussé d’un bâtiment de verre, du dernier cri, quant à l’intérieur il nous sidère : des étages de boutiques modernes rangées autour d’un atrium, desservies par des escalators et des ascenseurs. Nous ne visitons que le supermarché du sous-sol, bien achalandé, pour y faire provision de fruits, yaourts etc… Nous revenons au camion, déjeunons rapidement et repartons. Nous sortons d’Odessa et roulons sur une simple route à deux voies, parcourue par de nombreux camions. Très mal revêtue, une sorte de tôle ondulée recouverte de goudron, elle interdit les trop grandes vitesses. Nous passons Mikolaiev et arrêtons quand je commence à avoir des problèmes de netteté de vision, à la hauteur de Kherson, sur une halte pour camionneur. Une inespérée machine à laver, dans la maison où l’on peut aussi se doucher, va m’épargner la tâche prévue pour ce soir.

Jeudi 30 avril
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Nous nous réveillons plus tôt pour avancer en direction de Bakhtchissaraï. Nous avons la désagréable surprise de la pluie, qui noie tout. Je me douche dans la maison, pour le même tarif que la lessive d’hier soir : un euro ! Nous continuons donc dans la grisaille. Route émouvante ! A chaque tour de roue j’ai une pensée pour les générations d’humbles cantonniers anonymes qui, décennie après décennie, ont apposé leur mètre carré de bitume (presque) à côté de celui d’un de leurs compagnons, composant ainsi un inégal damier sur lequel nous tressautons. Nous rigodons d’un goudron l’autre… La pluie cesse quand nous entrons en Crimée. Désespérément plate mais bien verte, cette Crimée ! Des vignes font leur apparition. Dans les villages, l’adduction de gaz est réalisée avec des tuyaux qui courent le long des rues, les traversent, serpentent, à plus de deux mètres au-dessus du sol. Nous atteignons Yevpatoria, au bord de la mer. Nous nous garons à côté de la mosquée, très classiquement turque avec ses minarets pointus, la première après toutes ces églises. Je trouve même sympathique le chant du muezzin qui nous accompagne pendant que nous déjeunons dans le camion. Nous franchissons la porte de l’ancienne cité, une grosse tour carrée dans laquelle un café vend des friandises. Nous y achetons des pâtisseries turques ou plutôt tatares puisque c’est ainsi que se nomment les musulmans de Crimée puis nous partons nous promener. Nous devons marcher plus que prévu pour trouver dans la calme vieille ville, le kenissa Karaime, un lieu de prière d’une secte juive : les Karaïtes. Des plaques de marbre en russe et en hébreu tapissent une cour, la salle a été refaite récemment et l’ensemble manque d’atmosphère. Nous ne pouvons visiter un tekké turc pour cause d’inondation. Nous repartons et, peu avant d’arriver à Sébastopol, nous pénétrons dans des collines. Nous nous glissons entre elles jusqu’au village de Bakhtchissaraï. Nous passons devant l’ancien palais du khan turc que nous visiterons demain, poursuivons quelques centaines de mètres entre de gros blocs de rochers ronds, creusés de troglodytes, jusqu’à un monastère orthodoxe que nous gardons également pour demain. Nous cherchons un endroit pour la nuit, un Tatar qui parle espagnol nous aide dans notre recherche, tout heureux de parler et de rendre service. Nous nous installons tout à côté du khan dans une cour gardée puis allons faire une courte promenade à la recherche d’un restaurant. Nous dînons à proximité de spécialités tatares : manty, de gros raviolis à la viande d’agneau très parfumés, des brochettes de viande hachée, fades, servies avec du chou rouge épicé et d’autres légumes très vinaigrés et un plat de mouton trop cuit. Ce n’est donc pas une réussite mais la serveuse, sympathique, parle quelques mots de français et nous offre un excellent thé, parfumé au romarin me semble-t-il et tout cela, avec deux bières pour huit euros ! Nous réveillons les chiens qui se lancent dans un concert avec chњurs et répons…

Vendredi 1er mai :
Le rayon de soleil du matin est vite remplacé par une pluie persistante et fort déplaisante. Nous nous rendons au palais des Khan. Nous n’y sommes pas les seuls… Pour ce week end du 1er mai, il semble que tout ce que l’Ukraine et même une partie de la Russie, compte comme randonneurs, cyclistes et simples excursionnistes, ait décidé de visiter Bakhtchissaraï. Des cars déversent des hordes de visiteurs bardés d’appareils photos brandis à bout de bras, tous accompagnés d’un ou d’une guide pressée et à la voix forte. Bonne nouvelle, le prix des billets a doublé depuis hier… Nous nous glissons entre deux groupes et parcourons les divers pavillons de ce sérail, typiquement turc. Des fontaines couvertes de calligraphies arabes, des divans, des tapis, des fenêtres aux vitres colorées, des boiseries ouvragées, nous pourrions être à Topkapi ! Les pavillons, constructions ramassées en pierre et en bois, avec de larges escaliers de bois, sont éparpillés dans des jardins de roses, hélas pas encore en fleurs. Dans les salles du harem, ont été reconstituées des scènes de la vie au palais et dans les appartements sont présentées des collections d’objets anciens dont une série de tissus qui me font bien envie ! Et toujours la pluie qui ternit les couleurs, mouille les souliers et donne envie de se mettre au chaud. Nous nous promenons dans l’ancien cimetière avec ses tombes surmontées de deux piliers de pierre, celui de tête, souvent surmonté d’un turban d’opéra en pierre. Nous ressortons, en jetant des regards éperdus vers les cieux, voulant croire à une éclaircie dès que la pluie faiblit. Nous cherchons, enfin surtout Marie, un atelier d’artisan, mal indiqué, nous le dépassons, le cherchons trop loin, personne ne connaît et,quand enfin nous le trouvons, il est fermé ! Je vais rechercher la voiture, au grand plaisir du gardien qui va pouvoir faire payer l’emplacement, plus cher, à des visiteurs. Nous retournons au monastère, dans le fond de la vallée, en nous glissant derrière les cars de touristes. En payant, je suis autorisé à monter avec la voiture au parking le plus proche du couvent, en grimpant une côte empruntée par tous les piétons. Encore quelques mètres à parcourir sous la pluie, le long de la falaise avant d’atteindre les premières maisons à demi taillées dans la roche et à demi construites. La foule se presse, achète des cierges, gros comme des queues de rats et se lance à l’ascension des escaliers qui mènent à l’église troglodyte. Des mosaïques, Jésus, la Vierge et des saints, de grande dimension ont été composées directement dans la falaise. Nous atteignons la salle de prière, l’iconostase épouse la forme de la roche, des piliers ont été sculptés et des icônes, sous verre, attendent les baisers des dévots. Malgré l’interdiction de photographier, je parviens à voler quelques prises. En face, de l’autre côté du ravin, une autre falaise est percée de grottes, naturelles ou non, que nous aurions bien aimé explorer de plus près mais la pluie redouble et nous renonçons. Nous descendons avec le camion, déjeunons et le soleil revient, timidement… Mais les sentiers restent boueux et l’accalmie n’est sans doute que provisoire aussi nous repartons en direction de Sébastopol. Nous y sommes bientôt, trouvons le centre ville, le port. Nous nous garons sur une belle place et partons nous promener sur le bord de la rade. Des bonimenteurs racolent pour des excursions en mer : faire le tour de la rade et sans doute, comme à Toulon, apercevoir les bâtiments de la flotte russe ancrés ici. Nous entrons sur le territoire du club sportif russe pour nous approcher de l’eau. Nous traversons ensuite des jardins à l’atmosphère tchékovienne : les promeneurs endimanchés en ce jour de fête, les jardins aux parterres de fleurs et leurs jets d’eau, les marins russes en goguette, les constructions néoclassiques aux imposantes colonnes, la mer, les bateaux de promenade et les mouettes, sans oublier un soleil revenu, tout y participe. Nous repartons, grimpons sur une colline et entrons dans un bâtiment circulaire à l’intérieur duquel est présenté un panorama sur 360°, une représentation d’une défense par les Russes de la redoute Malakov, attaquée par les Français pendant la guerre de Crimée. L’impression réaliste est renforcée par un premier plan, à l’aide d’objets, de fascines, de terrain bouleversé, de charrettes démantibulées. Nous cherchons et réussissons à trouver les ruines grecques de Chersonèse. Nous nous promenons, au milieu des restes peu parlant, au bord de la mer, avec la ville dans le fond et quelques navires russes dans la baie. Des colonnes (trop) restaurées et une église, également refaite à neuf, perdues dans un vaste parc, sur la colline, donnent une illusion de paix. Nous allons jeter un oeil dans l’église, toute neuve. Un chantre accompagne une cérémonie de bénédiction, le pope trace avec une baguette une croix sur le front des fidèles qui lui baisent ensuite l’anneau. Nous retournons dans le centre, et décidons de nous installer sur le parking, non gardé, devant l’hôtel, ex-soviétique, « Crimée ». L’intérieur n’est pas engageant avec sa réceptionniste dissimulée derrière un guichet style métro parisien d’il y a trente ans, mais il y a un cybercafé, nous y lisons nos messages et y répondons. Dîner tardif, puis nous déménageons pour être plus au calme et je me mets au travail sur les photos et mon texte.

Samedi 2 mai :
Ciel gris au réveil et bientôt de nouveau la pluie ! Nous quittons Sébastopol et prenons la route de Balaklava, village supposé être un joli port méditerranéen, dans une crique. Comme très souvent, la vue est gâchée par des immeubles de HLM ou des friches industrielles. La pluie n’arrange rien. Nous nous garons sur le port, attendant une éclaircie, en contemplant les méduses dans l’eau, aussi glauques que le ciel… Nous renonçons et repartons en direction de Yalta. La route traverse de basses montagnes couvertes de forêts entre lesquelles sont plantées des vignes. Nous devinons des falaises dissimulées dans le brouillard qui enveloppe la côte. Nous descendons dans le village de Foros, lui aussi très décevant pour les mêmes motifs. Nous patientons en mettant à jour ce texte, avant de déjeuner. Faute d’amélioration, nous repartons sans avoir vu l’église sur son rocher, la curiosité du lieu mais nous avons pu faire des emplettes à un petit marché : radis, lard, fraises, rien d’industriel ! Nous roulons dans la pluie et parfois dans le brouillard jusqu’à Aloukpa où nous allons visiter le palais Vorontsov. Du parking, nous devons marcher encore un kilomètre avant de pénétrer dans le parc. Nous commençons par visiter des appartements meublés en style anglais, sans le moindre intérêt puis nous découvrons la façade « écossaise » du château, construit dans la première moitié du XIX° siècle par un richissime propriétaire. Il faudrait reprendre des tickets pour visiter l’intérieur mais nous ne sommes guère amateurs de mobilier anglais… Nous contournons le château, toujours sous la pluie, et découvrons la façade tournée vers la mer, elle, de style mauresque avec un iwan au sommet d’un grand escalier orné de lions de pierre. Ce qui tendrait à prouver que l’argent ne rime pas forcément avec bon goût… Je vais rechercher la voiture et après avoir récupéré Marie, nous continuons en direction de Yalta. Nous nous arrêtons de nouveau, peu avant la ville pour nous rendre au palais de Livadia où s’était tenue la conférence en 1945. La pluie a faibli et Marie croit déjà au retour du beau temps… Nous payons de plus en plus cher le parking et les visites. Nous devons suivre un groupe, derrière une guide qui ne parle que russe (ou ukrainien ?). Nous sommes les seuls touristes étrangers ! Le palais construit pour le tsar Nicolas II en 1911 est de style Renaissance et les pièces sont décorées à profusion de stucs avec des motifs floraux. Nous parcourons les salles où se tint la conférence. De nombreuses photos des trois « Grands » : Churchill, Roosevelt et Staline, et des documents, journaux de l’époque sont exposés. Des cartons en anglais nous permettent d’avoir quelques informations. La visite se poursuit à l’étage avec des souvenirs de la famille impériale, photos, objets, qui ne nous passionnent pas vraiment… Quand nous ressortons, la pluie nous attend ! Nous revenons aussi vite que possible au camion et nous nous mettons en quête d’un emplacement pour la nuit. Nous entrons dans Yalta, station balnéaire très courue et très encombrée. Nous comprenons vite que nous devons nous éloigner du centre pour trouver notre bonheur, ce qui est le cas avec un parking gardé.

Dimanche 3 mai :
Réveil sous le soleil… qui disparaît derrière d’inquiétants nuages quand nous démarrons ! Nous nous rendons à la maison-musée de Tchékhov. La partie musée expose de nombreuses photos, des documents, des affiches et des objets personnels de l’auteur. Un livret en anglais et une vidéo également en anglais nous permettent d’en savoir un peu plus. Puis nous passons dans un très beau jardin exotique, fleuri, créé par Tchékhov lui-même, où se trouve la datcha qu’il s’était fait construire dans les dernières années de sa vie. Le lieu devait l’inspirer puisqu’il y écrivit La Cerisaie. Les pièces sont restées intactes, avec leur mobilier, des photos et des vêtements. Je regrette de ne pas avoir emporté notre Pléïade pour relire quelques pièces ou au moins des passages. Nous reprenons la voiture et tentons de nous garer près de la promenade du bord de mer, ce qui ne va pas sans mal, cul-de-sac dans lequel il faut faire demi-tour, rues trop étroites pour que deux véhicules se croisent etc… Je parviens à me glisser entre deux voitures et nous allons nous promener alors que le soleil pointe timidement. Pauvre Tchekhov ! Que penserait-il de sa promenade du bord de l’eau ? Les forains ont installé des manèges gonflables pour les enfants, les yachts des nouveaux riches sont ancrés dans le port, le Mac Donald est en face de la statue de Lénine, on loue des habits en strass vaguement XVIII° siècle pour se faire prendre en photo devant la mer… Nous déjeunons dans une gargote populaire de pelmeni, autre variété de raviolis, délicieux, farcis à la viande et servis avec de la crème, nous en prenons d’autres en dessert, aux cerises, également un régal ! Nous revenons à la voiture et repartons. Dès que nous montons en montagne, sur la corniche, nous entrons dans le brouillard. Nous retrouvons le soleil, enfin une esquisse de soleil, tamisé par les nuées, en redescendant sur la côte. Nous arrêtons plus loin à Gourzouf, dans une crique étroite. Nous descendons à pied dans les ruelles jusqu’au bord de la mer. Moins de monde qu’à Yalta et donc moins de boutiques, le village en est presque agréable. Des maisons de bois avec des balcons et des loggias en encorbellement lui donnent un certain cachet. Quelques audacieux (inconscients ou tout simplement pressés d’être en été ?) se baignent. Bien sûr, il ne faut pas lever trop les yeux, de crainte de découvrir au-dessus les horreurs bétonnées, anciennes ou nouvelles, car la construction marche encore bien ici. Des carcasses de futures résidences commencent à se dresser sur toutes les pointes de la côte et des panneaux-réclames vantent les charmes de ces affolantes constructions. Nous continuons vers l’Est. Après Alouchta où nous quittent toutes les voitures des citadins venus pour le week-end et qui repartent vers leurs villes du Nord, la route est plus calme, plus étroite aussi et surtout très tortueuse. Elle sinue dans la montagne, dans un maquis auquel des hectares de vignes et des ifs au garde-à-vous donnent un air de Toscane. Quand la route rejoint la côte, elle longe des plages de sable ou plutôt de gravier noir. Nous décidons de nous arrêter sur une de ces plages, fréquentée par des campeurs sans doute moins frileux.

Lundi 4 mai :
Il a encore plu dans la nuit et au réveil le ciel reste couvert. Nous repartons en direction de Soudak. La route serait belle entre les pitons et les vignes avec un rayon de soleil. Nous traversons Soudak pour aller voir, sans y pénétrer, les impressionnantes murailles de la forteresse génoise. Nous sommes à l’une des extrémités de la Route de la Soie, l’autre étant à Xian… Nous repartons, quelques kilomètres pour Feodosia, encore une station balnéaire, calme aujourd’hui. Nous n’y sommes pas pour la plage, peu engageante mais pour le musée Aïvazovski. Nous nous garons près du centre et allons à pied jusqu’au musée. Nous connaissions ce peintre de marines pour avoir vu quelques-unes de ses toiles dans les musées de Moscou et de Saint-Pétersbourg et une exposition récente au Musée de la Marine à Paris me l’avait remis en tête. Nous entrons dans une vaste salle décrépite qui sert aussi pour des concerts, un piano trône sur la scène et les fauteuils ont été rangés le long des murs, empêchant d’approcher les toiles. Les cadres sont lamentables, la mise en valeur inexistante et les informations uniquement en russe. Difficile d’apprécier dans ces conditions… La comparaison suggérée avec Turner est tout à fait exagérée, certes des ciels flamboient mais cela reste bien académique et seules deux ou trois toiles échapperaient à ma féroce critique… Nous allons ensuite faire une courte promenade sur le bord de mer, je change des dollars en roubles, nous envoyons une carte à Martine, il faut acheter une enveloppe pré-timbrée pour les cartes postales. Nous repartons, arrêtons à la sortie de la ville pour déjeuner dans le camion et nous continuons vers l’Est. Nous sommes de nouveau dans une riche plaine, qu’occupent des troupeaux de bovins et de beaux chevaux. Dans les traversées de villages, comme ailleurs en Ukraine, les maisons sont en retrait de la route et les pelouses devant les maisons font le régal des basses-cours, des oies, des chèvres et des moutons, Les poulets, ici, ne sont pas nourris à la farine de poisson ! Nous atteignons Kertch, nous devons continuer jusqu’au port pour nous informer des horaires et des tarifs du ferry. Je prends les billets pour demain puis nous revenons en ville mettre à jour le blog dans un cybercafé.

 

Mardi 5 mai : Nous nous réveillons tôt pour être à l’heure à l’embarquement. Le soleil brille ! Nous allons attendre, rangés derrière un camping-car d’Allemands qui se rendent à Sotchi et avec qui je discute en anglais. Les portes du port s’ouvrent, nous entrons pour les formalités. Il faut attendre le bon vouloir des préposés, peu pressés. Heureusement, il y a peu de voitures, sinon les derniers n’auraient pas eu le temps d’être en règle. Nous montons sur le ferry et partons pour la courte traversée du détroit de Kertch. Nous ne sommes pas trop secoués, ce que nous avions craint avec le vent qui avait soufflé dans la nuit. L’arrivée en Russie se fait dans une peu accueillante zone industrielle. Là, les formalités vont durer plus de deux heures ! Douaniers et policiers sont en nombre. Les éléments féminins, en uniforme, bottées, ont, grâce à leur jupe étroite, une démarche chaloupée intéressante mais le port du calot leur donne une déplaisante allure de kapo. Nous nous entraidons, l’Allemand et moi pour traduire les questionnaires, avec l’assistance de Russes (ou d’Ukrainiens, va savoir !). Une fois les passeports tamponnés, les documents pour la voiture et l’assurance délivrés, nous pouvons, après avoir avancé nos montres d’une heure, rouler ! Nous nous arrêtons presque aussitôt, sur la côte, pour rapidement déjeuner. A peine repartis, nouveau contrôle, le policier pousse la conscience professionnelle jusqu’à regarder sous le châssis… Le ciel se couvre au fur et à mesure que nous avançons à l’intérieur des terres et nous avons quelques gouttes de pluie. Heureusement la route est très bonne, quasiment aux standards européens, du moins les cent premiers kilomètres. Les villages, semblables à ceux d’Ukraine, me paraissent plus pimpants, plus colorés. Nous atteignons Krasnodar et voulons avancer encore mais nous nous perdons dans le contournement et ne retrouvons notre chemin qu’après un détour sur la route de Rostov. Nous nous arrêtons sur la place d’un village, devant la maison de la Culture. Nous dînons puis des chocs sur la carrosserie nous font comprendre que les jeunes qui s’ennuient dans ce trou et qui tournaient autour de la voiture l’ont prise pour cible. Nous repartons donc, dans la nuit. Difficile de trouver un emplacement dans les villages très peu éclairés. Nous rejoignons la route que nous aurions du suivre à Krasnodar. Une station-service pourrait convenir mais l’odeur du purin déversé dans le champ proche nous fait fuir… Nous entrons dans un bourg et décidons de stationner derrière une station-service, à l’écart de la route. A peine couchés, un haut-parleur puis un sifflet et enfin le grondement d’un train de marchandise nous font comprendre que nous sommes entre la route et la voie ferrée, à côté de la gare !

 

Mercredi 6 mai : Pas de trains dans la nuit, les premiers nous réveillent. Nous continuons dans un paysage aussi morose que les cieux sous lesquels s’étendent des hectares et des hectares de blé, de luzerne, de pommes de terre. A qui appartiennent aujourd’hui ces anciens kolkhozes ? Pas de ferme en vue, personne, un désert en culture ! Notre habituelle compagne, je veux parler de la pluie, ne tarde pas à se joindre à nous et nous escorte jusqu’en fin d’après-midi. Nous avalons des kilomètres… Pour la première fois, nous remarquons dans les villages des encadrements de fenêtres ouvragés et peints, généralement en bleu, comme ceux que nous avions vus en Russie du nord. La présence policière se manifeste, soit par des radars cachés sous des bâches ou embusqués dans les fossés, sur les tronçons à deux fois deux voies où la vitesse reste cependant limitée à 90 km/h, soit par des contrôles tous les cinquante kilomètres, parfois moins. Nous sommes arrêtés trois fois, sans suite. Le dernier policier, sympathique, a une bonne bouille poupine et grêlée de Mongol. Nous sommes en Kalmoukie, et nous n’avons pas pensé à nous informer sur cette république autonome, dommage ! Après la traversée de l’immensément large et totalement inconnu fleuve Manych, les cultures disparaissent. Nous sommes dans la steppe ; une herbe rase, des troupeaux de moutons noirs et leur berger en sont les seuls êtres vivants. Nous apercevons, très étonnés, des stupas, des maisons dont les coins des toits sont relevés. Nous arrivons à Elista où nous envisageons de nous arrêter pour essayer de nous faire enregistrer à la police comme nous y oblige la législation. Stupeur ! Serions-nous déjà en Chine, au Tibet ? La population est de type asiatique, des temples (?) colorés, en forme de pagode, s’élèvent dans les rues, des idéogrammes sont écrits sur les devantures. Nous cherchons un hôtel, je trouve le commissariat de police, je vais y demander à être enregistrés. Après avoir affronté un cerbère vociférant et pas du tout polyglotte, je suis dirigé vers des bureaux où deux dames prennent en considération mon cas, peu fréquent semble-t-il. Mais, après consultation des instances supérieures et encore plus supérieures, la seule solution est de passer par un hôtel pour être en règle ! Elles m’en indiquent un et la plus jeune qui connaît trois mots d’anglais nous y conduit et explique le cas à la revêche réceptionniste. Nous garons la voiture dans un parking payant puis je vais changer des dollars avant que nous ne revenions découvrir notre chambre. Probablement un ancien « palace » : hall haut de plafond, escalier pompeux, billard fatigué sur le palier mais sacs de ciment qui traînent dans les couloirs et, dans la chambre, deux lits, des draps pour nains, trente centimètres de papier hygiénique pour deux et une nuit… Nous dînons au restaurant de l’hôtel ; vaste salle, colonnes couvertes de glaces, musique d’ascenseur et écran géant sur lequel sont projetées des vues de lagons ou de sport d’hiver. Personnel stylé et ne parlant pas un mot d’anglais. La carte est en russe et les plats de cuisine kalmouk (?) ne sont pas disponibles. Nous nous contentons d’une salade, de chachliks trop cuits, durs, généreusement servis, l’addition est relativement élevée, la viande est vendue au poids et la serveuse a décidé de la quantité…
 

Jeudi 7 mai : Je suis réveillé par le jour, donc tôt. Marie continue de dormir. Nous n’avons pas droit au petit-déjeuner, il est trop tard ! Nous le prenons au camion. Je vais me garer près du parc central. Marie reste au camion pendant que je vais prendre des photos des monuments récents qui ont été construits dans la verdure. Un portique, un bouddha sous un dais et, sur une place entourée de bâtiments officiels tout ce qu’il y a de plus sérieux, une tour en forme de pagode qui abrite un gros moulin à prière que les passants font tourner. Encore un portique décoré de scènes peintes. Tous ces éléments, colorés principalement en rouge et jaune, m’apprennent donc que les Kalmouks sont bouddhistes et de rite tantrique me semble-t-il. Je trouve un petit supermarché et j’achète un peu de ravitaillement. En repartant, nous passons à côté du temple aperçu hier. Il est encore en construction, il a l’allure des temples tibétains : une construction carrée, étagée, massive. Sur une éminence, il est entouré de boddhisattvas abrités sous des pavillons, et des rangées de moulins à prière attendent les pèlerins. La République kalmouk paraît avoir le projet de se réapproprier sa culture, il faudra que je me renseigne sur cette république autonome. Sortis de la ville, nous avançons dans la steppe, rigoureusement plate, parcourue par d’infinis troupeaux de moutons ou de vaches. Ne la traverse que l’étroite et rectiligne bande de goudron qui suit les poteaux télégraphiques, à moins que ce ne soit l’inverse. Une étendue plate à l’herbe rase, des kilomètres sans toucher au volant, des troupeaux de moutons et un vent violent, serions-nous de retour dans la pampa ? Nous déjeunons dans le camion, en pleine steppe puis continuons. Nous quittons la Kalmoukie. Encore un contrôle où on ne plaisante pas, d’où venons-nous, où allons-nous ? Alors qu’il n’y a qu’une seule route… Des petites dunes de sable ocre, peu étendues, apparaissent quand la végétation est absente. Plus loin nous longeons des étangs d’eau saumâtre, frangés de sel en grandes nappes étincelantes sous un soleil encore timide. Nous arrivons à Astrakhan, dernière grande ville de Russie, et cherchons aussitôt le Kremlin. Après les Tatars de Crimée, musulmans et les Kalmouks bouddhistes, nous retrouvons les Slaves orthodoxes. En nous renseignant et en suivant un bus, nous y parvenons, nous nous garons le long des remparts. Pas de problème de stationnement par ici ! Nous franchissons l’enceinte en passant sous la très haute tour-clocher de la cathédrale. Nous sommes alors sur une vaste esplanade délimitée par la muraille, semblable à celles que nous avions vues en Russie du Nord. Elle enferme deux cathédrales. La première, carrée, haute, toute blanche, avec ses bulbes verts, n’est pas très élégante malgré des cadres de fenêtres stuqués, décorés, et ses arcades tout autour. A l’intérieur, les fresques et l’iconostase sont neufs mais de belles icônes, hélas sous verre, sont exposées. Nous faisons le tour du site. L’autre église, avec son abondance de bulbes noirs, surmontés de croix dorées, est plus charmante mais elle ne se visite pas. Nous reprenons la voiture pour quelques centaines de mètres et nous nous garons devant la poste. Je vais expédier une carte pour Paulette puis je pars à la recherche d’un cybercafé. Nous sommes dans la vieille ville. De beaux immeubles anciens, des rues piétonnes et peu de circulation rendent le quartier plaisant. Un cybercafé repéré, je vais rechercher Marie. Nous consultons nos mails, message de Julie, rien des copains, les Fantino sont-ils restés au Japon ? Nous revenons à la voiture en faisant des achats : poulet rôti, fruits, œufs. Nous reprenons la voiture et allons stationner le long d’une rivière, proche du centre ancien, pour la nuit.

 

 

 

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31 janvier 2009 6 31 /01 /janvier /2009 23:32

Mercredi 3 décembre : Marie a remis le chauffage dans la nuit mais la batterie ne tient pas jusqu’au matin et nous avons hâte que le soleil se lève pour nous réchauffer. Nous passons au souq, marché traditionnel avec des bouchers et des épiciers dans la structure en dur et une répartition à l’extérieur par produits : l’allée des marchands de légumes, des menuisiers, des marchands d’épices, des vêtements etc… Les bestiaux sont à part, une cour pour les bovins, une autre pour les moutons. Les maquignons sont à l’œuvre, on tâte, soupèse les bêtes, palpe les toisons et discute longuement. Nous essayons de nous renseigner sur la valeur des bêtes, les prix paraissent faramineux jusqu’à ce que je comprenne qu’on me parle en rials ; il en faut vingt pour faire un dirham, comme autrefois nos « sous ». L’approche de l’Aïd fait monter les prix… Nous repartons après que Marie a acheté un châle noir brodé de fils de laine colorés, du type de ceux portés par les femmes bédouines de la région. Nous quittons Zagora et entamons la remontée de la vallée du Draa. Je photographie la première belle kasbah ancienne que nous voyons, en me disant que j’aurai bien le temps d’en prendre d’autres… Mais nous allons vite constater qu’elles sont toutes abandonnées et donc tombent en ruines. Seules, celles qui ont été transformées en hôtels, en « riads » comme le prétendent certaines pour faire plus « chic », ont été sauvées du massacre. Les constructions modernes les enserrent, les étouffent, plus de recul pour les apercevoir dans toute leur splendeur passée ; les tours disparaissent derrière les crépis des tristes maisons d’aujourd’hui, les murs d’enceinte sont percés. Nous apercevons de la route un joli marabout en pisé, dans un village. Nous arrêtons et l’approchons, nous sommes aussitôt circonscrits par un autochtone auto-proclamé gardien des lieux, qui, après des patenôtres, nous réclame vingt dirhams pour faire une photo ! Marie explose, folle de colère, je ne suis pas en reste et demande à voir le chef du village, parle d’aller à la gendarmerie. Une déception supplémentaire dans cette vallée du Draa dont nous avions gardé un trop bon souvenir. Plus loin, nous voulons nous promener dans une ancienne kasbah, nous sommes aussitôt entourés de quelques jeunes qui ne parlent pas trois mots de français, ne savent que répéter les trois mêmes mots et ne nous lâchent que lorsque nous revenons à la voiture, après n’avoir aperçu que des restes de ksar et de tours. Le temps s’y met, l’air est chargé de poussière à tel point qu’on ne distingue plus la montagne et qu’il n’est plus question de faire des photos. Nous déjeunons dans la voiture, à l’écart de la route pour ne pas être importunés puis nous repartons. Un détour sur l’autre rive, toujours à la recherche de belles kasbah, confirme nos impressions de la matinée. Nous atteignons Agdz, grimpons avec la voiture sur un piton d’où nous avons une belle vue sur les palmeraies et les ksour dans le lointain. Nous approchons l’un d’eux, sans le visiter puis continuons. La route s’élève, quitte la vallée, remonte des pentes de roches noires qui brillent dans le soleil à contre-jour. Nous longeons ensuite des montagnes qui semblent griffées ; celles de forme tronconique, paraissent avoir été découpées en rondelles… Nous passons un col, de l’autre côté, l’air est pur et nous avons devant nous la ligne de crête de l’Atlas enneigé ! Nous arrivons à Ouarzazate qui s’est bien étendue. Nous nous rendons aussitôt à la kasbah de Taourirt, pour profiter de l’ensoleillement. L’entrée au ksar est payante désormais mais il a été restauré et la vindicte qui s’était abattue sur l’ancien Glaoui de Marrakech dont les biens, donc les kasbahs, avaient été confisqués par Hassan II, n’a pas été poursuivie. Nous nous promenons dans un véritable labyrinthe de corridors, de pièces, d’étages, sans plus trop savoir où nous sommes. Les marches des escaliers sont dignes des maisons yéménites auxquelles ces kasbah ressemblent fort avec leurs tours, leur construction en pisé et leur décoration. Quelques pièces ont conservé leur superbe décoration d’origine : plafonds peints, stucs géométriques, carreaux de faïence etc… La vue de l’extérieur, au soleil couchant, est splendide. Dommage que les autres kasbah ne bénéficient pas de ces efforts de restauration. Nous nous promenons dans les rues de l’ancien village ; les maisons sont maintenant des boutiques de souvenirs, sauf les dernières, en vis-à-vis, aux fenêtres desquelles apparaissent des femmes, fardées comme des actrices d’opéra chinois, qui ne font pas beaucoup d’efforts pour se cacher aux regards des hommes ! J’ai l’impression de traverser une scène de théâtre tant la situation paraît outrée, factice ! Nous reprenons la voiture et allons faire des achats au supermarché Dimitri. L’ancien légionnaire chez qui nous avions mangé et dormi a su faire son chemin… Nous trouvons ensuite le camping où nous prenons le branchement électrique pour avoir le chauffage toute la nuit.

 

Jeudi 4 décembre : Heureusement que nous avons chauffé, le thermomètre est descendu à 3°c ! Une douleur, sans doute due aux marches de la kasbah de Taourirt, m’élance dès que je fais un mouvement et me tient éveillé une bonne partie de la nuit. Un Italien, propriétaire d’une Land Rover, avec une cellule, vient m’entreprendre sur les mérites comparés des différents moteurs, je ne sais même pas quel est le nôtre ! Curieux, ces inconditionnels d’une marque… Nous repassons chez Dimitri, compléter les achats puis nous sortons de la ville. Nous passons devant les studios de cinéma, hésitons à les visiter et je me contente de prendre en photo le mur d’enceinte et ses statues égyptiennes, plus vraies que nature. Nous faisons le détour pour voir de près la kasbah de Tifoultoute, sans la visiter. Elle domine un oued, sa vision est gâchée par la construction en contrebas d’un restaurant fonctionnel, par la présence de paraboles pour la télévision et l’érection d’un minaret rose. Ces deux derniers éléments de décor ( ! ) sont caractéristiques de tous les villages et nous allons les retrouver toute la journée. Nous quittons la route de Marrakech pour aller revoir la kasbah des Aït ben Haddou. L’arrivée est étonnante, encore que nous nous y attendions. Une petite ville a surgi de terre, là où il n’y avait absolument rien, hôtels et restaurants bien entendu. Mais au moins, ils ne se sont pas installés sur l’autre rive, dans la  kasbah et ils ne gâchent pas la vision de cette petite merveille. L’utilisation du site pour tourner des films, l’a sans doute sauvé. Il nous semble que des ksour ont été restaurés, l’ensemble est parfait d’équilibre, d’unité dans la construction. Nous ne traversons pas l’oued, cela nous évitera peut-être d’être déçus de près… Nous allons voir la kasbah de Tamdarght, en ruine mais dans un beau site et même ses restes ne manquent pas de grandeur. Au point où nous en sommes, nous décidons de continuer sur la piste pour rejoindre Telouet. On nous avait dit que le 4x4 était nécessaire, ce que nous avions jugé exagéré… Au début, la piste est tracée dans la roche, pas très bonne mais nous roulons doucement. Nous prenons en stop deux instituteurs qui regagnent leur école. Quand nous les y déposons, ils nous disent qu’une côte est un peu difficile mais qu’il n’y a pas de problème… Ce sera sans doute la piste la plus dure du voyage. Non contents de rouler en corniche, au-dessus d’un à-pic impressionnant, d’être ballottés à chaque marche qu’il faut franchir au pas, nous allons devoir grimper, à flanc de falaise, une interminable montée qui va exiger de passer les petites vitesses ; je vais devoir m’y reprendre en deux temps pour franchir le virage en épingle à cheveux. Je ne suis pas fier, refuse obstinément de regarder en bas et espère qu’il y a au moins la largeur des roues entre la falaise et le vide… Quand nous parvenons au sommet, je pousse un gros ouf de soulagement ! Je vais enfin pouvoir contempler le paysage ! Magnifique ! Des montagnes érodées aux strates mises à nu par le vent, des villages perdus, sans aucune construction moderne (sauf les mosquées !) et dans le fond, des lopins de terre cultivés avec des araires en bois, tirées par des ânes ; les femmes sont de corvée de bois et portent sur le dos des charges invraisemblables. Pourtant il y a un réel début de développement, l’électricité a été amenée, des bouteilles de gaz sont disponibles, des écoles existent et des taxis-brousse (pas sur la portion de la côte !) relient les villages à la grande route. Nous ne sommes pas mécontents de retrouver le goudron, même s’il a beaucoup de trous, à Anemiter. Le temps se gâte, le soleil est caché par des nuages et il tombe quelques gouttes. Des plaques de neige, de plus en plus larges et nombreuses, couvrent les montagnes. Nous arrivons trop tard à Telouet pour le souq, les paysans s’en retournent dans leurs villages. Nous allons revoir, de loin, la kasbah, ancienne résidence du Glaoui, pas entretenue et de plus en plus en ruine. Nous déjeunons rapidement puis continuons en direction du col du Tizi n Tichka. Il commence à tomber de la neige fondue, de grandes flaques d’eau terreuse remplissent les creux. Nous montons dans le brouillard de plus en plus épais. Nous ne voyons rien de la plaine en dessous de nous et la visibilité est encore pire sur le versant de Marrakech. La route n’a pas changé, pas plus large alors que le trafic est plus important. Enfin, nous sortons du brouillard puis des montagnes et retrouvons la riche terre rouge de la plaine du Haouz. Nous entrons dans Marrakech, nous ne savons trop par où, apercevons le minaret de la Koutoubia et longeons la palmeraie avant de trouver un camping au calme.

 

Vendredi 5 décembre : La nuit a été moins froide qu’à Ouarzazate, néanmoins, nous avons apprécié le chauffage. Nous partons avec la voiture, l’Atlas enneigé et le minaret de la Koutoubia, images classiques, sont en toile de fond. Nous cherchons l’avenue Mohamed V, l’artère principale du Guéliz, le quartier moderne. Nous avons du mal à nous reconnaître dans les avenues nouvelles ou élargies, les récentes constructions et, après nous être trompés, nous débouchons dans notre ancienne avenue, passons devant notre immeuble. Se garer n’est pas évident, le conducteur marrakchi n’est pas très discipliné et les mobylettes et scooters conduits à toute vitesse ne facilitent pas la vie du conducteur peu sûr de ses droits… Nous parvenons à nous garer dans la grand avenue. Nous achetons « Le Monde » de la veille puis allons voir notre ancien immeuble : la porte est close, pas de gardien en vue. Nous allons au cybercafé, juste en dessous, envoyer des messages à Julie, Nicole, aux Fantino et à Michèle. Nous essayons de retrouver des lieux connus mais tout a disparu : plus de « Petit Poucet », ni d’autres restaurants ou librairies que nous fréquentions alors. Le marché a été rasé récemment et un projet immobilier avec hôtel 5 étoiles, galerie marchande etc… doit lui succéder. Nous rendons visite à une boutique avec de magnifiques bijoux anciens, très chers et toujours pas de fibule taouka. Nous déjeunons dans un bouge, un café où on sert de la bière, donc fréquenté par tous les alcooliques du quartier. Mais, pas question de boire une bière à l’extérieur, aussi devons-nous nous attabler à l’intérieur enfumé. Merguez et kefta avec des frites. Nous reprenons la voiture et allons nous garer à l’entrée des jardins Majorelle. Entrée chère pour un beau jardin d’essences tropicales, principalement des bambous et des cactus en plantations très denses. Des poteries sont peintes dans le bleu « Majorelle » mais aussi dans d’autres couleurs qui tranchent sur le vert des plantes. Au fond, le pavillon, lui aussi bleu « Majorelle », que devaient occuper Yves Saint-Laurent et Pierre Bergé qui restaurèrent le jardin. De leur balcon, ils avaient vue sur une forêt de cactus dressés qui devaient les inspirer…  Dans le musée, payant en plus, très belle collection de bijoux (dont une paire de fibules taouka qui ferait notre bonheur), de faïences, de portes, de tissus de qualité exceptionnelle et pour terminer, une salle dédiée aux peuples nomades, pour ceux qui auraient oublié que le Sahara est marocain… Nous prenons un thé à la menthe (un pour deux mais la théière est suffisante pour deux) avec des gâteaux au miel que nous avons achetés ce matin. Nous reprenons la voiture pour aller à Bab Agnaou, à proximité des palais. Nous longeons les magnifiques remparts roses, avec en ligne de mire, les sommets de l’Atlas, en partie cachés derrière les palmes. Je dois faire plusieurs demi-tours avant de trouver la porte et faute de pouvoir me garer, je dois franchir les remparts, ce que je voulais éviter, pour trouver une place devant la mosquée El Mansour. Nous partons à pied dans ce quartier populaire, pour le palais de la Bahia, un peu éloigné. Nous passons devant des boutiques d’herboristes et de marchands d’épices ou de parfums qui embaument toute la rue. Nous pénétrons dans cette ancienne résidence d’un vizir. Une splendeur que j’avais oubliée. Une merveille, dissimulée derrière d’anonymes hauts murs. Une succession de pièces, autour de cours qui forment des riads ; l’une d’elles est remarquable avec des bananiers, palmiers et autres arbres. Elles sont toutes superbement décorées : bois peints pour les plafonds et les portes, stucs autour des fenêtres, zéliges sur les murs, marbre au sol, une richesse et une beauté inouïe. Nous en ressortons éblouis, ravis de l’avoir revu. Nous revenons par des ruelles récupérer la voiture et allons au supermarché Marjane, le « Carrefour » local. Rien à envier à son concurrent français, on y trouve de l’alcool (caisses spéciales pour ce produit, les plus fréquentées par une clientèle exclusivement masculine) et charcuterie. Nous nous réapprovisionnons puis rentrons au camping. Nous y dînons, au restaurant, tajine au poulet pour Marie, honnête mais sans valoir celui de Zagora et tajine de kefta pour moi. Un Guerrouane rouge facilite le transit.

 

Samedi 6 décembre : Je me réveille plus tard que d’habitude, le temps est toujours au soleil. Nous repartons en ville avec la voiture. Nous remontons l’avenue Mohamed V avec vue sur la Koutoubia mais nous devinons à peine l’Atlas. Nous parvenons à nous garer dans une petite rue proche de la Jemaa el Fna. Nous traversons la place encore peu animée. Plus de poussière, elle a été carrelée et de nouveaux stands, tous identiques et bien alignés, ont été installés. Nous enfilons la venelle principale des souq, le souq Semmarine, couvert d’un treillis de tiges de palmes, elle est bordée de boutiques de marchands de souvenirs, babouches, foulards, herboristes, poufs, épices. Tous nous interpellent et je suis systématiquement appelé « Ali Baba », manque d’imagination… Les vélos et vélomoteurs sont la plaie des piétons, ils circulent à toute vitesse, klaxon bloqué et l’on a intérêt à se garer. Je cherche toujours ma fibule et visite les uns après les autres les antiquaires. Quelques-uns ont de très beaux objets mais à des prix complètement ahurissants et je ne marchande même pas. Marie, elle, est à la recherche d’une paire de babouches ; le racolage des vendeurs l’exaspère ainsi que les prix fantaisistes. Nous traversons la kissaria, inchangée, on y vend toujours les étoffes, les tissus, les vêtements dans de minuscules échoppes, dans des ruelles sombres et peu fréquentées par les touristes. Nous débouchons à proximité de la médersa Ben Youssef que nous visitons. Encore un magnifique exemple des réalisations de l’art arabe. Cette ancienne école coranique comporte de nombreuses cellules d’étudiants, au rez-de-chaussée ou à l’étage, plus ou moins spacieuses, avec ou sans fenêtre sur la rue ou la cour principale mais toujours spartiates. Les quatre côtés de la cour, couverts de stucs et de bois de cèdre sculpté, sont une merveille. Nous déambulons dans les pièces, émerveillés mais l’ensemble reste froid, il ne se veut pas aussi agréable à vivre que le palais de la Bahia. Nous jetons un œil à la koubba almoravide, bel exemple de cet art mais sans plus, du moins pour des non spécialistes. Nous déjeunons dans une gargote, assis dans la rue, de bonnes brochettes, merguez, kefta, côtes d’agneau, œuf aux saucisses et une petite salade, pour le prix d’un sandwich dans la cour du musée de Marrakech. Nous allons voir une vieille fontaine, toujours utilisée, surmontée d’un auvent de bois sculpté avec stalactites. Nous revenons par les ruelles de ce quartier populaire, inchangé depuis des lustres, peuplé d’artisans aux techniques immuables, rétifs aux innovations technologiques. Le musée de Marrakech est installé dans un ancien palais rénové par un mécène et expose des objets traditionnels anciens : bijoux, poteries, poignards, etc… à côté d’œuvres graphiques d’artistes marocains ou étrangers. Les objets dans les vitrines sont couverts de poussière, les cartons pas toujours lisibles et, reproche majeur, la très vaste cour agrémentée de trois vasques, couverte de zéliges et de marbre, entourée de salons richement restaurés, est couverte d’un dôme qui assombrit l’endroit et ne laisse diffuser qu’une déprimante lumière jaunâtre. Nous retournons dans les souqs et Marie, après bien des essayages, parvient à trouver une paire de babouches ! Nous passons par le souq des teinturiers où, désormais, on teint surtout des chèches pour les touristes, les gros écheveaux de laine, qui séchaient sur des cannes en travers des ruelles, ont presque complètement disparu. Presque par hasard, nous retrouvons la boutique de Jilali, un modeste antiquaire que nous avions connu à ses débuts. Il nous montre ses merveilles dont un extraordinaire pectoral, dans un état parfait. Il a une paire de fibules qui, sans être exactement ce que je recherche, pourraient convenir, qu’il céderait à un prix tout à fait raisonnable mais il ne vend que la paire et nous ne concluons pas ! Je n’aurai pas ma fibule taouka ! Nous ressortons des souqs et allons voir l’animation sur la Jemaa el Fna. Ils sont tous là, les porteurs d’eau vêtus de rouge, avec leur large chapeau, les charmeurs de serpents, les dresseurs de singes ou de tourterelles, les conteurs, les bonimenteurs, les musiciens, accompagnés de tambourins au rythme lancinant, guettant le photographe, le badaud distrait, le naïf. Les stands de nourriture commencent à s’installer, les cuisiniers et serveurs sont tenus d’arborer une blouse blanche, l’alignement impeccable des tables et des bancs est regrettable, j’aurai souhaité, de la part de l’urbaniste responsable de cette rénovation, l’organisation d’un sympathique bordel… Nous retournons à la voiture enfiler des pulls car il commence à faire frais puis nous allons revoir les attractions proposées, d’abord d’en bas puis de la terrasse de l’un des cafés qui entourent la place. La fumée s’élève des cuisines, les lampes, électriques maintenant se sont allumées dans chaque stand et la féerie est recréée, les calèches passent au pas lent de leur haridelles, les badauds écoutent religieusement les conteurs, dodelinent de la tête en écoutant le bendir. Les minarets sont illuminés, les muezzins appellent à la prière dans l’indifférence totale. Après avoir hésité, nous décidons, Marie en a très envie, d’aller dîner dans un riad. Nous ne nous perdons pas et sonnons à la porte d’une ancienne maison, transformée en restaurant. Le patio et les salons, joliment décorés, accueillent une clientèle de touristes, pas de Marocains (ils n’imagineraient pas de payer aussi cher pour manger leur ordinaire !). La cuisine est excellente, même si les tajines, l’un de bœuf aux poires, l’autre d’agneau aux amandes et raisins, nous paraissent trop sucrés et manquant d’épices. Quant à la bastilla au lait en dessert, elle ne tient pas ses promesses, le vin lui, si ! Nous devons encore arpenter les ruelles peu éclairées pour retourner à la voiture et enfin au camping. Un problème de connexion électrique m’oblige à changer de place avant de pouvoir me mettre au travail…

 

Dimanche 7 décembre : Pour un réveil matinal, c’est raté ! Nous nous pressons, écourtons la discussion avec les Belges rencontrés à Zagora mais nous ne démarrons qu’à neuf heures et demie. La sortie de Marrakech est pénible, la route n’est qu’à deux voies et les nombreuses mobylettes qui circulent, rendent tout dépassement difficile et cela se reproduira dans les autres villes traversées. Nous roulons dans la vaste plaine fertile, en longeant le Moyen Atlas. Les routes qui se dirigent vers la montagne, vont dans des localités qui ne nous sont pas inconnues et où nous retournerions avec grand plaisir : Azilal, Demnate, Ksiba et même Imilchil ! Une autre fois… A Beni Mellal, mais aussi dans toutes les bourgades traversées, grande agitation : les rues sont envahies par les retardataires qui n’ont pas encore acheté leur mouton. Des camions, sont déversés des troupeaux de futurs sacrifiés et des minibus et autres taxis, surgissent les clients, parfois en famille ; des bottes de fourrage qui constitueront le dernier repas du condamné sont déchargées sur le bas-côté. Des béliers récalcitrants sont traînés par leur nouveau propriétaire, qui ne manquera pas de leur faire payer leur manque d’enthousiasme. A partir de Kasba Tadla le paysage devient plus vallonné. Beaucoup de paysans, y compris les femmes, se déplacent à dos de mulets mais je ne revois pas ces belles couvertures blanches décorées de paillettes que les femmes portaient autrefois. A partir d’Azrou, nous roulons au milieu de la neige ; la route est dégagée mais il y en a une bonne couche dans les champs. Nous nous élevons dans une forêt qu’on peut supposer de cèdres, avant de traverser l’immensité blanche d’un plateau jusqu’à Ifrane. Cette station hivernale ne déparerait pas dans les Vosges. Nous redescendons alors sur Fès mais nous n’avons pas fait une bonne moyenne et la nuit tombe de plus en plus tôt, nous n’y sommes qu’à la nuit. Il faut alors se livrer à un exercice que j’abhorre : trouver de nuit un camping dans une ville inconnue ! Nous avons de la chance, je me renseigne juste à la station service où il fallait tourner et un policier nous indique ensuite où passer. Nous nous installons pour la nuit, soulagés d’être arrivés.

 

Lundi 8 décembre : Agréable et tardif réveil, le chauffage a bien fonctionné et je resterais bien encore au lit mais le devoir nous appelle. Nous partons d’abord pour la ville dite nouvelle, en fait des quartiers qui datent de la colonisation. Nous trouvons sans trop de difficulté la place Mohamed V et nous nous garons à proximité. Elle est caractéristique de l’époque coloniale, non seulement par le type d’immeubles mais aussi par ses grands cafés à terrasse qui l’entourent, où l’on ne sert plus ni Picon-bière, ni pastis. Malgré l’aspect glacial du bureau, Marie obtient à l’Office du tourisme des prospectus sur Fès mais aussi sur le reste du Maroc, qui la ravissent… Un cybercafé nous accueille, le temps de lire les messages de Julie qui nous annonce que nous sommes invités chez DDE pour le réveillon de Noël, de Nicole qui ne se verrait pas à notre place, d’Yvette, et des Portier en travaux à Vallet. Nous achetons un roman de Tahar Ben Jelloun dans une librairie et nous repartons nous garer à l’entrée de la medina. Nous franchissons la jolie porte Bab Boujeloud, couverte de faïences à motifs floraux, bleus d’un côté, verts de l’autre. Nous déjeunons dans un restaurant, avec vue sur la porte et les passants. Marie a enfin le couscous dont elle rêvait et je reprends un bon tajine de kefta aux œufs. Nous commençons ensuite la lente descente par les rues en pente de la vieille ville. Premier arrêt pour visiter la medersa Bou Inania. Epoustouflante ! Pas un pouce des surfaces de la cour intérieure n’est couvert de zéliges, de stucs ouvragés ou de poutres en cèdre avec des motifs floraux ou des versets du Coran sculptés. Peu de touristes, beaucoup d’Espagnols. La médina est très différente de celle de Marrakech, nous ne sommes pas harcelés par les vendeurs et le nombre de magasins de souvenirs est moindre, il reste encore beaucoup d’échoppes traditionnelles où les habitants viennent s’approvisionner. Je trouve une jolie khamsa, une main de Fatma, et je la marchande pour me consoler de la fibule. Nous passons devant d’autres établissements religieux, admirons des minarets polychromes, rentrons dans des cours de fondouks, transformées en ateliers ; celui des peaussiers où on gratte les peaux pour les débarrasser des poils, risque de connaître un regain d’activité les jours suivants… Nous atteignons la place Nejjarine avec sa jolie fontaine, Fès est la ville des fontaines, il y en a dans toutes les rues, décorées de faïences. L’ancien fondouk a été restauré et transformé en musée du bois. L’intérieur, lui aussi couvert d’un dais qui assombrit et modifie les couleurs, est, sur plusieurs étages, uniquement décoré de bois dorés et chauds. Les salles d’exposition sont consacrées aux utilisations du bois dans la tradition marocaine et nous y voyons notamment de beaux meubles peints. Nous sommes contents  d’y trouver des coffres et étagères semblables aux nôtres. Nous allons jeter un œil à la mosquée El Qaraouiyyin dont l’entrée est interdite aux non-musulmans. Le temps s’est gâté, les boutiques commencent à fermer, les marchands et les clients sont pressés de rentrer chez eux en cette veille de fête. Nous renonçons à l’idée d’aller voir les tanneurs, ils ne seront sans doute plus nombreux dans les fosses, à cette heure. Nous remontons la rue principale, en nous gardant des carrioles chargées de moutons bêlants qui dévalent la rue, en se frayant un chemin à grands cris de balek, balek, gare aux piétons ! Marie achète deux plats, à peine marchandés, nous voici tranquilles pour les achats… Retour à la voiture et au camping, en nous frayant un chemin dans une circulation de plus en plus folle.

 

Mardi 9 décembre : Il a plu dans la nuit et ce matin le ciel ne présage rien de bon. Nous hésitons sur la route à prendre, l’espoir d’une amélioration sur le versant méditerranéen nous fait choisir de traverser le Rif par Ketama plutôt que de passer par Volubilis, ce que souhaitait Marie. Rapide traversée de Fès, les rares voitures qui circulent ne tiennent plus compte d’un quelconque code de la route. Sur les trottoirs, des braseros sont improvisés avec des débris de caisses en bois, dessus, rôtissent les têtes des moutons déjà sacrifiés. La route traverse de douces collines couvertes d’un joli gazon vert, un paysage qui pourrait être malgache. Puis ce sont des étendues de cultures à grande échelle, alignements d’oliviers sur les hauteurs, comme dans le sud de l’Espagne. Nous ne croisons que très peu de véhicules ; dans les villages, les seules personnes que nous apercevons sont occupées, sous un auvent ou dans un garage, à dépecer la victime. La route s’élève, suit une ligne de crête avec des panoramas étendus des deux côtés qui mériteraient un temps plus clément, car le ciel est de plus en plus sombre et il commence à pleuvoir. Après Taounate, nous ne distinguerons plus grand-chose du paysage, pour la deuxième fois, nous allons traverser le Rif dans le brouillard et la pluie ! Nous arrêtons peu avant Ketama pour déjeuner, au milieu des cèdres et de la neige qui a fait sa réapparition ! Ensuite, nous roulons à petite vitesse dans une vraie purée de poix, visibilité réduite à quelques mètres. La route redescend mais le brouillard persiste longtemps. Enfin, peu avant Chefchaouen, nous sortons du coton mais la grisaille est toujours de rigueur. Nous faisons le détour pour parvenir à Chefchaouen que nous découvrons d’en haut. Le bleuté de ses maisons anciennes aurait bien besoin d’un rayon de soleil... Espérons que demain les cieux nous seront plus favorables… Nous nous installons au camping, sur les hauteurs, parmi d’autres camping-caristes aux allures de baba-cools, peut-être à cause de la vétusté de leurs camions et de l’épaisseur de pulls qu’ils portent ! Nous mettons au point le dernier épisode du blog. Il fait si froid que nous mettons le chauffage en marche avant que la  nuit tombe. Nous dînons de notre dernière boîte de conserve : du confit de canard !

 

Mercredi 10 décembre : Il a plu dans la nuit mais au matin, le soleil fait une timide apparition puis il va s’affirmer de plus en plus. Il ne fera pas chaud pour autant ! Nous allons nous garer dans la vieille ville de Chefchaouen, puis nous partons dans les ruelles, ou plutôt dans les escaliers car, la ville est construite en amphithéâtre. Nous sommes dans le souq mais tout est fermé, ce qui nous permet d’admirer tout à loisir l’extraordinaire variété de bleus qui colorient les murs mais aussi le sol, les escaliers. Le rez-de-chaussée est au minimum peint en bleu, souvent toute la maison, et alors la base est dans un bleu plus soutenu. Les porches des maisons, en forme d’ogives, sont ornés de sculptures, les fontaines dispensent une eau aux promeneurs. Nous atteignons ainsi la place Uta el Hamam, très agréable, ombragée et bordée de cafés en terrasse. L’un de ses côtés est occupé par la Kasbah, seule construction qui ne soit pas bleue ! Nous la visitons, non pour son modeste musée mais pour monter à sa tour d’où nous jouissons d’une vue sur toute la ville,    avec les dégradés de bleus qui s’étagent à flanc de montagne. Nous continuons la promenade dans les ruelles de la medina, découvrant portes, escaliers, maisons aux fenêtres à grilles de fer forgé, très espagnoles ; tout est dans des tons différents mais toujours bleu ! A croire que l’on a déversé du ciel un stock de pots de peintures bleues ! Nous retournons à la voiture et repartons. Nous avons une idée de ce que nous aurions dû voir hier : montagnes et hameaux éparpillés, les maisons n’ont pas grand caractère, des cubes blancs ou crème. Sur le bord de la route, des hommes nous font signe de fumer une cigarette, ils veulent nous vendre du kif, la spécialité du Rif. Nous déjeunons rapidement au sommet d’un col, avant la dernière descente sur Tanger. Nous allons aussitôt au port. Je cherche un billet pour Sète mais il n’y a plus que des places en fauteuil, pas de cabines. Nous renonçons donc et prenons un billet pour Algéciras. Nous allons dans un cybercafé prévenir Julie et Nicole puis je fais un dernier plein d’essence, y compris des jerrycans et nous retournons au port. Les formalités n’ont jamais été aussi rapidement exécutées. Il ne nous reste plus qu’à attendre l’embarquement. Je mets le temps à profit pour taper ce journal et traiter les photos. Longue attente. Nous sommes les seuls sur ce quai et la ferry n’arrive pas. Marie s’inquiète, devient insupportable… La nuit tombe, je vais aux renseignements. Enfin, après trois quarts d’heure de retard, plusieurs changements de quai, nous embarquons sur un bateau presque désert et nous disons adieu à l’Afrique. La traversée est plus longue que nous ne le pensions, une heure et demie. Nous sortons du port d’Algéciras et nous nous garons sur un terrain vague, à côté d’une station service, devant de bruyantes et nauséabondes usines chimiques. Rapide dîner et au lit.

 

Jeudi 11 décembre : Nous sommes réveillés par les camions qui semblent s’être donnés le mot pour démarrer tous ensemble ; il est temps pour nous d’en faire autant. Il est une heure plus tard en Espagne. Nous allons prendre un thé et un croissant à la cafeteria de la station service et partons. Nous avons décidé de passer par Malaga et Grenade pour changer, nous ne verrons rien de ces villes depuis l’autoroute qui traverse une Andalousie pixellisée d’oliviers, sous un beau ciel bleu. Nous rejoignons l’autoroute au nord de Cordoue puis contournons Madrid sans ralentissement. Je roule beaucooup plus vite qu’à l’aller et dépasse parfois les 120 km/h, la consommation doit s’en ressentir. Nous arrêtons pour la nuit sur une aire d’autoroute, entre des camions, avant Saragosse. Il fait froid et nous ne traînons pas pour nous glisser dans les duvets.

 

Vendredi 12 décembre : La température a dû descendre à zéro ce matin et le chauffage n’a pas fonctionné toute la nuit. Nous repartons, il fait soleil. Les kilomètres défilent, bientôt Barcelone, contournée rapidement. Dernier plein de gasoil, moins cher qu’en France et achat de fouet et de jambon cru pour déjeuner, dès que nous avons passé la frontière française. Nous essayons de joindre Julie et Michèle, en vain. Julie nous rappelle plus tard. Nous continuons, traversons Montpellier puis Arles. Nous passons chez Giraud, lui faire part des problèmes rencontrés avec sa cellule, nous convenons d’un rendez-vous en février. Dernière étape, difficile traversée de Marseille, de nuit, à la plus mauvaise heure et enfin Toulon. Déchargement de la voiture et retrouvaille, dans la nuit, avec Réglisse, bien grasse.      

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12 novembre 2008 3 12 /11 /novembre /2008 21:11

Dimanche 9 novembre : Ce matin ce sont les dizaines de cigognes, jacassant dans l’arbre au-dessus du Perroquet, qui président à notre réveil. Après avoir été avertis que le gouverneur ne veut pas que nous stationnions là, dans cette allée face à la résidence, nous partons en direction d’Oussouye. Je roule lentement, profitant du bel environnement de forêts et de rizières. Nous apprécions encore plus le calme et la douceur du paysage quand, après Brin, nous suivons une petite piste dont l’ocre se marie à la verdure. Nous passons Enampore, traversons des zones de rizières qui ne semblent pas toutes exploitées et arrêtons à Séléki, un de ces villages diola dont les cases sont éparpillées sous les grands fromagers aux allures de champignon atomique, les rôniers aux larges palmes, les manguiers à l’appréciable fraîcheur et les baobabs que je ne suis pas sûr de reconnaître tant ils portent de feuilles. Un jeune sollicité, nous conduit à une case dite à impluvium, car sa toiture de chaume, de forme circulaire, forme un entonnoir intérieur pour recueillir l’eau de pluie. Mais il s’agit d’une reconstruction pour accueillir des touristes et le béton n’en est pas absent. Nous réclamons de l’authentique ! Il nous fait alors rouler à travers le village et nous devons encore marcher pour en découvrir une, encore habitée. Le puits de lumière n’est pas bien grand mais il s’agit peut-être de la dernière case de ce type encore utilisée. Tout autour, sur les murs sont accrochés les ustensiles domestiques, récipients, paniers, vanneries, poteries noircis par le feu du foyer. A l’extérieur, les instruments aratoires, une basse-cour et un petit potager, protégés des prédateurs par une haie de tiges de rôniers épointés. Nous revenons sur nos pas et retrouvons le goudron jusqu’à Oussouye. Nous allons voir la production de potières dans l’espoir de retrouver ces maternités douloureuses en argile dont nous n’avons qu’un exemplaire en mauvais état mais les réalisations d’aujourd’hui n’ont plus rien à voir. Nous prenons la route (la piste ?) de Mlomp. Elle est en si mauvais état que nous devons rouler au pas sur les bas-côtés pour éviter les trous ! Petit marché au carrefour de Mlomp, sous trois beaux fromagers. Nous déjeunons sous un manguier, visités par la famille du voisin. Nous cherchons les cases à étages. Deux d’entre elles se dressent à proximité du plus bel exemple de fromager que l’on puisse trouver en Casamance. Il déroule les nervures de ses racines, tels des rubans de plus d’un mètre de haut. Dommage que l’espace entre elles soit devenu la poubelle (une des…) du village. Nous visitons l’une des cases sous la conduite imposée d’un jeune qui récite son texte. Elles sont exceptionnelles par l’épaisseur de leurs murs d’argile et, comme le nom l’indique par le fait d’avoir un étage. Nous allons en voir une autre qui, elle, a conservé un toit de chaume alors que les deux premières, comme toutes les autres maisons du village, ont des toits de tôles. La visite du musée est un prétexte pour extorquer quelques billets au touriste : une case en palmes de rônier dans laquelle ont été disposés quelques objets fort ruinés. Nous récompensons notre guide mais il ne semble pas satisfait ! Nous continuons jusqu’à Elinkine sur le même type de route. L’arrivée est décevante, la végétation est peu fournie et son seul intérêt est l’embarquement sur de grosses pirogues sénégalaises pour Karabane, le joli village de pêcheurs avec ses filets semble avoir disparu. Nous nous rafraîchissons avec un soda et je tente de me faire pardonner mon appartenance à la race humaine en donnant un biscuit à un malheureux singe attaché à l’extrémité d’une corde de moins d’un mètre. Retour par une bonne piste sur Oussouye et continuation vers le Cap Skirring. Nous ne retrouvons rien, une bourgade sale et poussiéreuse s’est développée aux portes des auberges et hôtels qui se bousculent. Nous allons jusqu’à Cabrousse puis revenons et poursuivons en direction de Diembéring sans jamais voir l’océan. La piste devient infernale, l’hivernage a creusé des ornières qui engloutiraient un porte-avion et il faut les négocier au pas ! Arrivés au bout, nous sommes sur le point de faire demi-tour quand un toubab nous interpelle, discute avec nous de Land Rover, il en a une avec une cellule Clémenson, il nous conseille de pousse jusqu’à Cachouane. La piste n’est pas mauvaise mais elle est si étroite que les buissons balaient les flancs de la voiture, parfois ce n’est qu’un sentier piétonnier et après la traversée d’un marigot, je me perds dans les figuiers. Nous finissons par arriver au village, sous les cocotiers, au bord d’un bolong, face à l’île de Karabane. Nous nous installons sous un baobab, au bord de l’eau et nous allons nous renseigner au campement pour y dîner éventuellement. C’est un havre pour les navigateurs, nous en rencontrons un couple, ancré là depuis des mois. Nous convenons de revenir dîner et nous retournons au camion où je me douche avant de rafraîchir l’intérieur avec le pastis de rigueur. Nous allons déguster un excellent et énorme poisson, genre dorade d’au moins deux kilos, avec une sauce succulente sur le riz. Le dessert, du coco râpé caramélisé, achève de nous convertir à la cuisine d’Aurélie, la métisse qui tient l’auberge, d’autant que les prix sont on ne peut plus compétitifs !

 

Lundi 10 novembre : La nuit a été presque fraîche et nous émergeons une heure plus tard que d’habitude. Aujourd’hui c’est le babil des anciens qui préside à notre réveil, il est vrai que nous sommes installés sous les arbres à palabre, certains ont apporté un fauteuil, ils y passeront la journée. Deux voiliers sont ancrés en face de nous, les oiseaux pépient, pas une ride sur l’eau, le grand calme ! Nous reprenons la piste, sans nous tromper cette fois et retrouvons à Diembéring, Michel, le Français rencontré hier. Il nous fait visiter son camping-car, nettement plus volumineux et confortable mais aussi plus lourd et gourmand. Il affirme passer très bien dans le sable, je demande à voir… Nous revenons en direction du Cap Skirring puis empruntons une piste ensablée qui finit par traverser les dunes couvertes de végétation et déboucher sur la plage. Déserte à perte de vue et tentante. Nous allons nous baigner, les vagues ne sont pas fortes et l’eau délicieuse. Marie qui a peur de se faire rouler revient s’asseoir sur la plage et m’attend tandis que je me laisse bercer par les rouleaux. Nous retournons à la voiture  et décidons, au vu des traces laissées sur le sable, de rejoindre le Cap Skirring en roulant sur la plage. Quelques kilomètres de plaisir sans difficulté, la marée est descendante, la plage large. Nous trouvons la sortie dans un village de pêcheurs, en passant entre les pirogues mais je ne sais trop où passer entre les étals de poissons mis à sécher et je roule sur des restes de filet de pêche qui s’enroule autour d’une roue. Deux pêcheurs me démontent la roue et avec un couteau coupent le « trouillon » de fils de nylon, suffisant pour piéger une baleine, à mon avis ! Nous retrouvons le goudron et reprenons la route de Ziguinchor. Marie veut faire un dernier détour pour le village de Diakène Wolof, au bout de quelques kilomètres d’une piste sablonneuse. Nous nous arrêtons sous les manguiers de la place du village et déjeunons là, salués par les enfants qui reviennent de l’école. Nous traversons le village pour nous rapprocher du bolong. Nous marchons quelques centaines de mètres sur une digue de coquilles d’huîtres, entre d’anciennes rizières, envasées à marée basse, et des mangroves qui découvrent leurs racines. Nous arrêtons au bord du bolong et retournons au camion, écrasés de chaleur. Nous regagnons Ziguinchor, trouvons enfin la librairie ouverte mais les journaux datent de plus d’une semaine, l’avion n’est pas arrivé… Passage au cybercafé, un message d’Annie Fantino. Nous allons ensuite au marché St Maur, peu animé en cette fin de journée, pour acheter des citrons et des tomates puis au marché artisanal, ramassis d’horreurs dignes de la gente touristique qui en redemande. Marie cherche un boubou et ne le trouve pas… Passage à l’Alliance Française, dans un beau jardin fleuri, un bâtiment en forme de case à impluvium mais décoré trop lourdement. Nous n’en verrons que l’extérieur et n’apercevrons que l’entrée car il faut payer pour le visiter ! Nous quittons Ziguinchor par le pont qui enjambe le large fleuve Casamance. L’autre côté est une étendue plate à demi inondée, couverte de palétuviers que nous traversons sur une route pavée, en partie submergée. Nous roulons jusqu’à Bignona. Des soldats en arme, sont postés à chaque intersection de pistes et dans chaque village. Déjà, nous avions croisé des patrouilles avec des mitrailleuses sur la route du Cap Skirring, plus inquiétantes que rassurantes. Nous voulons nous installer à la limite d’un quartier en construction mais l’afflux des gosses piailleurs et le conseil d’un ancien militaire qui juge l’endroit peu sûr, nous font déménager pour une cour d’ancienne caserne encore habitée par des militaires démobilisés. Nous y prenons le désormais traditionnel pastis en guise de remontant.

 

Mardi 11 novembre : Les anciens militaires ont été discrets et la nuit fut paisible. Nous reprenons la route, militairement gardée, ce qui ne manque pas de nous impressionner, soldats en faction dans chaque village, à chaque carrefour, postes protégés par des sacs de sable et automitrailleuse en batterie ! La route est relativement bonne, quelques nids de poule mais rien en comparaison de ce qui nous attend. Nous voici au poste frontière gambien, la route devient piste et piste défoncée. Les formalités d’entrée sont tarifées : mille francs CFA le coup de tampon plus quinze mille francs CFA pour la douane pour le passage de la voiture ! Mais avec un reçu ! Je tente de négocier, demande à être reçu par le chef des douanes qui ne veut rien savoir… Nous repartons furieux, cahotons dans les ornières jusqu’au ferry sur la Gambie. Là, j’apprends que les billets sont en vente deux kilomètres avant… Demi-tour, achat des tickets et retour dans la queue. Nouveau coup de tampon, nouveau billet de mille francs ! Le policier me propose une « négociation » qui nous permettrait de passer plus vite. Je refuse, ce ne sera pas le cas de tous… Longue attente sous un soleil impitoyable, sollicités par des vendeurs de cigarettes, de boissons fraîches (je ne résiste pas), de tissus pagne (Marie ne résiste pas). Un seul ferry est en fonctionnement et son chargement demande de savantes manœuvres qui ralentissent le temps d’une rotation. Trois heures plus tard, nous sommes en bonne position pour embarquer mais des « prioritaires » nous passent devant et il s’avère que le bac est trop chargé ; l’un des camions déjà monté, doit redescendre, dans une manœuvre dont la complexité n’échappe à aucun des spectateurs, ils ne manquent pas de donner leur avis et d’aider à guider le chauffeur qui sort ainsi en travers du bac. Je dois donc reculer, recevant des ordres contradictoires et sur un ton fort peu aimable. Je fais part de mon très grand déplaisir à une « responsable » qui me jure devant Dieu que nous passerons sur le prochain ferry, parti entre temps… Une heure plus tard, nous montons effectivement les premiers et nous voyons enfin la côte septentrionale se rapprocher. Nous retrouvons la piste, dans le même état et des fonctionnaires de police, de douane et autres, mal définis, qui doivent être récompensés de leur zèle mais de ce côté-ci, les tarifs sont moindres, ils ne demandent que cinq cents francs par opération…Enfin, nous retrouvons le Sénégal. Contrôle frontalier, les policiers me demandent, à leur tour mille francs, sans reçu, pour apposer un tampon sur le passavant, j’ai le malheur de leur dire qu’ils sont comme les Gambiens, le papier disparaît dans les profondeurs d’un tiroir, les passeports sont épluchés et je reçois une leçon de morale, avant de récupérer le précieux papier, en payant bien entendu… Une riche journée africaine ! La route est ensuite si mauvaise qu’on roule sur une piste parallèle tracée dans les champs… Il est tard, hors de question d’arriver ce soir chez Jean-Paul et même à Kaolack, nous arrêtons dans un champ, à la sortie de Nioro du Rip, salués par les paysans sur leurs charrettes tirées par des ânes ou de petits chevaux.

Mercredi 12 novembre : Nuit fraîche et « gastriquement » difficile… Le pastis et les saucisses fumées peut-être ? Nous continuons en direction de Kaolack, la route est toujours aussi mauvaise et il est bien préférable de rouler sur la piste parallèle. Nous découvrons Kaolack (Crado lac disent certains !) de l’autre côté d’une vaste étendue d’eau dont j’avais oublié l’existence. Bien des lieux, des sensations, des mots oubliés me reviennent en mémoire, je « reconnais » le Sénégal même si, par beaucoup d’aspects, il me choque. Y avait-il autant d’ordures dans les rues, les routes étaient-elles en aussi mauvais état, les contrôles policiers aussi nombreux ? Nous rejoignons la route en provenance de Tambacounda donc du Mali et du reste de l’Afrique de l’Ouest ; le trafic, augmenté des taxis qui assurent le transport en commun en ville, est difficile. Nous trouvons sans peine le service des douanes où je fais prolonger le passavant de circulation de la voiture pour quinze jours, gratuitement à mon grand étonnement ! A côté se dressent les locaux de l’Alliance Française, leur architecte est le même que pour celle de Ziguinchor, même décoration abusivement colorée, évoquant une Afrique rêvée par un Européen, avec utilisation de fausses colonnes de Buren. Nous en effectuons la visite sous la conduite du directeur de la bibliothèque, Sénégalais courtois et pontifiant puis sous celle du Président, ancien professeur puis Censeur et enfin Proviseur du lycée de Kaolack ; son éloge des coopérants nous va droit au cœur… La première impression est défavorable, les locaux sont sombres, la peinture écaillée mais la salle de spectacle en plein air, le bar et le restaurant (provisoirement fermés ?) rendent le lieu convivial. Nous allons ensuite nous garer près du marché central. Nous en parcourons quelques allées, couvertes ou non. Le marché classique d’Afrique avec ses produits par secteurs : viande que l’agitation des vendeurs ne parvient pas à protéger des mouches, poissons en cours d’écaillage et à la fraîcheur douteuse, quincaillerie, articles plastiques, tissus et coiffeurs aux enseignes évocatrices. La route après Kaolack est globalement bonne bien que quelques trous viennent de temps en temps rappeler au conducteurs de se méfier. Paysage plat, champs à la terre sèche et baobabs verdoyants. Nous traversons M’bour, prenons la route de Saly, demandons « la Ferme de Saly », sans rien reconnaître des lieux, autrefois déserts, aujourd’hui consacrés au tourisme. Nous trouvons le gîte de Jean-Paul. Il n’est pas là, sa serveuse l’appelle, il nous fait donner un splendide appartement de la résidence fleurie qui jouxte le gîte, avec vue sur la mer, lit king size et un volume habitable comme nous n’en avions plus connu depuis un mois ! Nous donnons tout le linge sale à laver, mettons à jour le blog et je vais faire un tour dans la grande piscine à débordement, perdue dans les palmiers et les bougainvillées. A la nuit, nous descendons retrouver Jean-Paul, pas revu depuis trente ans. Il n’a pas changé, bedaine de bon vivant, grosse barbe blanchie certes et toujours grande gueule. Nous évoquons le temps passé, il est heureux de sa réussite et d’avoir participé à une forme de développement du Sénégal, du moins sur la Petite Côte. Nous dînons avec lui, d’un bon sauté de crevettes, poisson et calamars arrosé d’une bouteille de rosé, et avec Karima, une très sympathique jeune femme, discutant plus tard dans la nuit que nous ne l’avions fait depuis longtemps.

 

Jeudi 13 novembre : Mon groupe sanguin, comme d’habitude, au contraire de celui de Marie est du goût des moustiques ce qui écourte ma nuit et je dois attendre le jour pour exercer une extermination vengeresse. Nous allons prendre, tardivement, le petit déjeuner, Karima nous rejoint puis Jean-Paul. Nous passons la matinée à la piscine, l’eau est un peu fraîche mais le plaisir de nager entouré de fleurs de bougainvillées et de palmes de cocotiers ou de rôniers, le fait vite oublier. Annie, la femme de Jean-Paul vient nous y rejoindre et confie longuement à Marie ses soucis concernant les problèmes psychologiques de sa fille Sarah. Nous goûtons ensuite le jacuzzi sur la terrasse supérieure avant de déjeuner à la chambre. Sieste puis écriture des cartes postales avant d’aller voir la « ferme », l’ancien établissement, datant d’avant la construction du bâtiment moderne. Deux chevaux, trois pythons, huit singes, certains en liberté, et quelques tortues peuplent l’espace. Nous discutons avec Jean-Paul et Annie qui nous font visiter leur première case que nous trouvons plus agréable, plus africaine que l’appartement moderne. Nous leur montrons le camping-car puis allons prendre l’apéritif, pastis-gingembre de rigueur, rejoints par Sarah et Karima. Nous dînons tous ensemble de soles en papillote avec des pommes dauphines préparées par le cuisinier, suivies d’une glace au bissap arrosée de rhum. Bon repas mais nous aurions apprécié un hors d’œuvre ! Nous terminons la soirée chez Jean-Paul devant un cognac et admirons leur collection d’objets africains, un grand nombre de colliers en pâte de verre, des statuettes et une très belle natte mauritanienne !

 

Vendredi 14 novembre : Moins de moustiques cette nuit. Nous petit déjeunons encore tardivement, en compagnie de Karima puis nous partons avec notre voiture et la famille Di Folco dans la leur, pour La Somone. Nous traversons la nouvelle ville de Saly, entièrement consacrée au tourisme : hôtels, résidences, villas à vendre ou à louer, locations de quads, de buggies, supermarchés, boutiques d’artisanat ou d’ « art »… A La Somone, nous déposons Marie et les autres femmes, Jean Paul et moi allons nous garer plus loin, au bord de la lagune. Là, enfin, je retrouve un paysage connu, lieu de bien des pique-niques, presque inchangé, toute la lagune étant devenue zone protégée. Heureusement car tout autour, cela se construit et les bétonnières tournent à plein régime. L’hôtel-restaurant où nous avions nos habitudes est en reconstruction, agrandi, modernisé… Nous rejoignons les femmes assises sur la plage et revenons aux voitures en longeant la mangrove, peut être plus dense qu’autrefois mais où il est désormais interdit de se promener à pied. Nous avons rapporté quelques cram-cram aux douloureux piquants tenaces. Nous achetons des huîtres, pas de palétuviers mais issues d’un élevage importé. Nous revenons en roulant sur les bords de la lagune, les dépotoirs ne sont pas rares… Nous rentrons à Saly et allons prendre un verre, tous ensemble, dans un restaurant tenu par un européen sur la plage, près de deux vénérables baobabs, dans un décor de rochers et de pirogues. Nous restons déjeuner, les autres rentrent au gîte. Repas très moyen, beignets de calamars ramollis et poisson au curry avec une sauce toute prête. Nous repartons, rencontrons un 4x4 Toyota avec une cellule Azalaï, nous leur indiquons le campement de Jean-Paul et poursuivons en direction de Joal. La campagne est verte, les baobabs  feuillus et les mares couvertes de nénuphars. Longue traversée de Joal avant de parvenir à la passerelle de Fadiouth. Le syndicat des jeunes tente de nous imposer un piroguier et un guide mais nous refusons et partons en promenade à pied. Nous suivons la longue passerelle en bois qui nous fait passer sur l’île élevée sur une butte de coquillages, en passant au-dessus des étendues vaseuses, à marée basse. Le village a peu changé, toutes les maisons sont en parpaings et l’affluence des touristes a stimulé l’artisanat. Inutile de demander son chemin, il suffit de suivre les rues dans lesquelles sont exposées des coquillages, des statuettes et autres vanneries décorées de films plastiques, pour trouver l’autre passerelle qui permet d’accéder à la butte qui sert de cimetière. De là, nous apercevons les greniers sur pilotis dont le nombre a bien diminué, ceux qui restent ne sont plus là que pour les touristes. Du sommet de la colline, entre les croix, toutes identiques, nous avons une belle vue sur la mangrove, le village et les derniers greniers. Nous revenons en pirogue pour raccourcir le trajet puis rentrons à Saly. Je refais un plein d’eau puis je m’aperçois qu’une des roues est presque à plat. Le propriétaire de l’autre 4x4 avec un meilleur compresseur que le mien, m’aide à la regonfler mais en manoeuvrant j’ai heurté la belle voiture d’un Canadien. Je l’en avertis et nous échangeons nos adresses… C’est l’heure de l’apéritif, encore un pastis-gingembre ! Nous dînons tous ensemble, les huîtres sont un régal, le turbot, simplement frit est très quelconque mais Annie a préparé un sorbet au corossol et je retrouve avec grand plaisir des saveurs presque oubliées. Encore une soirée de discussion et de récits d’ « aventures » parfois cocasses avant d’aller nous coucher.

 

Samedi 15 novembre : Encore des moustiques cette nuit ! Je vais constater que la roue s’est dégonflée, je la remplace par la roue de secours, une grosse vis a percé l’enveloppe. Un vulcanisateur, pour mille cinq cents francs CFA, me la répare. Retour au gîte, nous libérons la chambre, petit déjeunons et essayons de faire nos adieux, mais il y a toujours un empêchement, visiter la villa voisine, échanger des renseignements sur des pistes du Maroc, discuter des avantages du GPS, régler la note, dire au revoir à Annie et Sarah… Ce n’est qu’à onze heures passées que nous nous mettons en route. Pas pour aller loin puisque nous commençons par faire des courses au supermarché de Saly. On y trouve de nombreux produits, charcuterie, fromages, crèmes, bières, alcools, etc… mais les prix, contrairement à ce qu’affirme Jean-Paul, ne sont pas moins élevés qu’en France du moins pour les produits importés. Cette abondance s’ explique par le nombre important de retraités occidentaux qui résident ici. Nous quittons enfin Saly, reprenons sur quelques kilomètres la route de Dakar puis bifurquons en direction de Popenguine. Le village s’est agrandi mais avant d’aller sur la plage, nous déjeunons dans le camion. Avant de descendre, un Sénégalais, de notre génération, vient nous faire la causette. Il est très conscient de la dégradation du village depuis le départ des coopérants français, il parle de nous inviter à un thié bou dièn mais nous déclinons, l’estomac déjà plein. Nous passons entre des maisons pour atteindre la plage et là, le voyage d’agrément se transforme en voyage d’enterrement. La plage est immonde, les paillotes ont été remplacées par des maisons, parfois à étages, en dur, construites sur le sable. Certaines n’ont pas résisté aux vagues, écroulées, brûlées par le sel, la station est un vrai cauchemar, j’en viens à souhaiter la venue d’un promoteur qui raserait tout cela et construirait une résidence fleurie ! Nous retrouvons la grande route, traversons au pas Rufisque et prenons la direction du lac Retba devenu Rose depuis le Paris-Dakar. Il s’y est installé un, encore modeste, complexe touristique avec promenades en quad, 4x4 ou camion dans le sable. Nous continuons pour chercher une auberge en nous lançant dans les dunes. Nous sommes encore à deux doigts de nous ensabler mais à force de manœuvres avant, arrière, petite, grande vitesse, blocage du différentiel, nous nous en sortons ouf ! Nous retrouvons une piste de coquillages et un campement qui nous envoie nous installer à côté de ses écuries. Nous apercevons de loin une belle bande de flamands roses hélas trop éloignés. Nous faisons une petite promenade sur les bords du lac avant d’attendre que la température baisse pour déguster un pastis sans gingembre cette fois ! Encore une invasion d’insectes qui parviennent à passer, nous ne savons comment. Ils nous énervent tous deux.

 

Dimanche 16 novembre : Nous quittons notre campement et faisons le tour du lac. Son sel est exploité, des hommes immergés à mi-poitrine, cassent la croûte de sel au fond du lac et la tamise. Nous reprenons la route, défoncée comme il se doit en dehors de la capitale, jusqu’à la grande route de Rufisque. Elle est heureusement partagée en deux par un muret de ciment et suffisamment large pour rouler sur deux voies. Les « cars rapides » se disputent la clientèle, s’arrêtent, démarrent à la demande,  sans prévenir. Nous atteignons la « Patte d’oie » méconnaissable, autoroute en construction, béton partout depuis Rufisque. Nous atteignons l’aéroport et de là, l’hôtel indiqué par Jean-Paul où, après méfiance au début, la patronne nous autorise à nous installer. Après avoir déjeuné dans le camion puis l’avoir soigneusement garé sous les arbres, nous partons. Nous arrêtons le premier taxi, convenons du prix et nous nous faisons conduire à l’embarcadère pour Gorée. Notre chauffeur rejoint la « Patte d’oie » puis suit la route de Hann, déserte en ce dimanche mais qui en semaine, doit être bien encombrée car les concessions automobiles et les petites entreprises s’y succèdent. Seul, le minaret de la Grande Mosquée est reconnaissable. Nous passons devant la gare, toujours aussi désuète et charmante. Notre taxi nous dépose devant la gare maritime de Gorée, un bâtiment nouveau pour nous. Nous ne sommes pas les seuls à nous y rendre… Nous attendons l’arrivée de la chaloupe devant un poste de télévision puis embarquons. Nous montons sur le pont supérieur. Dès le départ, un orchestre joue ! Nous découvrons que nous y allons le dernier jour du Festival de la Diaspora de Gorée ! Beaucoup de monde à bord, y compris des négro-américains, reconnaissables à leur look un peu tapageur, mi-africain, mi-américain. Dès l’appareillage, nous apercevons l’île, vaguement perdue dans la brume. Dakar s’estompe derrière nous, dans la même brume. Une demi-heure plus tard, nous doublons la Pointe des Batteries et accostons à côté de la petite plage. Nous allons demander à l’hostellerie du Chevalier de Boufflers une chambre. On nous donne la dernière, dans un bâtiment annexe, pas le grand luxe mais très correcte. Nous allons aussitôt nous promener. Nous retrouvons la maison d’Alain Marthot où nous avions dormi. Un bon nombre de maisons ont été restaurées, au minimum repeintes, d’autres continuent de tomber en ruines (pour combien de temps ?). Les rues ont été fleuries, partout des bougainvillées, des hibiscus, ont été plantés. Nous traversons la place principale que le festival monopolise et continuons en direction du musée de la Femme. Les rues avec leurs vieilles maisons colorées, aux balcons de bois et toits de tuiles, perdues dans la verdure, ont beaucoup de charme. L’afflux touristique a amené l’ouverture de boutiques de souvenirs ou l’installation d’ étals de colliers, paniers, boubous, mais cela reste supportable même si leur concentration au marché artisanal ou au pied de la colline, est désagréable. Nous visitons ce musée dans une ancienne maison coloniale, qui veut rendre hommage aux femmes africaines dans leurs activités traditionnelles, à travers des photos effacées et des objets courants. En face, la maison dite des Esclaves que nous visitons aussi. Elle a été restaurée et au-dessus des pièces où étaient emprisonnés les futurs américains, une grande salle présente une exposition sur l’esclavage atlantique, sans un mot sur la traite arabe ni la perpétuation de l’esclavage dans bon nombre de pays du Sahel. Belle maison avec son élégant escalier en fer à cheval et sa très symbolique porte ouvrant sur le grand large. Nous nous promenons ensuite au pied de la colline, passons devant l’église et envions les habitants des maisons restaurées, puis nous revenons sur la place devant la plage. De la lutte sénégalaise étant annoncée, nous allons nous asseoir dans l’assistance. Des lutteurs s’échauffent, trottinent, s’activent tandis qu’un animateur flatte les politiciens présents. Enfin les combats commencent. Deux lutteurs s’affrontent à grands gestes de chats, grattent le sable, cherchent à s’empoigner, se défient à demi accroupis. Ils sont encouragés par une troupe de tambourinaires et de griotes dans leurs plus beaux atours, couvertes de bijoux dorés. La tension monte, des employés qui démontent les structures du festival, s’interrompent pour venir danser devant les tam tam. Le maire de Gorée, un petit-fils de Senghor, fait un discours mais il n’a pas la verve de son grand-père. L’ambassadeur du Venezuela avec une casquette rouge, est remercié pour ses dons. Des femmes déguisées en signares, empruntées, traversent le terrain,. Les lutteurs qui ne sont pas dans l’arène s’échauffent, s’aspergent en attendant leur tour. Les griotes miment un combat puis chantent les louanges des vainqueurs. La fête se termine d’autant plus vite que la nuit est tombée, que la chaloupe embarque les derniers visiteurs et que les discours officiels n’intéressent plus personne. Nous retournons à la chambre puis allons dîner en terrasse au bord de l’eau, à ce mythique Chevalier de Boufflers. Nourriture honnête, crevettes sautées, brochettes de lotte et bouteille de blanc, à un prix qui nous paraît bien moindre qu’il y a trente ans. Nous goûtons la paix revenue dans l’île, à peine troublée par le ressac. Nous regagnons notre chambre ventilée pour une nuit sous la moustiquaire.

 

Lundi 17 novembre : Nous nous réveillons quand le jour commence à pénétrer difficilement entre les persiennes et se diffuse à travers la mousseline de la moustiquaire. Pendant que Marie se prépare, je vais me promener dans l’île fort paisible ; pas un Blanc, quelques adeptes du reggae, bonnets de laine aux couleurs de l’Ethiopie, tresses et forte odeur de ganja, finissent leur nuit en errant dans les rues, seules les ménagères sont déjà actives. Nous prenons le petit déjeuner dans la salle de l’ « hostellerie ». Gorée se réveille doucement, je monte sur la colline, les bana bana n’ont pas encore sorti leurs « œuvres d’art » et je peux jouir en paix de la vue sur les toits de tuiles de l’île. Nous nous acheminons lentement vers le quai pour y attendre la chaloupe. Petit pincement au cœur, je ne reviendrai probablement jamais ici, dans ce lieu à l’écart de la fureur de Dakar, où l’on doit pouvoir, avec un modeste pouvoir d’achat, vivre des jours tranquilles. A onze heures, nous débarquons à Dakar. Nous montons sur le plateau, jetons au passage un œil à l’Hôtel de ville, ancienne construction du temps de la colonie, pas franchement belle mais qui, avec les ans, a acquis un certain charme. Nous débouchons sur la place de l’Indépendance. Nous y reconnaissons certains bâtiments : Chambre de Commerce, Ministère des Affaires Etrangères, d’autres sont récents. Le centre est occupé par des sortes de bulles plastiques. La circulation est furieuse et le stationnement anarchique ne facilite pas la marche des piétons. Nous descendons au marché Kermel, reconstruit à l’identique après son incendie. On y trouve toujours, tous les produits : fruits et légumes, viandes, poissons, crevettes et crabes mais les échoppes des Vietnamiennes qui vendaient des nems et des banh cuon ont disparu. Je vais à la poste acheter des timbres et envoyer des cartes. Nous sommes très sollicités par les marchands de souvenirs, Marie achète un boubou, sans l’essayer, trois mille francs CFA pour un prix d’attaque de dix-sept mille francs CFA ! La loi de l’offre et de la demande déclare la vendeuse ! Nous retournons sur la place de l’Indépendance, passons devant l’hôtel Teranga devenu Sofitel puis je pars à la recherche de la galerie de David Mensah. Je parviens à la localiser, je le reconnais, lui me confond avec Michel Renaudeau ! Je retrouve Marie, nous allons dans un cybercafé, pas de nouvelles de Julie, Nicole et Yvette se sont manifestées, nous répondons à Michèle, Nicole et aux Fantino. Nous remontons la rue Félix Faure, les anciennes maisons coloniales ont presque toutes disparu, celles qui subsistent semblent incongrues, coincées entre deux immeubles de béton. Les trottoirs servent de parking et la rue est sillonnée de taxis et grosses 4x4 avec d’agressifs pare-buffles chromés. Nous déjeunons, comme nous en avions le désir, dans le joli patio envahi d’une flore tropicale, de l’hôtel Saint-Louis, une des dernières maisons coloniales du Plateau. Nous sommes déçus par le poisson farci qui ne correspond pas à ce que nous attendions. Ensuite, quart d’heure d’émotion : nous retrouvons l’immeuble du Ministère de l’Information où nous habitions. Nous nous renseignons, notre appartement est devenu le bureau du Ministre ! Nous y montons mais la secrétaire étant absente, nous ne pouvons y entrer, mais peut-être demain… Nous revenons par l’avenue Lamine Gueye dans le centre, passons acheter des cartes postales et « Libération » puis nous nous traînons jusqu’aux jardins du Centre culturel français. La longue bâtisse, ancienne maison coloniale n’a pas changé, le jardin est toujours agréable, l’adjonction d’un bar et d’un restaurant très fréquentés en fait un lieu de délassement dont nous profitons. Nous descendons l’avenue Ponty envahie jusque sur la chaussée par les bana bana, vendeurs de lunettes de soleil, cartes de téléphone et tee shirts. Des immeubles sont en cours de construction, des familles d’immigrants de fraîche date sont installées aux abords des chantiers, dans le plus complet dénuement. Nous retournons chez David Mensah. Sa galerie fait un peu fouillis, il ne semble pas trop s’en occuper, peu de beaux objets, les ibeji et autres statuettes me paraissent récentes, nous luis demandons le prix d’un kenté et de deux statuettes Ewé sans conclure. Nous affrétons un taxi pour retourner à l’hôtel où nous avons laissé la voiture. La corniche est méconnaissable, large, très fréquentée à cette heure, avec des tunnels qui évitent Soumbedioune. Nous ne retrouvons que les Mamelles comme points de repère. Des mosquées, commanditées par des pays du Golfe, sont sorties de terre, tels des champignons après la pluie, leurs minarets aux formes audacieuses pointent vers le ciel. Je vais acheter des œufs. Je dois faire tourner le moteur pour recharger la batterie puis je m’installe, pour le plus grand bonheur des moustiques, sur une table de la terrasse pour sauver les photos, taper la journée d’hier, dictée par Marie. Nous dînons puis je retourne taper celle d’aujourd’hui, entre deux furieux grattages des pieds, jambes, bras…

 

Mardi 18 novembre : Toute la nuit, nous nous battons avec les moustiques… Nous repartons en ville avec un taxi qui nous dépose à proximité du musée de l’IFAN. J’en avais gardé un souvenir calamiteux, avec traces de l’activité des termites. Elles ont disparu. Le rez-de-chaussée a été aménagé avec des mannequins pour reconstituer des cérémonies chez les principales ethnies de l’Afrique de l’Ouest, Senoufo, Bassari, Dogon, Gurunsi, commentées par des textes détaillés que j’aurais aimé retrouver dans un livre. Il nous ferait bon effet si les masques et statuettes exposées étaient mieux éclairées (celles qui sont placées devant des fenêtres, à contre-jour, sont  peu visibles) et si les vitrines étaient nettoyées de temps en temps… A l’étage, c’est la consternation. Des salles sont si peu éclairées qu’il est impossible de distinguer les objets éparpillés, et peut-être même pillés puisque des objets partis depuis plus d’un an pour une exposition en France, n’ont toujours pas regagné leur vitrine. Il s’y tient une exposition, à en croire un carton apposé sur un mur, sur la fécondité dans l’art africain. Les objets exposés sont enserrés dans d’étroites vitrines, disposés au hasard, perdus dans de trop grandes salles, sans aucun souci de ligne directrice. Dans un bâtiment annexe se tient une exposition d’artistes Sénégalais et Allemands, dans une salle claire, bien éclairée. Les œuvres, en majorité abstraites, nous paraissent sans le moindre intérêt et sur le livre d’or qu’on nous invite à remplir à la sortie, je suggère de permuter les deux lieux d’exposition… Nous marchons jusqu’à notre ancien immeuble, en passant devant l’ambassade des Etats-Unis qui, pour des raisons de sécurité, a fait barrer la rue ! Aujourd’hui, il n’est plus question de visiter notre ancien appartement ! Nous regardons nos mails dans le cybercafé du rez-de-chaussée, toujours rien de Julie, un message des Fantino qui nous invitent à nous rendre à leur ancienne adresse… Nous allons déjeuner près du Centre culturel, plats sénégalais tels le poulet yassa que nous n’avions pas encore goûté. Nous allons attendre une heure plus décente dans les jardins du Centre culturel en profitant des revues mises à la disposition des clients, puis nous marchons jusqu’à la Cour des Maures, faute de trouver un taxi qui connaisse l’endroit. Nous passons devant le marché Sandaga qui déborde dans les rues avoisinantes. Nous sommes pris en charge par un jeune qui, malgré nos rebuffades, ne nous lâche pas. Rien d’intéressant à la cour, des bijoux d’argent neufs et de fausses antiquités, les bracelets de pied mauritaniens sont désormais en aluminium ! Nous voyons de beaux fixés sous-verre, plus soigneusement peints que les anciens mais trop chers. Nous reprenons un taxi pour Soumbedioun. Nous arpentons les allées du centre artisanal, harcelés par les marchands, très répétitifs dans leurs arguments de vente et qui commencent à me saouler sérieusement. Marie visite consciencieusement chaque échoppe et achète, pour elle ou pour offrir, boubous, nappes, statuettes colon alors que je sèche sur pied ! Enfin nous rentrons à l’hôtel en taxi. Nous prenons aussitôt la voiture pour nous rendre aux Almadies. Le quartier est devenu recherché, belles villas, boutiques de luxe etc… A la pointe, les cafés où nous dégustions des accras en écoutant un joueur de kora, ont disparu, remplacés par des restaurants de classes variées. Nous prenons un verre dans celui qui est le plus en bordure de mer, avec vue sur les rochers et le phare puis, faute d’y trouver des oursins, nous allons dîner dans un autre, bien plus chic mais qui lui non plus n’a pas d’oursins ! Dîner de fruits de mer, huîtres, crevettes, pinces de crabe farcies avec une bouteille de blanc ordinaire, pour pas bien cher. Nous rentrons affronter les escadrilles de moustiques, garés sur le parking de l’hôtel. Comme la veille, je tape ces lignes dans la salle de déjeuner envahie de ces maudites bestioles.

suite dans Mauritanie - Sénégal 08 (4.- de Dakar à zagora)

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5 novembre 2008 3 05 /11 /novembre /2008 17:05

Mercredi 29 octobre : Nous hésitons sur la conduite à tenir. Nous lancer seuls sur la piste du Banc d’Arguin, attendre l’hypothétique passage d’autres 4x4 ou renoncer. Un Maure qui vient nous demander de l’aider à démarrer sa Land, un très ancien modèle, va nous tirer d’embarras. Avec le vent de sable qui s’est levé, sous un ciel couvert, il nous déconseille de nous aventurer seuls ou sans guide. Nous continuons donc sur le goudron, en direction de Nouakchott. Du sable tout autour de nous, de petites dunes que des filets ou des ébauches de plantations tentent de stabiliser. Le Sahel commence cent kilomètres avant la capitale. Les buissons d’épineux grossissent et deviennent plus nombreux, des touffes d’herbes tapissent le sol. L’arrivée en ville est évidemment marquée par de nouveaux contrôles : police, douane, gendarmerie, plus débonnaires qu’au Maroc et les gens sont tous gentils. Capitale sans grands immeubles, aucun n’a plus d’un étage à l‘exception de quelques-uns de prestige dans le centre. Nous trouvons assez facilement l’ambassade du Mali où il n’est pas trop tard pour déposer la demande de visa. Nous cherchons ensuite l’auberge Menata recommandée par des voyageurs. Nous la trouvons après avoir échappé à une tentative d’imposition d’une taxe sur l’éclairage public par des (faux ?) policiers. Nous stationnons dans la cour de l’auberge, en compagnie d’autres voyageurs. Nous discutons avec des Français qui avaient envisagé de suivre la piste de Tichit et Oualata mais qui ont renoncé. Nous tentons, en vain, de les faire changer d’avis et continuons de causer de voyages autour du monde, de pistes etc… Je vais rechercher les passeports en taxi puis je fais faire des photocopies des passeports pour les futurs contrôles. Le reste de l’après-midi se passe à causer, de nouveau, voyages, donner du linge à laver à la sympathique et mignonne aubergiste, passer au cybercafé, profiter de la douche chaude. Marie joue au jeu des « Sept familles » avec la gamine des Français et enfin nous dînons, riz aux calamars, à l’auberge en compagnie d’autres voyageurs et d’un couple d’aubergistes de Tombouctou qui me donnent bien envie d’aller revoir le Mali. La soirée se termine tard, en bonne compagnie d’autant plus de bonne humeur que l’aubergiste de Tombouctou a ouvert une bouteille d’alcool de prune…

 

Jeudi 30 octobre : Personne ne semble pressé ce matin, ceux qui partent pour le Mali traînent. Nous partons au marché avec un jeune garçon de l’auberge qui nous indique l’endroit où des femmes fabriquent des nattes décorées de fines lanières de cuir teintes, comme celle que nous avions rapportée d’Atar. Hélas, désormais les couleurs ne tiennent pas, partent sous le doigt et bavent sur les tiges de roseau. Les prix sont élevés et nous ne décidons rien. Notre guide nous entraîne ensuite dans le dédale du marché, principalement consacré à l‘habillement, toujours à la recherche de nattes. Nous n’en trouvons pas d’autres, quelques marchands d’artisanat vendent des coffres cloutés, décorés de plaques de cuivre mais ils n’ont pas la patine des anciens. Je vais faire des photos, abandonnant Marie, assise sur des marches, à la conversation de vendeurs de billets de loterie. Je monte au premier étage du bâtiment du marché et de là, je peux photographier à loisir les Maures en amples boubous bleus ou blancs brodés ou les élégantes venues choisir une nouvelle étoffe, fine et toujours colorée. Un pénible vent de sable soulève des particules qui irritent les yeux et opacifient l’air. A peine apercevons-nous les minarets de la nouvelle mosquée dite saoudienne. Nous revenons à pied, en passant par les deux librairies qui n’ont que fort peu de livres et certainement pas les deux Le Clézio que nous aurions aimé y trouver : « Désert » et « Gens des nuages ». Les journaux français datent déjà… Nous rentrons à l’auberge en luttant contre le vent et en traînant les pieds dans le sable des avenues, les rares trottoirs sont, soit en piteux état, soit recouverts de sable. Nous déjeunons rapidement dans le camion, plus simple que de tout sortir sur les tables du jardin… Nous repartons ensuite en taxi jusqu’au Musée National. Un cube construit par les Chinois ce qu’indiquent les portes avec des idéogrammes. Une section retrace la préhistoire puis l’histoire du pays avec quelques objets sous des vitrines et des panneaux explicatifs. Ceux consacrés à Tichit et Oualata nous intéressent particulièrement… A l’étage, une section ethnographique avec des objets et des maquettes, belles nattes, comme celle que nous aimerions trouver mais les bijoux sont très décevants. Nous repartons en taxi pour le port de pêche, assez éloigné de la ville. Des bâtiments modernes hébergent le marché, des chambres froides et des administrations. Sur la plage s’alignent des centaines de pirogues, des petites mais aussi de très grandes, capables d’affronter la haute mer, tristement rendues célèbres dans les journaux télévisés par leurs traversées tragiques en direction des Canaries, trop lourdement chargées d’immigrants. Toutes sont peintes, décorées à l’identique de celles du Sénégal, ce sont d’ailleurs des pêcheurs originaires du Sénégal qui les montent. Leurs proues pointées vers l’océan  hérissent le rivage telle une armée de chevaliers moyenâgeux avant la charge, des étendards claquent dans le vent, par-dessus. Nous assistons au retour de quelques-unes avec le débarquement des prises aussitôt vendues au marché, soles, lottes et courbines, un très gros poisson semblable au capitaine. La remontée des pirogues se fait par une lente reptation avec pivotements à répétition comme nous l’avions si souvent vu faire à Kayar ou à Yoff. Je suis pris à partie par un des pêcheurs pour avoir pris une photo sans lui en avoir demandé la permission, prise de bec prétexte à une demande d’argent aussitôt repoussée…   Nous nous faisons ramener, toujours en taxi, ceux qui attendaient au port sont sans doute les plus délabrés qui se puissent trouver à Nouakchott, en Mauritanie, en Afrique, voire dans le monde, difficile d’imaginer engin roulant aussi éloigné de ce à quoi il devait ressembler en sortant de la chaîne de montage ! Nous allons revoir des nattes chez des marchands d’ « antiquités ». Aucune ne trouve grâce, nous attendrons, soit de trouver en cours de route, soit en repassant à Nouakchott. Je vais acheter un « Libération » qui date de trois jours puis nous rentrons à l‘auberge. Je branche le chargeur de batterie pour essayer de redonner un peu de vigueur à celle de la cellule qui fait pâle figure… Puis nous ressortons pour aller dîner dans un restaurant indiqué. La salle étant plutôt sinistre, toile cirée sur les tables, fresques « primitives », presque trop, photographies « exotiques » de montagnes enneigées et de lagons ombragés de cocotiers, nous préférons  nous installer dans le jardin, faiblement éclairé par des néons blafards. Nous sommes les seuls clients à goûter le riz aux keftas et les brochettes de poisson, nourriture honnête et copieuse qui est avalée avec de grandes rasades d’eau, faute de toute boisson alcoolisée. Retour au camion pour une soirée de veille de jour de repos, donc animée dans le voisinage par des chants…

 

Vendredi 31 octobre : Les autres hôtes de l’auberge sont prêts à partir de bonne heure, nous serons les derniers après avoir refait le plein d’eau, vidé les toilettes et réglé la note. Aujourd’hui vendredi, jour de repos, la ville est peu animée et nous en profitons pour sortir rapidement de Nouakchott, après un plein de gasoil que nous retrouvons à un tarif presque européen. La route, étroite, traverse un paysage de belles dunes successivement blanches, blondes ou rouges, parsemées d’épineux. Boutilimit, comme les autres villes traversées, n’est qu’une rue défoncée, crasseuse, couverte de sacs plastiques et autres papiers jetés au sol. Un vent de sable souffle depuis ce matin et brouille l’atmosphère. Le sable disparaît ensuite partiellement, en approchant d’Aleg, sous une végétation plus abondante et une herbe rase et éparse. Des mares, restes des dernières pluies de l’hivernage, ont permis de sédentariser (provisoirement ?) des éleveurs qui ont planté leurs tentes de toile, carrées, à proximité des champs ou des troupeaux de bœufs, de chameaux, de chèvres. Ces animaux divaguent et leurs douloureuses rencontres avec des camions ou des véhicules lancés à grande vitesse, se soldent par de nombreux cadavres sur le bas-côté. Nous hésitons encore sur la direction à prendre mais finissons par renoncer à poursuivre en direction de Tidjikdja, trop peu sûrs de trouver un moyen de nous rendre à Tichit. Nous poursuivons donc sur Kiffa, mais je tire franchement la gueule. Avoir un 4x4 et ne rouler que sur du goudron, dormir dans des campings et bientôt rouler en climatisé ! Nous repassons la passe de Diouk,  où en 1975, dans notre virée au Tagant, nous avions déjà fait un voyage raté, l’oasis est plantée de beaux et gros palmiers doum dont les troncs se ramifient comme les branches d’un chandelier. Je ne reconnais rien, les villages me paraissent plus proches qu’alors et plus importants, peut être la sédentarisation a-t-elle fixé des populations en bordure de la route goudronnée. Les anciens abris en bois couverts de tiges de mil sont désormais remplacés par des constructions en parpaings de béton et les cases sont devenues des cubes grossiers, avec une porte métallique. A chaque contrôle de gendarmerie, nous gagnons du temps en distribuant des photocopies des passeports, nous allons bientôt en manquer… Faute de trouver une oasis pour passer la nuit, Marie ne veut pas s’arrêter en pleine brousse, nous finissons par atteindre Kiffa où nous trouvons à l’entrée un camping. Nous nous y installons et commandons un dîner avec du poulet et des frites. Nous y retrouvons les aubergistes de Tombouctou et passons la soirée avec eux, encore en parlant de voyages !

 

Samedi 1er novembre : Les gosses de l’école coranique, toute proche, ont commencé de très bonne heure, dans la nuit, à psalmodier à tue-tête des versets du Coran et nous ont donc réveillés. Nous discutons encore avec les « aubergistes » puis partons. J’arrête dans Kiffa pour refaire des photocopies des passeports à distribuer, nous les aurons presque toutes données le soir ! J’achète du pain puis nous allons rapidement nous promener dans les rues qui composent le marché. Elles sont particulièrement crasseuses ! Tout le monde jette par terre emballages plastiques, papiers, cartons, vieilles chaussures et tout objet non récupérable. Ces déchets remplacent le revêtement disparu dès l’entrée de la ville. Toujours une population noire en majorité, les femmes leurs voiles aux couleurs vives, les jeunes ont aussi souvent des lunettes de soleil, et les hommes ont disparu sous leurs boubous et chéches, on en voit encore moins que chez des Iraniennes intégristes ! Nous roulons en direction d’ Ayoûn el ‘Atroûs dans une plaine caractéristique du Sahel, couverte d’acacias et d’autres épineux qui font le régal des dromadaires et des chèvres ; les bœufs et les rares chevaux préfèrent les tiges jaunies des graminées sauvages qui couvrent le sol. Ayoûn el ‘Atroûs n’est pas plus attrayante que Kiffa mais elle est située dans un joli cadre de roches érodées dignes du Hoggar ou du Tassili. Quelques kilomètres de tôle ondulée avant de retrouver un bon goudron. Timbedra, toutes proportions gardées et en faisant abstraction des carcasses particulièrement pourries des véhicules échoués ici, serait presque coquette, le goudron parvient presque à résister à l’envahissement du sable et des détritus, ces derniers sont d’ailleurs en bien moins grand nombre que dans les villes précédentes. Nous pouvons observer les différents stades de l’évolution de la sédentarisation. A la tente se substitue un abri de bois et de paille puis il est construit sur une base bétonnée, par la suite les murs en pignon sont élevés en dur et enfin les deux derniers murs sont à leur tour montés en parpaings et percés d’ouvertures. Nous déjeunons en apprécions la dernière bière, à quand la prochaine ? Avant Nema, des maisons sont bâties en pierres en jouant sur la couleur de celles-ci, des motifs apparaissent sur les façades. Les seuls authentiques khaïma tissées en poils de chameaux, brunes, vues depuis le début, sont à l’entrée de Nema. Nous voici au bout du goudron. De là des pistes mènent à Tombouctou (si seulement nous pouvions y rencontrer d’autres « aventuriers » prêts à se lancer dans cette direction !) et Oualata. Le centre administratif est minable, en arrière  se trouvent le ou les villages traditionnels, le long de l’oued qu’une bonne crue permettrait de nettoyer… Nous cherchons le camping, nous nous le faisons indiquer, sillonnons entre les murs des anciennes maisons et finissons par le trouver au sommet d’une falaise, sur la route de Oualata. Les prétentions tarifaires nous en chassent aussitôt ! Nous redescendons dans le bourg. Je vais nous faire enregistrer au commissariat. Son unique préposé est occupé à sortir sa télévision crachotante à l’extérieur pour suivre les dernières péripéties de la campagne présidentielle américaine. L’intérieur du commissariat ne comporte que deux ou trois nattes usagées… Il note consciencieusement toutes nos références et nous souhaite la bienvenue, sans réclamer un cadeau, au contraire de nombre de ses collègues sur la route… Nous ne savons trop où nous poser et retournons au poste de police à l’entrée de la ville où nous serons tranquille.

 

Dimanche 2 novembre : Le policier du poste de contrôle vient s’enquérir de notre bien-être cette nuit et quémande un « petit cadeau » que nous lui refusons… Nous allons refaire un plein de gasoil, de plus en plus cher en s’éloignant de Nouakchott. A l’épicerie, je ne trouve que des mandarines et du pain, pas de tomates sauf en boîtes ! Nous prenons la piste de Oualata, celle qui monte sur le dhar par une rude côte puis continue dans la brousse. Enfin la brousse ! Une piste, deux rails creusés par les taxis-brousse qui font le transport, des ornières pas trop profondes pour la Land Rover, qui serpente dans un paysage typique de la bordure nord du Sahel. Je tiens un honnête quarante km/h pendant deux bonnes heures, ne croisant que deux voitures chargées de passagers en surnombre et des troupeaux de vaches qu’accompagnent leurs bergers sur leurs dromadaires. Soudain la piste dévale le dhar, et plonge sur un versant très ensablé, vers la plaine. Grâce à l’élan et à la descente, nous franchissons sans difficulté le passage mais la remontée risque d’être plus problématique… Dans la plaine, à un puits profond d’une bonne centaine de mètres, à en croire la longueur de la corde que tirent des chameaux pour remonter des délous qui déversent des litres d’eau dans les abreuvoirs, sont rassemblés des troupeaux de chameaux et de moutons. Plus loin, nous croisons une caravane, deux des caravaniers à tête de brigands nous demandent de l’eau et des allumettes, ils ont aussi des vues sur mes lunettes mais je les défends ! Beaucoup plus de sable maintenant mais la voiture passe tant qu’il y a des ornières. La traversée d’une vaste étendue de sable pulvérulent où les pistes se partagent en autant de traces que de véhicules qui y sont passés se révèle plus délicate mais finit par se négocier malgré de sérieuses frayeurs. Je n’ai jamais été aussi content d’avoir une Land Rover et j’imagine les problèmes que nous aurions eus avec la Méhari ou même la VW. Plus tôt que nous ne le pensions, nous arrivons à Oualata. La ville est au pied d’une falaise et ses maisons ocre rouge se confondent avec la montagne. Après un passage à la brigade de gendarmerie pour nous enregistrer, nous cherchons le camping, il est fermé, il faut aller chercher la clé. Nous décidons alors de dormir dans une auberge de la vieille ville, dans une maison traditionnelle. Elle est superbe ! Le portail avec ses banquettes extérieures pour se reposer et discuter est encadré et surmonté de dessins colorés en forme de croix mais le plus beau est à l’intérieur.  Sur les deux cours donnent des pièces dont l’encadrement est décoré d’entrelacs blancs sur l’argile rouge des murs, ils forment des dessins ésotériques dont plus personne n’est capable d’en donner la signification. Regardés de près, on discerne une forme féminine qui combinée avec trois autres, forme une croix ou, avec deux, le décor des frontons des portes. D’autres fresques en forme de croix ou de porte sont tracés sur les murs. Les chambres sont également décorées, tous les murs sont recouverts de ces dessins, y compris le pilier central qui supporte une toiture de branchages recouverts de terre. En montant sur les toits, on découvre d’autres maisons et donc d’autres fresques dont le blanc tranche sur le rouge des murs. Après nous être mis d’accord sur le prix de la chambre, encore un pénible marchandage pour faire coïncider les habituelles exigences tout à fait irréalistes et nos possibilités financières, nous tentons de faire une sieste mais la chaleur est telle et les mouches si agressives, que nous sommes presque contents de ressortir ; une douche ne me rafraîchit qu’un trop bref instant. Nous allons vagabonder dans l’ancienne ville, sur les flancs du dhar, au-dessus de la ville dite nouvelle qui ne se distingue de la vieille que par le nombre plus réduit de ruines. En effet, beaucoup des maisons traditionnelles se sont écroulées sous l’action des rares pluies ou ont été abandonnées par leurs occupants. Nous apercevons depuis les portes entrouvertes des intérieurs splendides, pénétrons parfois, à l’invite des occupants dans des cours où nous retrouvons les mêmes dessins sur les murs et les encadrements de portes, fenêtres, niches, parfois autour des arcades de la cour. Malheureusement les anciennes portes de bois couverts de gros clous métalliques sont souvent remplacées par d’horribles portes métalliques. Un jeune épicier nous guide à la bibliothèque. Les précieux manuscrits, des Corans et des textes divers, vieux de plusieurs siècles, souvenirs du temps où Oualata était une riche cité, ont été collectés et placés dans des classeurs. Il nous en montre plusieurs mais seuls un ou deux sont enluminés. Par contre les bâtiments adjacents sont de superbes exemples de l’art décoratif de la ville. Nous passons devant la mosquée et son minaret de plan carré, assez lourds. Nous terminons par une visite à une potière qui réalise des modèles réduits de maisons locales qu’elle a la prétention de vendre très cher puis nous rentrons à l’auberge, « à la fraîche », quand la sueur ne nous coule plus dans les yeux. Nous nous installons sur des banquettes et des nattes, dans la cour. Je reporte les photos sur l’ordinateur et commence à taper le journal en attendant le coucher du soleil. Nous nous offrons alors les dernières gouttes de la bouteille de pastis qui ont un goût de trop peu. A quand le prochain ? L’aubergiste nous apporte le dîner que nous avions commandé : des pigeons farcis aux dattes, servis avec de la graine de couscous. Ils sont gros comme des cailles et les manger dans le noir, avec les doigts, sans couteau, ne permet guère de vraiment les apprécier. Notre hôte nous sert ensuite les trois verres traditionnels de thé à la menthe tandis que nous pouvons contempler un magnifique ciel étoilé. Nous regagnons la chambre, une fournaise qu’un ventilateur peine à rendre supportable. 

 

Lundi 3 novembre : Je ne parviens pas à m’endormir, je transpire sur le lit. Au milieu de la nuit je me transporte sur un lit dans la cour, rafraîchi par le vent du désert, contemplant les archipels des étoiles plus lumineuses que n’importe où ailleurs. Je regagne la chambre quand il y fait moins chaud et j’attends le jour. Au matin, je profite encore du lit dans la cour pour écouter les interrogations roucoulantes des pigeons, étonnés de la disparition de deux de leurs copains depuis la veille… Nous prenons le petit déjeuner dans le camion. Notre épicier de la veille arrive avec sa valise et un sac. Nous avons convenu de l’emmener à Nema, il dit connaître la route qui nous évitera la remontée dans le sable sur la falaise. Il ne veut pas poser ses fesses sur sa valise, elle contient des livres saints ! Nous repartons par la même piste que la veille, retraversons la zone de sable mou et parvenons au puits où il doit bien constater qu’il ne sait pas où est la route… Après avoir été sur le point de nous ensabler, retour à Oualata, nous sommes furieux, nous avons perdu une heure et roulé plus de trente-cinq kilomètres dans le sable pour rien… Il trouve un guide dont nous devons partager la rémunération et nous voilà repartis. La piste contourne le dhar, très ensablée au début, les traces sont recouvertes par le vent de sable et la voiture peine mais elle passe. Ensuite la piste s’améliore et devient très roulante, avec des tronçons où je tiens le quatre-vingts km/h. Nous rencontrons quelques troupeaux de moutons, de chameaux et d’ânes, frères libres de ceux qui, en ville, placides, les yeux tendres, subissent mille avanies de la part des conducteurs de charrette. Nous nous débarrassons de nos « guides » à Nema et reprenons le goudron. Alors que nous sommes arrêtés pour déjeuner, un automobiliste en grand manque, vient nous demander du « pinard », il repart déçu ! Longue après-midi, fatigante, pour retourner à Ayoûn el ‘Atroûs et de là piquer au Sud sur encore une centaine de kilomètres, en direction du Mali sur une bonne route goudronnée, récente mais déjà en partie dégradée. Nous arrêtons pour la nuit à l’entrée de Koubeni, à côté des tentes des éleveurs, installés pour la période de l’hivernage. Des centaines de minuscules insectes ont franchi la barrière des moustiquaires et folâtrent autour des lumières, éventuellement dans nos cheveux, sur notre peau luisante de sueur et ce jusqu’à ce que nous éteignions.

 

Mardi 4 novembre : Au réveil, les bestioles sont parties se coucher… Nous allons accomplir, rapidement, les formalités de douane puis, un peu plus loin, de police, pour sortir de Mauritanie. Dès l’entrée au Mali, tout change ! Nous ne sommes plus des Nasrani mais des toubabou, on ne nous classe plus sur notre supposée religion mais sur notre indéniable couleur de peau. Nous sommes accueillis à la police, par de grands gaillards sympathiques, doués du sens de l’humour. A la radio, une griotte chante en s’accompagnant à la kora. Nous réglons les problèmes de douane, d’assurance et de change, nous retrouvons le franc C.F.A. qui correspond aux anciens francs, ce qui nous facilitera les estimations de prix (Je pense à Michèle qui n’aurait ici, pas de problèmes de conversion…). Et puis c’est le Sahel vert ! L’herbe est verte, les arbres sont de vrais arbres, pas de ces épineux rebutants mais des arbres avec des feuilles et même des fruits, des papayers, des rôniers, des manguiers (le climatiseur de l’Afrique !). Les maisons sont en banco, de leurs murs dépassent les poutres du toit. A Nioro je vais au marché, un vrai marché africain, des femmes vendent des petits tas de citrons verts, de goyaves, de piments, à même le sol, sur les étals des morceaux de viande découpés à la machette et des poissons pêchés il y a belle lurette et séchés. Le plastique n’a pas encore tout envahi et des calebasses avec un couvercle tressé, se voient encore. Je cherche de la bière. Je me fais conduire dans un bouge, accolé à une caserne. Trois clients, amateurs de boissons fortes sont accoudés au comptoir et dégustent en connaisseurs des bières. Je ne les distingue que difficilement dans la pénombre de ce lieu de perdition, tant les murs sont sombres et l’éclairage tamisé. Derrière le zinc, sur l’étagère, une bouteille de pastis sérieusement entamée et du vin en cubi-carton. Vu les prix, je ne fais pas affaire et nous repartons en direction de Kayes.  Des bergers peuls, le sarouel relevé au-dessus du genou, des chèches sombres enroulés sur la tête pour se protéger du feu solaire, secs,  sans le moindre cholestérol,  les bras nonchalamment accrochés sur leur bâton en travers de leurs épaules, leur donnant ainsi des airs d’épouvantails, conduisent aux mares de grands troupeaux de douces vaches à la robe claire et aux immenses cornes. Je crois voir s’animer les peintures rupestres du Tassili. De magnifiques baobabs semblent, la tête à l’envers, avoir accroché leurs racines au ciel, des pains de singe en pendent. La route, goudronnée, est bonne, quoique les camions de toute l’Afrique de l’Ouest qui acheminent le trafic vers le port de Dakar aient commencé à creuser des rails dans la chaussée. Une brume de chaleur que renforcent des feux de brousse, nous dissimule les lointains du paysage, notamment dans une région de collines encore verdoyantes. Je reprends du gasoil, plus cher qu’en Mauritanie mais dont le prix diminue en se rapprochant de Dakar… Nous parvenons en fin d’après-midi à Kayes. Une ville à laquelle sont associés bien des souvenirs de voyages passés… La poussière, la brume la rendent irréelle. Je trouve de la bière chez un boulanger puis une inespérée bouteille de pastis et enfin un cybercafé. Messages de Julie et de Michèle auxquels nous répondons et de Di Folco, prévenu de notre arrivée. Nous nous dépêchons de sortir de la ville avant la nuit et sortons de la route pour nous installer au milieu de champs de mil. Nous apprécions le pastis malgré une nouvelle invasion d’insectes, décidemment amateurs de chair blanche !

Mercredi 5 novembre : Nous repartons alors que le soleil commence à taper fort. Nous traversons de nouveau une belle forêt de baobabs, jusqu’à la frontière. Les formalités sont très vite expédiées côté malien puis nous franchissons la Falémé encore très en eau, ce qui m’inquiète pour la traversée des gués dans le parc du Niokolo-Koba et notamment pour rejoindre directement la Casamance. J’apprends par la télévision  du poste de douane sénégalais, la victoire d’Obama aux élections américaines. Il faut aller au commissariat pour les formalités de police, les rues sont complètement défoncées et ici, comme au Mali ou en Mauritanie, le ramassage des ordures ménagères ne semble pas être un souci pour la municipalité… Nous continuons en direction de Tambacounda, en suivant la voie ferrée. Au Sénégal, les baobabs sont en fleurs, du moins les jeunes pousses, de belles fleurs roses, du plus bel effet dans la brousse. La route goudronnée comporte d’inquiétants nids de poule, à la sortie de Kidira, mais s’améliore ensuite. Contrairement au Mali où nous n’avons rencontré aucun contrôle de gendarmerie sur la route, dans certains villages, de nonchalants gendarmes exercent leur autorité pour masquer leur curiosité. Le dialogue est, à peu de variantes près, le suivant : 

« - Bonjour, comment ça va ?

-          Bien merci et vous ?

-          Ça va bien merci.

-          Et la famille ça va ?

-          Oui, ça va.

-          Et les enfants ?

-          Ils vont bien, merci.

-          Et le travail, ça marche ?

-          On s’accroche… »

Sans doute est-ce à son fauteuil qu’il s’accroche, ce gendarme chenu qui passe ses journées à l’ombre des manguiers, arrêtant une voiture toutes les deux heures… Nous nous arrêtons sous un baobab pour déjeuner et renouant avec une antique tradition locale des coloniaux et assimilés, nous dégustons un pastis bien glacé, « pour nous rafraîchir ! ». Nous mettons au point le texte que nous allons mettre dans le blog avant de repartir. Arrivée dans Tambacounda, nous faisons connaissance avec une chaussée qui n’a pas été refaite depuis des décennies. Les bas- côtés non asphaltés sont presque meilleurs que la route ! Je change dans une banque, les billets partent vite, la vie est chère au Sénégal. Nous le constatons à la pompe où le litre de gas oil est à un euro ! Nous mettons à jour le blog, dans un cybercafé, pas de messages, nous lisons les commentaires sur l’élection d’Obama avant de nous mettre en quête d’une épicerie un peu fournie. Nous ne trouverons que du jus d’orange et des fruits, pas de bière sauf dans les bars et pas de yaourts pour Marie ! Nous allons nous garer à la sortie de la ville, devant une mission catholique, en attendant l’heure de dîner au restaurant. Nous allons « Chez Francis », un bouge, genre « maquis ». Une salle sombre avec un bar à l’ancienne, garni de bouteilles de pastis, whisky et gin, un jardin dans lequel nous nous installons, à égale distance de la télévision qui fait ses gros titres sur l’élection d’Obama, sur les réactions du président sénégalais Abdoulaye Wade dont on nous détaille toutes les demandes d’interviews de la part des médias étrangers, et d’un unique tube au néon qui diffuse une insuffisante lumière blafarde. La clientèle est exclusivement mâle et certainement pas rigoureusement musulmane. A la table voisine, un amoureux éméché explique ses déboires à un consolateur qui lui affirme doctement que : « L’amour n’a pas de prix » et le lui répète à plusieurs reprises pour bien l’en convaincre, tout en lorgnant l’hétaïre qui épluche les oignons, un œil sur Obama. Nous dînons d’un pseudo chawarma et d’un demi poulet dit « bicyclette », sans doute parce qu’il n’y a que les rayons… Mais la bière est glacée et c’est le principal. Nous rentrons dormir à la mission, une sœur nous ayant proposé de nous installer dans leur verger.

 

Jeudi 6 novembre : Nous avons dormi au calme et si les élèves des sœurs sont curieux au matin, la cloche qui les appelle en classe, nous en débarrasse vite. Nous refaisons un plein d’eau et prenons la route du parc du Niokolo Koba. Nous traversons des villages qui ne semblent pas avoir changé, des cases en banco, couvertes de paille, formant des « concessions » familiales. Seule nouveauté, seule construction en « dur » : la mosquée, omniprésente. Au bout d’une bonne heure de route, nous sommes à l’entrée du parc. Nous apprenons alors que très peu de pistes sont ouvertes, que les herbes n’ont pas été encore brûlées et que les eaux de la Gambie étant encore très hautes, il n’est absolument pas question de franchir le gué de la Koulountou qui nous aurait permis de rejoindre la Casamance. Il semblerait que notre voyage souffre d’un certain manque de préparation ! Nous décidons de ne passer que la journée dans le parc et nous embarquons un guide devenu obligatoire. Nous ne distinguons rien de la brousse. Dans les passages de savane, les hautes herbes ôtent tout espoir d’apercevoir quoi que ce soit et dans les forêts, les mares sont encore si nombreuses que les animaux sont dispersés dans tout le parc. Néanmoins nous avons la chance de faire peur à un phacochère qui fuit devant nous en suivant la piste, plus loin ce sont de beaux singes, des patas, à longue queue qui nous regardent de leurs arbres, indifférents, et des oiseaux, dont plusieurs variétés de calao. Et les heures passent à rouler lentement, la voiture taillant son chemin dans une végétation très envahissante, une odeur de menthe sauvage monte des herbes que nous écrasons. Nous aurons encore la vision de deux cobs dans les taillis. J’avais oublié combien la végétation est belle dans le parc, de majestueux rôniers, une forêt de tecks sauvages ombragent le parcours. Du point de vue sur la Gambie, nous ne pourrons apercevoir, dans le lointain, qu’une bande de babouins venue boire dans la rivière en annonçant sa venue par des aboiements, et des oies de Gambie posées sur un banc de sable, nous devinerons les crocodiles à leur sillage dans l’eau. La chaleur est lourde quand nous ne roulons pas. Un pique-nique est rapidement avalé, partagé avec le guide qui comptait sur nous. Nous arrêtons à Simenti mais si le site est idéal, dominant la rivière à son confluent avec le Niokolo, les animaux en sont absents. Les boissons, pas fraîches, faute de courant électrique, y sont néanmoins facturées un maximum ! Nous rentrons en passant par le gué de Damantan, submergé et infranchissable. A proximité, dans un grand enclos, est enfermé un léopard, recueilli à sa naissance par les gardes et incapable d’assurer seul sa subsistance. Nous contournons l’enclos pour tenter de l’apercevoir. Nous le devinons à ses feulements. Je vais rechercher Marie et quand elle en approche, il se jette sur le grillage heureusement résistant. L’émotion de la journée ! Nous revenons à l’entrée sans rien de notable, des pintades, des calaos et une troupe de babouins. Nous nous installons pour la nuit à l’entrée du parc où, après un sérieux ménage du camion, envahi de branchages et de feuilles, nous prenons un pastis que nous jugeons mérité, dehors, presque au frais. Dîner dans le camion pour éviter moustiques et autres insectes volants, rampants, piquants, collants etc…

 

Vendredi 7 novembre : Aujourd’hui, c’est le battement sourd des pilons qui nous réveille. Notre guide vient nous retrouver et nous fait visiter la boutique de souvenirs fabriqués exprès pour les touristes. Nous repartons avec deux cartes postales, vendues trop cher… Nous reprenons la route de Tambacounda puis continuons en direction de Kolda. Il commence à y avoir des nids de poule mais par sections, d’autres vont être excellentes sans raison définie. Nous continuons sur la route de la Guinée qui devient franchement mauvaise, jusqu’à Médina Gounas. Marie a repéré que le vendredi dans ce fief de la confrérie Tidjane, il doit y avoir du monde aux alentours de la mosquée dont l’unique minaret domine de haut le village. Nous croisons de nombreuses femmes drapées dans des boubous multicolores, leurs voiles (toutes en portent un) sont décorés de paillettes et elles mâchonnent un bâtonnet en guise de brosse à dent. Elles sortent de la mosquée, un bâtiment de béton, plutôt laid que nous ne cherchons pas à visiter. Nous nous promenons dans les rues du marché, objet de la curiosité publique mais sans la moindre animosité, bien au contraire. Je tire des photos, mine de rien, quitte ensuite à les recadrer ou à les éliminer. Un rassemblement de femmes nous attire dans un bâtiment récent pourvu d’une grande salle ouverte où des hommes assis sur des nattes devisent en égrenant leur chapelet. Un homme surgit et, légèrement agressif, nous demande ce que nous faisons là, si nous avons demandé la permission… il finit par se radoucir et nous explique qu’il s’agit de la maison du Grand Marabout qui reçoit en audience le vendredi. Je me renseigne sur l’existence d’une piste qui nous éviterait de revenir sur nos pas et nous amènerait au-delà de Velingara. Un officier supérieur de police, important à en croire ses galons et la lenteur de sa démarche, nous propose de le suivre, il va nous montrer le chemin. Mais auparavant, il passe chez lui, s’arrête pour régler des affaires et nous le suivons gentiment dans tous ses tours et détours dans la ville. Enfin, il se décide à prendre la piste. Très roulante au début, elle se dégrade avec des passages d’ornières datant de l’hivernage. Nous traversons une jolie campagne, des villages aux belles cases, surtout les peuhles, plus grandes, plus élégantes et dont le toit descend presque jusqu’à terre, le chaume des toitures est parfois couvert de calebasses qui poussent dessus, des épis de maïs ou de mil sèchent sur des estrades haut perchées pour décourager les prédateurs. Notre guide s’arrête dans un village et nous indique le chemin. Nous rejoignons la route, plus ou moins bien revêtue et filons en direction de Kolda.  A un contrôle, le gendarme de faction, l’air sévère, cherche à nous impressionner en nous apostrophant en anglais puis en demandant à Marie qui pouffe les noms de sa parentèle et enfin nous réclamant nos pièces d’identité alors qu’il a les passeports à la main ! Nous arrêtons de bonne heure (je ne me sens pas de continuer jusqu’à Ziguinchor), dans un campement touristique, autrefois tenus par des Français, qui semble avoir des problèmes de gestion, ce que la « secrétaire » nous détaille. Nous avons le droit de nous garer dans l’agréable jardin et surtout d’utiliser la piscine. Nous nous y précipitons sans attendre et éliminons ainsi crasse et sueur des jours passés… Nous dînons au restaurant : crevettes à l’ail, capitaine soi-disant à la provençale et phacochère à la crème, tout cela très bon sauf le phacochère dont la crème tournée, m’écoeure.

 

Samedi 8 novembre : La clientèle a été passablement bruyante hier soir mais cela n’a pas duré. Je n’ai pas trop bien dormi, encore trop chaud, j’étouffe dans mon coin. Nous repartons sur la route de Ziguinchor qui se révèle vite abominable, pas entretenue. Les broussailles et les hautes herbes envahissent les bas-côtés et nous avons l’impression de rouler entre deux murs de paille. Et bientôt ce sont les nids de poules, d’autruches, des bauges à éléphants, c’est le Chemin des Dames ! Nous nous traînons lamentablement, rebondissant de trou en trou. Parfois une trouée nous laisse apercevoir les rizières et des échappées sur la Casamance. Dans les villages, sous de grands arbres et d’opulents manguiers, belles cases traditionnelles à toit de chaume, très peu de tôles ondulées, seuls des éclairages publics alimentés par des panneaux solaires montrent une évolution. Les gens nous font gentiment signe, il  ne doit pas passer souvent des touristes ! L’arrivée à Ziguinchor est encore plus calamiteuse ! Plus de  goudron, des pistes défoncées, en montagnes russes, des ordures partout, des bâtiments en ruine dont on peine à imaginer qu’ils sont en activité. Y a-t-il eu un tremblement de terre, un raz-de-marée ? Nous ne pouvons croire que les Combet y ont vécu plusieurs années mais sans doute la ville n’était pas dans cet état d’abandon. Le gouvernement sénégalais veut-il faire payer aux Casamançais leurs idées séditieuses ? De belles maisons coloniales mériteraient une restauration, il règne un petit air de Tamatave dans les avenues du quartier administratif. Nous cherchons un supermarché, enfin une épicerie, à la rigueur une boutique avec des produits frais et de la bière. Nous trouverons, en partie, cela dans une station service, évidemment à des prix d’importation. Passage dans un cybercafé, nouvelles de Jean-François, rien de Julie. Nous lui envoyons un message, fâchés, puis lisons les nouvelles, apprenons le succès de Ségolène Royal, raison de plus pour voter Besancenot ! En fin de connexion, nous trouvons tout de même un message de Julie, sur le point de partir à Marrakech. La librairie est fermée donc pas de journaux. Nous faisons le tour des auberges susceptibles de nous accueillir pour la nuit mais aucune n’a de place dans son jardin. Nous allons nous garer à proximité de l’une d’elles : « Le Perroquet » où nous allons prendre un soda sur la très agréable terrasse qui domine le fleuve et les grandes pirogues de transport. Nous retournons à la voiture mais qu’il y fait chaud ! Nous dînons au Perroquet. Longue attente pour un soi-disant capitaine au four, trop cuit et des brochettes de poisson pas assez cuites !

suite dans Mauritanie - Sénégal 08 (3.- de Ziguinchor à Dakar)

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22 octobre 2008 3 22 /10 /octobre /2008 18:59

MAURITANIE - SENEGAL 

 

AUTOMNE 2008

 

Jeudi 16 octobre : Nous nous sommes réveillés sur l’aire d’autoroute, à la station service entre Marseille et Martigues où nous nous sommes  arrêtés à deux heures du matin, en sortant de chez les Fantino. Nous avons quitté Toulon hier à midi, après avoir fini de charger notre tout nouveau, tout beau camping car, une cellule sur une Land Rover ! Réglisse nous a regardés partir, sans savoir combien de temps elle allait nous attendre… Nous sommes d’abord allés à Martigues, chez le constructeur du camping car pour qu’il nous change une serrure défaillante. Nous y avons constaté des flaques d’eau dans les coffres qui ont imbibé tous les emballages cartonnés de riz, pâtes etc… Ils ont cherché des fuites, remastiqué des joints, resserré des colliers et nous sommes repartis à Marseille pour dîner chez les Fantino avec un couple de leurs amis. Nous constatons encore la présence de grosses gouttes d’eau mais je suis de plus en plus persuadé qu’il s’agit d’eau de condensation. Nous ne retournons pas à l’atelier, nous verrons par la suite ce qu’il en est. Cette fois, les choses sérieuses commencent et nous allons devoir avaler des kilomètres pour atteindre la Mauritanie ! Nous roulons donc, enveloppés dans un épais brouillard autour de Arles puis le soleil revient. Je commence à me sentir en confiance au volant de la Land mais je ne dépasse pas le 110 km/h. Nous arrêtons à Narbonne pour déjeuner, il était temps, je commençais à fermer les yeux ! Nous appelons Julie pour un dernier coucou avant la frontière espagnole. Je me fais peur dans l’après midi en m’apercevant brusquement que je viens de fermer les yeux une fraction de seconde ! J’arrête à la hauteur de Barcelone pour un plein de gasoil, un peu moins cher qu’en France. Nous traversons la Catalogne, en échappant aux hijackers annoncés par Giraud, effrayant ainsi Marie…Nous arrêtons pour la nuit sur une aire d’autoroute, peu avant Zaragoza.

 

Vendredi 17 octobre : Une bonne nuit réparatrice, (Dix heures de sommeil !), et nous continuons notre descente vers Algéciras. Peu avant Zaragoza, nous payons cher un péage (le dernier de la journée), le préposé me pose une question qu’à ma grande honte, dans l’immédiat, je ne comprends pas. Plus tard je devine qu’il s’est étonné que nous ayons passé la nuit sur l’autoroute, raison possible de ce tarif. Après Zaragoza nous traversons un inquiétant champ d’éoliennes dont les pales brassent sans conviction un air qui ne demandait rien. Les grandes silhouettes noires découpées à la forme de taureaux pourvus de tous les attributs d’un honnête taureau, perchées sur des tertres, qui se découpent sur un ciel immuablement gris, et la toujours surprenante aridité de la meseta aragonaise, nous assurent que nous sommes bien en Espagne ! Nous arrêtons à l’entrée de l’agglomération madrilène, le long d’une rue, faute de parking, pour déjeuner. Ensuite le contournement se fait sans trop de difficultés bien que la densité du trafic provoque quelques ralentissements. Personne ne respecte les limitations de vitesse et la maréchaussée est des plus discrètes. Nous poursuivons en direction de Cordoue sur l’autoroute gratuite. Premiers oliviers puis nous entrons en Andalousie. Encore un plein de gasoil et nous commençons à chercher un parking pour la nuit, sur une aire de service. Nous trouvons l’oiseau rare peu avant Cordoue. Repos et étude de la suite du trajet pour aller embarquer vers le Maroc. Je dois organiser une grande chasse aux mouches qui ont eu l’outrecuidance de s’engouffrer dans la cellule, le temps d’en ouvrir la porte. Un camion tout proche fait tourner son moteur tous les quarts d’heure pour faire fonctionner la réfrigération. Son départ alors que nous nous couchons et l’hécatombe des mouches nous permettent de passer une nuit tranquille.

 

Samedi 18 octobre : Nous repartons sous un crachin qui ne nous quittera pas en Espagne. Nous passons Séville, la proximité de Cadix m’évoque bien des souvenirs du voyage avec Julie. Encore des éoliennes très paresseuses, elles semblent manquer d’énergie, un comble pour des éoliennes ! Une portion d’autoroute payante puis une dernière portion gratuite pour traverser les collines d’Andalousie et nous sommes à Algéciras. Suivant les conseils d’autres voyageurs piochés sur Internet, nous nous rendons dans une agence de voyage qui nous vend des billets pour Ceuta à un prix qui me paraît honnête. Nous devons nous précipiter au port et embarquons aussitôt sur un ferry presque vide. Nous quittons la vieille Europe, en longeant le rocher de Gibraltar couronné par les nuages. Une demi-heure plus tard la côte africaine nous accueille. Nous débarquons, tentons de nous garer près d’un supermarché; faute d’emplacement libre, nous allons stationner le temps de déjeuner, à l’heure espagnole cette fois, dans une avenue. Le passage de la frontière, un rébarbatif ensemble de barbelés et de corridors encagés pour les piétons, se fait sans trop de perte de temps, les inscriptions en tifinagh sur la coque de la cellule amusent le douanier. Nous changeons aussitôt de monde. Des taxis très fatigués attendent les passagers, un petit souq rassemble les badauds, gendarmes et douaniers font semblant de réguler les trafics. Nous prenons la route directe pour Tanger, au tracé vertigineux mais large, trop pour les conducteurs qui préfèrent couper les virages dans la file la plus à gauche. Le paysage de montagnes et la vue sur la mer, le détroit et la côte espagnole si proche ne manquent pas de grandeur. Les contrôles de gendarmerie sont nombreux mais nous y échappons. Des « parvenus » se font construire sur les collines, des « palais », en béton, vaguement mauresque, très colorés… Nous retrouvons les Rifaines et leurs grands chapeaux de paille, accroupies, telles des poules sur le bord de la route pour vendre quelques légumes. Nous traversons les faubourgs de Tanger, des successions d’immeubles puis nous suivons le bord de mer jusqu’au port. Je vais changer quelques euros puis nous nous lançons dans la traversée de la vieille ville avec la voiture. Nous débouchons sur la place du Grand Socco, continuons le long de la Kasbah et trouvons le camping. Une descente impressionnante nous amène au terrain. Peu de monde, des camping-cars, beaucoup de Français. Les sanitaires du camping sont sommaires. Nous nous installons, remettons les montres à l’heure, deux heures de moins et étudions le programme des visites de demain. Je m’installe sur une table dehors pour taper ce journal, visité par des chatons. La nuit tombe bien tôt et la fraîcheur nous chasse dans le camion.

 

Dimanche 19 octobre : Tous les chiens des alentours ont, toute la nuit, donné aubade à leurs belles… Agréable réveil, plus tôt que nous en avions l’habitude mais tout est question de fuseau horaire… Après les inévitables ablutions, nous pouvons nous mettre en route. Pour éviter la pénible remontée, nous sortons du terrain par le bas, nous devons marcher dans les immondices et des terrains en construction pour rejoindre la route d’où un « Petit Taxi » nous charge jusqu’au Grand Socco, une des places principales de la ville ancienne. C’est jour de marché, je prends des photos des Rifaines venues vendre radis et oignons, vêtues de leur jupe à rayures rouges, la fouta et bien sûr coiffées de leurs beaux chapeaux à pompons noirs. Nous passons ensuite sous une porte pour pénétrer dans la médina. Il est encore tôt et peu de commerces sont déjà ouverts. Les bijoutiers ne proposent que de l’or. Seuls quelques marchands de souvenirs ont des bijoux en argent de piètre qualité, certains ont des bracelets indiens, l’un d’eux ne sait pas ce qu’est une fibule ! Nous traînons dans les ruelles, quelques maisons anciennes ont eu de l’allure… Il y aurait beaucoup à restaurer… Après la place du Petit Socco, peu animée à cette heure mais qui doit être agréable avec ses terrasses de café, en soirée, nous passons devant la grande mosquée, interdite aux infidèles avant de sortir de la vieille cité et remonter la rue du Portugal en suivant ses remparts, dans lesquels des demeures cossues se sont incrustées. Nous traversons le marché dit des Pauvres, le classique bazar du tiers monde : chaussures et ferblanterie en plastique, quincaillerie chinoise. A l’étage, des tisserands s’obstinent à continuer de travailler sur d’antiques métiers pour la réalisation de jellabas en laine. Nous gravissons un escalier qui nous amène dans la ville moderne, immeubles de la période coloniale qui tentent de continuer à respirer l’opulence mais qui commencent à dater. La terrasse dite des Paresseux n’offre pas une aussi belle vue qu’annoncée : infrastructures portuaires et hangars. Nous allons déjeuner, pastilla et méchoui dans un de ces restaurants que nous aurions pu fréquenter il y a trente cinq ans : nappes à carreaux et décor de tableaux « typiques », pas de télévision. C’est correct à tout point de vue. Nous revenons vers le Grand Socco, traversons le beau jardin de la Mendoubia, planté de splendides et vénérables figuiers et remontons la rue pentue qui mène à la kasbah. Nous franchissons une porte pour longer les murs du palais du sultan, juste percés de petites fenêtres et  chaulé, comme presque toutes les maisons du quartier. Nous le contournons en longeant la muraille, une ouverture offre une vue sur le port et la côte espagnole. La place du mechouar est entourée de palais, hélas fermés et de remparts. Une porte permet tout de même d’accéder au musée de Dar el Makhzen, installé dans une aile du palais du sultan. Plus intéressant pour voir un ancien palais, patio avec colonnes de marbre, mosaïques de faïence, plafonds superbement ouvragés, que pour les objets présentés. Un petit jardin fleuri donne une idée du paradis musulman. Nous revenons à la porte en parcourant d’autres venelles bordées de maisons parfois en encorbellement. Un taxi nous ramène au camping et dans la descente nous allons voir la vue sur la petite plage voisine. Nous nous installons dehors mais nous regagnons vite, dès que la nuit tombe, notre intérieur douillet, enfin presque…

 

Lundi 20 octobre : Réveil un peu plus matinal. Pas d’eau chaude, la charge de la batterie n’a tenu que vingt-quatre heures ! Je suis de plus en plus déçu par cette cellule, trop de défauts qui ont déjà dû être signalés mais que Giraud a ignoré… Le remplissage des réservoirs d’eau est difficile, le tuyau a un trop gros diamètre pour l’ouverture et plus de la moitié coule à côté ! Enfin nous quittons le camping, un plein de gasoil à un prix à peine inférieur à celui de l’Espagne et nous empruntons la toute belle, toute neuve autoroute à péage pour Rabat que traversent d’imprudents piétons. La Gendarmerie Royale ne chôme pas et les radars sont tous de sortie mais je respecte scrupuleusement les limitations. Le ciel est clair mais brumeux, chargé d’humidité. Les couleurs du drapeau marocain se retrouvent dans la terre rouge et les cultures d’un vert profond. Des serres en plastique cachent des plantations dont nous ne saurons rien. Nous sortons de l’autoroute, longeons les haras royaux puis, nous nous perdons et contournons Rabat avant de retrouver une grande route qui nous amène dans le centre. Une fois les remparts et le Bou Regreg repérés, nous cherchons l’ambassade de Mauritanie. Après bien des demi-tours nous la demandons à l’entrée du Ministère des Affaires Etrangères. Un chaouch enfourne sa mobylette  et nous y conduit, loin du côté du quartier de l’Agdal. Le service des visas est encore ouvert, je peux déposer nos demandes, nous devrions récupérer les passeports demain. Nous déjeunons dans la rue, au calme puis Marie veut passer à l’Office du tourisme. Le trouver n’est pas une mince affaire, nous sommes embarqués à plusieurs reprises dans de longues avenues et quand nous y parvenons c’est pour découvrir des bureaux incapables de nous renseigner, ne sachant même pas si les campings existent et sont ouverts. Mais Marie a ses prospectus… Nous revenons dans le centre ville, retrouvons les remparts que je ne quitte plus jusqu’à ce que nous découvrions la superbe Kasbah des Oudaïa, enfermée dans ses remparts, séparée de la médina. Nous nous garons à l’entrée, aussitôt sollicités par le gardien puis par un guide auto-proclamé. Nous entrons dans la kasbah, une superbe petite ville préservée, en dehors de l’agitation et du bruit. Des Français, des Américains y ont acheté ou y louent des riads discrets, derrière de lourdes portes décorées, les murs extérieurs sont chaulés et leur partie inférieure est peinte dans un bleu plus proche du bleu Yves Klein que de celui de Sidi Bou Saïd. Nous parvenons à une esplanade qui surplombe une ancienne batterie et d’où nous apercevons la ville jumelle de Salé, de l’autre côté de l’embouchure ensablée du Bou Regreg. Hélas des travaux urbains sur l’autre rive détruisent une bonne partie du charme. Par des ruelles tortueuses et étroites, nous atteignons le musée installé dans un ancien pavillon royal, au fond d’un jardin fréquenté par de sages amoureux. Pas grand-chose dans ce musée qui se veut consacré aux bijoux mais n’en expose que peu et des bien ternis. Encore une fois, l’intérêt est surtout dans le lieu, le patio avec son bassin entouré de hautes arcades soutenant des poutres en bois de cèdre. Nous allons nous offrir le thé à la menthe et les indispensables cornes de gazelle au café maure qui domine l’embouchure du fleuve. Nous allons ensuite à la recherche des trésors que nous trouvions autrefois, chez un antiquaire à l’entrée de la médina. Plusieurs ébénistes-restaurateurs sévissent désormais dans ces antres du faux et du vernis. Nous suivons ensuite la rue des Consuls, la rue principale de la médina, nous pourrions être à Tunis, Istanbul ou au Caire, on y vend les mêmes horreurs internationales, des bijoux indiens ou ouzbeks, des portes dogons, etc.. Nous cherchons toujours cette fibule taouka qui manque à notre collection. Des marchands en ont transformé en broches ou en garde-pages ! Nous en trouvons tout de même mais elles valent une petite fortune. J’en ferai une jaunisse si nous ne pouvons pas en rapporter une ! Les personnes âgées parlent bien français mais les jeunes n’en ont plus que des bribes et peinent à s’exprimer. Nous sommes étonnés par le nombre de jeunes filles qui même lorsqu’elles sont habillées à l’occidentale, portent un foulard. Nous achevons, à la nuit tombée, notre tour dans la médina en revenant par des ruelles désertes que n’éclairent que de rares lampadaires, renforçant ainsi l’impression d’intemporalité. Nous retrouvons la voiture et décidons de dormir là, à l’entrée de la Kasbah des Oudaïa. Un gardien de nuit ne manque pas de venir nous imposer ses prestations. Après dîner, nous retournons nous promener dans la kasbah endormie. D’aimables personnes nous souhaitent le bonsoir ou la bienvenue. De la terrasse nous apercevons la tour Hassan et le mausolée de feu Mohamed V illuminés. Le café maure étant fermé nous rentrons nous coucher.

 

Mardi 21 octobre : La nuit a été calme jusqu’au matin où la circulation a commencé à se manifester. L’humidité dans l’air est très importante, on ne distingue plus la ville que dans un brouillard désagréable. Nous allons nous garer devant la tour Hassan, entourée des restes des colonnes de la gigantesque mosquée inachevée. Elle est plus belle que dans mon souvenir avec ses décorations sur les trois faces visibles. Nous rendons visite au mausolée, exubérance des arts traditionnels marocains sans la patine des ans. Nous nous trompons à plusieurs reprises dans notre recherche de la nécropole de Chellah, partant pour d’interminables trajets sur des avenues sans fin, avant de pouvoir faire demi-tour. Entourée de remparts ocre rouge, comme la médina ou la Kasbah des Oudaïa, elle enferme dans un jardin peu entretenu des marabouts, les ruines d’une mosquée mérinide avec un joli minaret et les restes d’une cité romaine. Nous nous promenons sur les sentiers entre hibiscus, bougainvillées et autres fleurs inconnues à larges clochettes blanches pendantes, très odorantes. Nous essayons d’identifier, au moyen de notre vieux guide Bleu, les édifices romains dont il reste bien peu. Nous repartons en direction de l’Agdal. Nous effectuons quelques courses dans un supermarché plus riche en produits manufacturés que frais puis nous nous garons devant l’ambassade de Mauritanie dans l’attente de la délivrance des visas. J’en profite pour mettre à jour mon journal et les photos. J’attends ensuite l’ouverture des bureaux du consulat en compagnie d’un « vieux » Français d’Afrique, d’une vénérable Hollandaise en route pour Le Cap par les moyens locaux de transport et de jeunes trafiquants marocains de voitures. Après plus dune demi-heure de retard, je récupère les passeports et nous quittons Rabat. Nous retrouvons l’autoroute, ce qui nous permet d’avancer à bonne moyenne. Nous passons Casablanca et continuons ainsi jusqu’à El Jadida. L’autoroute est balisée de policiers en grande tenue, tous les cinq cents mètres. Renseignement pris, Sa Majesté le Roi est attendu ce soir à El Jadida pour présider un festival du cheval. Nous apercevons un bon nombre de tentes caïdales dans l’enceinte de l’hippodrome et l’effervescence est à son paroxysme dans la ville. Les drapeaux sont partout sortis, les uniformes tous plus chamarrés les uns que les autres, l’excitation est grande. Nous traversons la ville et continuons alors que la nuit tombe en direction de Oualidia. Les vélos, mobylettes, piétons et même tracteurs sans le moindre éclairage ne facilitent pas la conduite… Je regrette un peu de rouler de nuit alors que nous longeons la mer mais j’ai aussi très envie de dîner de fruits de mer ce soir ! Arrivés à destination, nous retrouvons un Oualidia quelque peu différent… Des constructions nouvelles nous accueillent, des résidences sont sorties de terre, il s’y trouve même un piano–bar ! Nous trouvons le camping, des plus sommaires puis, je vais repérer les lieux. Le restaurant de L’Araignée Gourmande est proche. J’y reconnais le patron du restaurant dont j’avais gardé le souvenir lors de notre dernier passage avec Julie en 1989 ! Le début est satisfaisant : plats « cadeaux » de délicieuses clovisses, de crevettes et une salade, mais les oursins pas tous pleins, la langouste jugée trop cuite, la difficulté de dépiauter langouste et araignée de mer et le voisinage de Français « vulgaires » gâchent ainsi un repas de fruits de mer attendu, pourtant très copieux et bon marché. Nous revenons nous coucher.


 

Mercredi 22 octobre : Nous allons jeter un œil à l’extrémité de la route, désormais bordée de restaurants, de bars, d’agences de tourisme, on y trouve même des courts de tennis ! Nous ne retrouvons le paysage d’autrefois que là où la lagune communique avec la mer. La plage a conservé ses étendues de sable et de rochers déchiquetés, les barques des pêcheurs ajoutent une touche d’authenticité, la seule… Avant de repartir, nous retournons à « l’Hippocampe », le seul restaurant à l’époque, devenu chic et donc cher… Nous longeons la côte mais bientôt nous ne distinguons plus rien, la pluie et le brouillard nous dissimulent les falaises et les vagues. Nous traversons Safi dont la médina derrière des remparts que j’avais oubliés, est en réhabilitation et la ville semble plus intéressante que dans mon souvenir mais le temps ne nous incite pas à nous y promener. Que le Maroc est triste sous la pluie ! Les fermes semblent encore plus misérables et les jeunes hommes désoeuvrés n’ont, comme les gosses qui reviennent de l’école, que des morceaux de plastique pour s’abriter de la pluie, assis au précaire abri des murets des champs. Nous poursuivons par la route côtière après avoir traversé une zone d’abord de conserveries de poisson puis d’industries chimiques. Nous trouvons le camping d’Essaouira et nous y déjeunons. Je constate, dans la cellule, de nouvelles inondations dues incontestablement, cette fois, à la pluie. Je discute avec un camping-cariste et ne lui fais pas la réclame pour l’Azalaï. Je remplis les réservoirs d’eau puis après avoir mis à jour ce récit, nous allons nous garer le long des remparts. Les gardiens guettent le touriste et nous devons en passer par leurs exigences ! Nous entrons dans la vieille ville qui a encore beaucoup de charme mais elle est envahie de touristes et donc de boutiques pour… J’avais emporté le sac de linge sale, les délais et les tarifs de la laverie me le font rapporter à la voiture. Je change des dollars puis nous rendons visite à une boutique qui vend de beaux vieux bijoux en argent et l’inévitable se produit : nous en ressortons avec une nouvelle fibule… Ici aussi, je remarque un nombre inquiétant d’hommes barbus, en longue camisa, portant turban ou calotte. Nous continuons de nous balader dans les rues commerçantes, achetons « Le Monde », moins cher qu’en France ! Nous débouchons sur une vaste esplanade devant la mer, nous apercevons le bastion portugais mais la nuit est tombée et nous n’en voyons plus grand-chose. Nous retournons à la voiture et rentrons au camping après nous être acheté des « cornes de gazelle » pour le petit déjeuner.

 

Jeudi 23 octobre : Marie me réveille de bonne heure. Nous cherchons une autre laverie à Bab Doukkala mais là aussi, les délais sont trop longs et nous renonçons à nos projets de lavage à Essaouira. Avant de repartir, je retourne chez notre marchand de fibule pour échanger la nôtre dont j’ai remarqué un léger défaut, contre sa jumelle. Le marchand n’est pas là mais son remplaçant ne voit pas le tour de passe-passe et je repars avec la bonne. Je reviendrais avec plaisir passer quelques jours dans cette belle ville, à traîner dans ses ruelles et à goûter, le soir, un thé avec des pâtisseries, à la terrasse de l’un de ses nombreux et accueillants cafés. Nous prenons la route d’Agadir, la pluie est de nouveau au programme bien que moins forte. Nous sommes sur des collines couvertes d’arganiers et nous revoyons les chèvres qui les broutent en grimpant dans les branches. Leurs pâtres nous les indiquent dans l’espoir de nous voir nous arrêter pour les photographier. Des coopératives (?) féminines ou dites de commerce équitable (??) vendent des produits à base d’huile d’argan. Si dans les bourgs, des bâtiments administratifs ont été construits, les campagnes sont restées aussi pauvres. Les ânes continuent de constituer le moyen de transport le plus répandu avec les charrettes tirées par des chevaux étiques  et nous voyons encore des charrues primitives attelées à une paire d’ânes. Le temps s’améliore légèrement, les grains succèdent aux éclaircies, permettant de mieux distinguer les plages et les rouleaux de l’océan. Nous passons les inattendues et oubliées bananeraies le long de l’oued Aït Ameur. Nous quittons les arganiers pour une végétation de grosses touffes de buissons, au milieu des étendues sablonneuses. En approchant d’Agadir, nous découvrons des implantations de villas et des travaux d’infrastructures hôtelières ; des promenades en quad ou du matériel pour tous les sports d’eau, sont proposés et de nombreux surfeurs guettent la bonne vague. Nous traversons Agadir en passant par la plage, sans nous arrêter. La circulation à la sortie de la ville est intense et nous nous traînons jusqu’à ce que nous soyons sur la route de Tiznit. Nous déjeunons rapidement sur le bord de la route puis arrivons à la ville. Nous trouvons tout de suite le camping municipal, sous des remparts. Des murailles, il y en a partout et on ne sait jamais si on est à l’intérieur ou à l’extérieur de la ville ancienne. Leur abondance confère à la cité un grand charme, même si désormais le goudron a remplacé les pistes de terre. Je vais aussitôt porter le linge à laver à une toute proche laverie. Nous écrivons des cartes postales puis repartons nous garer sur la place du méchouar. Nous attendons que la pluie se calme un peu pour aller au nouveau souq des bijoutiers. Quelques-uns ont des bijoux anciens et nous demandons à tous s’ils ont une fibule taouka mais nous ne trouvons pas notre bonheur même si d’autres me tenteraient assez… Nous attendons dans la voiture que la pluie se calme et quand le soleil revient, je pars à la recherche de la poste et de l’ancien souq aux bijoux. Un jeune dit connaître, m’entraîne du côté de la grande mosquée pour me montrer la coopérative de bijoux neufs avant de me dire que l’ancien souq est près du nouveau ! Je retourne à la voiture et j’emmène Marie voir de près la grande mosquée aux murs rouges, le minaret planté de longues perches de bois pour que les âmes des morts s’y accrochent, dit-on… A côté la Source Bleue est un infâme bassin d’eau croupie. Nous jetons un œil, par acquit de conscience, à la production de la coopérative, rien d’intéressant. Nous revenons dans le centre et rencontrons un couple de Français en Land Rover avec une cellule Azalaï. Nous discutons ensemble, ils n’ont pas nos problèmes de fuites d’eau puis nous rentrons au camping.

 

Vendredi 24 octobre : Le soleil est au rendez-vous ! Nous ne sommes pas pressés puisque nous ne devons récupérer le linge qu’à dix heures, en principe… Les occupants du camping me dépriment, que des retraités, dans de gros camping-cars, installés quasi à demeure, ils vont faire leurs emplettes au supermarché voisin, font leur popote et regardent la télévision française grâce à leur antenne parabolique… Une dame vient me parler des prothèses de genoux de son mari ! Nous nous sauvons… Nous aussi allons au supermarché, identique à celui de Rabat. Nous postons les cartes postales puis nous retournons nous garer au méchouar. Le marchand de fibules que nous devions voir est toujours fermé. Nous sommes sur le point de repartir quand surgit celui qui hier avait tenu à m’entraîner à sa coopérative de bijoutier. Il nous emmène voir un autre bijoutier, à l’ancien souq des bijoutiers, qui a des fibules taouka mais elles ne sont pas très belles, mal ressoudées. Nous passons récupérer le linge, repassé (!), et quittons Tiznit. Il ne pleuvra pas mais le ciel est en partie couvert. Les nouvelles agglomérations ne sont pas laides, les constructions respectent le style et la couleur rouge orangé de l’habitat traditionnel. La route est étroite, à peine deux voies, doubler les camions qui se traînent dans les montées, n’est pas toujours facile. Plus de cultures, plus de masures, pas un être vivant visible, nous roulons sur le plateau, dans un désert de sable et de cailloux. Nous traversons Bou Izakarn puis Goulimine, sans, bien entendu, rien reconnaître. Comme toutes ces villes qui se sont développées, on y entre par de larges avenues désertes, entre des rangées de bâtiments d’habitation identiques, avant d’atteindre un centre administratif moderne, plus animé. La route descend vers la plaine, les arganiers cèdent la place à des touffes d’épineux qui vont se faire de plus en plus rares en descendant vers le Sud. Le vent souffle de travers et ne nous quitte plus. Peu avant Tan Tan, je me fais arrêter par la Gendarmerie parce que je n’ai pas marqué l’arrêt à cent mètres avant le poste de gendarmerie, là où se trouvait le panneau ! Menacé d’une amende de quatre cents dirhams, j’y échappe grâce à ma qualité de touriste et à l’intervention d’un autre gendarme moins borné... Nous atteignons peu après Tan Tan Plage. Il ne reste rien de notre mythe, c’est devenu une station balnéaire en développement avec des restaurants (aucun ne propose de tagin au poisson…), des hôtels et plusieurs campings. J’y prends quelques photos à l’intention des Fantino et de Michèle. Nous rencontrons alors une famille avec deux filles en bas âge, partie pour trois ans dans une grande cellule sur une Land Rover. Nous causons voyage, bientôt rejoints par un autre couple de retraités. Nous les quittons pour avancer en direction de Tarfaya. La route longe les falaises impressionnantes qui tombent dans l’océan agité. Le ciel est menaçant mais il ne pleut pas, des flaques sur le bas-côté attestent de l’abondance des pluies récentes. Nous avons le soleil de face, la route est de plus en plus étroite et les camions sont encore relativement nombreux. J’aurais finalement préféré rester à Tan Tan Plage et repartir demain avec le soleil derrière nous, pour profiter des vues lors des traversés d’oued. L’oued Chebika avec sa lagune entre les falaises et sur fond de belles dunes aurait mérité plus de temps pour en approcher… Je ne vois plus rien avec le soleil couchant et je décide d’arrêter à la hauteur d’un contrôle de gendarmerie. Deux camping-cars de pêcheurs sont déjà installés là. Nous les rejoignons au bord de la falaise, sans trop en approcher… Je discute avec l’un d’eux, habitué des lieux, un vrai passionné de la gaule !

 

Samedi 25 octobre : Un vent furieux a, toute la nuit, tenté de nous chasser. Ses hurlements et le ressac nous ont dissimulé le bruit des camions. Je cause au matin avec le pêcheur et un de ses amis puis nous repartons, en luttant contre les bourrasques. La route reste au sommet des falaises, pas trop près du bord, dangereux surtout quand elle est en surplomb de l’océan. Peu après nous arrêtons entre la falaise et un très large trou dans le sol qui communique avec la mer. Nous y étions déjà passé, autrefois mais alors il n’y avait pas cette barrière, très laide, installée autour pour « la mise en valeur du site » dixit une pancarte ! Nous poursuivons, le pare-brise vite recouvert d’une pellicule de sel porté par les embruns et de sable, mélangés que les essuie-glaces ont bien du mal à nettoyer. Nous évitons Tarfaya, sans intérêt si ce n’est un musée Saint-Exupéry. Nous commençons à apercevoir de grandes et belles dunes à quelque distance, de plus petites tentent de recouvrir la route. Nous arrivons ainsi à El Aïoun, l’ancienne capitale du Sahara espagnol. Laide ville de garnison qui se développe mais sans le moindre attrait. Nous trouvons un cybercafé, pas de messages, personne ne nous a accusé réception de l’adresse du blog ! Nous achetons une kesra et des fruits et sortons de la ville. Encore un contrôle ! Il y en a à l’entrée et à la sortie de chaque agglomération, et à chaque fois, il faut remplir une fiche détaillée. Heureusement, prévenu, je les avais imprimées avant le départ et je les distribue généreusement… Nous déjeunons, toujours dans le vent, à tel point que nous ne soulevons pas le toit ! La route continue, s’éloigne de l’océan, dans un paysage rigoureusement plat, sans arbres, des cailloux et du sable !. Dakhla constituerait une trop longue étape, aussi je choisis d’arrêter à Boujdour, dans un camping récent, encore en bon état, avec des douches chaudes ! Nous arrosons cela avec un pastis glacé.

 

Dimanche 26 octobre : Le ciel est tout bleu, de rares flocons se hâtent de rattraper leurs congénères, partis pour le Nord . Nous continuons sur le plateau caillouteux qui vient se briser sur la falaise que la mer assaille et rogne. La route, toujours aussi étroite, suit de plus ou moins près le rebord, au gré de la fantaisie du géomètre qui l’a tracée… Une côte bien inhospitalière que découvrirent les premiers navigateurs, en dépit de portions de grèves de sable au pied des falaises, en de rares endroits. A mi-chemin, un café sert d’unique halte routière, une simple masure chaulée, avec un goût certain pour la décoration : pour faire « oasis » ; son propriétaire a peint sur le mur un palmier, bleu, seule couleur disponible… La monotonie du paysage est troublée par la traversée sur quelques brefs kilomètres d’une zone de montagnes, petites, tabulaires, avec traversée d’oueds sablonneux, évidemment à sec mais identifiables aux buissons reverdis et même à la présence d’une herbe rase. Parfois une suave odeur de charogne, sur une centaine de mètres, nous atteste la présence d’une invisible vie animale. Peu avant Dakhla, je respecte la limitation à soixante kilomètres /heure dans la traversée d’une « agglomération », des immeubles de deux étages inoccupés apparemment, puis je reprends de la vitesse. Les gendarmes m’attendent à la sortie d’un virage… Contravention de quatre cents dirhams qui se ramène à cent, en modifiant le motif qui devient « défaut de port de la ceinture de sécurité », en faisant valoir nos bons et loyaux services passés au service du royaume chérifien. Marie rage ! Nous atteignons Dakhla, la ville est construite à l’extrémité d’une presqu’île, nous longeons, sur les derniers kilomètres, un golfe entouré d’étendues de sable qui lui donnent une allure de Mont Saint-Michel. Impression démentie en entrant dans la ville. Cinq kilomètres avant, la vitesse est limitée à quarante kilomètres/heure, on se traîne jusqu’au centre… Rien à voir, un front de mer qui pourrait être agréable s’il n’y avait pas en permanence un trop fort vent, des casernes et des bâtiments administratifs récents. Nous trouvons un cybercafé pour occuper le temps, messages de Julie, de Nicole et d’Yvette, la vitesse étant particulièrement lente, nous n’envoyons pas de message. Nous achetons du pain puis revenons nous installer au camping, en travaux, à la sortie de la ville. Nous avons encore arrêté de bonne heure, dans l’espoir de rencontrer d’autres voyageurs pour faire route ensemble entre Atar et Oualata mais il n’y a pas grand monde, uniquement des mordus de la pêche ou des gens qui descendent rapidement au Sénégal.

 

Lundi 27 octobre : Réveillé dans la nuit, je contemple le ciel étoilé à travers la moustiquaire. Douche froide pour Marie, la batterie est déchargée, elle n’a pas tenu vingt-quatre heures ! Nous revenons sur nos pas, je refais un dernier plein de gasoil détaxé avant la Mauritanie puis nous entamons la dernière longue étape jusqu’à la frontière. La route est toujours aussi peu variée quoique les falaises aient tendance à s’abaisser et même à disparaître. Parfois il y a plus de sable que de cailloux, parfois à l’inverse, nous roulons dans des éboulis rocheux qui évoquent des régions volcaniques. La circulation est de moins en moins dense. Nous croisons un Noir qui marche dans le désert avec une unique bouteille d’eau à la main, d’où vient-il ? Où va-t-il ? Je me demande si je n’aurais pas du lui proposer de l’eau, de la nourriture ? Plus loin, nous croisons un homme qui lui aussi, marche en direction du Nord  avec un sac à dos, aucun d’eux ne semblait attendre une quelconque aide. Je déjoue le dernier piège des gendarmes en roulant sagement ! Des panneaux mettant en garde contre les mines nous dissuadent de nous arrêter pour nous promener et nous font apprécier les toilettes du camping-car… Nous déjeunons dans le camion, porte fermée, toujours à cause du vent puis nous cachons les restes de charcuterie et les dernières boîtes de bière en prévision de la fouille mauritanienne. Au poste frontière marocain, il faut déposer les passeports et des fiches puis attendre d’être appelé, ce que j’effectue en discutant avec un motard Suisse que nous avons doublé à plusieurs reprises depuis hier, et en compagnie de Mauritaniens en beaux et amples boubous brodés et de Mauritaniennes, drapées dans leurs mehlafas colorées, tous bijoux en or exhibés. Puis le douanier, après avoir tenté d’obtenir une bouteille d’alcool, nous laisse partir. Des carcasses de voitures abandonnées jalonnent la zone frontalière. Le kilomètre entre les deux postes frontières n’est pas goudronné, je suis le motard qui choisit le tronçon le plus ensablé, se plante, tombe à plusieurs reprises. Je l’aide à redresser sa moto et j'apprécie les quatre roues motrices de la Land Rover qui passe sans difficulté. Je me fais rabrouer par les gendarmes mauritaniens pour ne pas m’être garé bien à droite de la piste, au stop ! Le formalisme de façade de ces représentants de l’autorité m’agace déjà, Marie encore plus, prête à batailler ! Après la gendarmerie, ce sont les formalités de police où les personnes « introduites » passent avant les autres, puis la douane que tiennent de jeunes Noirs, en uniforme militaire, très décontractés, l’un affecte de parler américain, un autre porte sa casquette de côté, comme un rapeur ! Celui qui visite le camping-car me réclame, sans conviction, un pourboire de cent dirhams, que je lui refuse sans qu’il insiste. Je dois ensuite acheter une assurance, dans une maison en construction, auprès du représentant de la compagnie d’assurance, en beau boubou, qui sirote son thé, nonchalamment assis sur une natte. Deux Sénégalais, fort sympathiques bien qu’intéressés, m’ont accompagné pour ces dernières formalités. Nous voici en Mauritanie ! Nous retrouvons le goudron et longeons la voie ferrée où nous apercevons l’interminable train minéralier, tiré par quatre locomotives. Encore quelques contrôles de routine et les derniers kilomètres pour Nouadhibou se font sur une route qui semble fumer, un léger vent chasse le sable devant nos roues. Nous entrons dans la ville, déjà l’Afrique Noire ! Sans doute a-t-elle peu changée ces dernières années. C’est la confusion totale dans la circulation, les véhicules sont pour beaucoup antédiluviens, les règles de conduite sont des plus primitives, le plus gros ou le plus assuré, passe de force ! La majorité de la population est noire, peut être des Sénégalais, en attente de rejoindre le Maroc puis l’Espagne. Nous parvenons à trouver le camping, désert lui aussi et pas trop bien équipé, toilettes sommaires, à la turque. Ce n’est pas encore ici que nous trouverons des compagnons de route. Je vais voir, à pied, si un autre camping serait mieux, il n’en est rien. Petite promenade qui me fait découvrir les alentours, peu développés. Nous allons dîner au restaurant chinois voisin, bon et copieux, et avec de la bière des Canaries, bière que les douaniers recherchaient à l’entrée ! En retournant au camping, nous discutons avec un employé qui était à la frontière et qui se propose de nous guider demain…

 

Mardi 28 octobre : Ces maudits muezzin ont commencé à appeler à la prière avant que le jour ne se lève et faute d’un succès immédiat, ils ont persisté, se relayant à plusieurs jusqu’à ce que toute la ville soit réveillée et donc nous aussi. Nous retrouvons Brahim, notre démarcheur de la veille, il nous emmène au bureau du Parc du Banc d’Arguin pour nous renseigner. Le responsable n’a pas dû être nommé à ce poste pour ses connaissances ni ses capacités à manier la langue française. Nous ne comprenons rien à ses explications et lui non plus sans doute ! Il ne dispose même pas des horaires des marées. Nous convenons avec Brahim de le retrouver plus tard avec un éventuel guide et nous allons faire des emplettes au « supermarché » local. Un hangar où s’entassent des cartons de conserves et de boîtes de biscuits, importés des Canaries. Le choix est vite fait. Nous passons ensuite une demi-heure au cybercafé voisin pour envoyer un message à Julie et prendre les nouvelles du monde. Nous sortons de la ville et longeons la baie où achèvent de rouiller des bateaux de pêche, donnés à la Mauritanie et qui n’ont jamais pris la mer… Passée la zone industrielle et la raffinerie nous continuons sur une piste ensablée qui me rassure (provisoirement ?) sur les capacités de la Land Rover à affronter les zones de sable, jusqu’à la pointe de la presqu’île, le Cap Blanc. L’extrémité est un Parc National où nous sommes censés apercevoir une des rares colonies de phoques moines. Nous marchons péniblement sur un sentier mi-sable, mi-roche, agacés par des centaines de mouches, jusqu’au centre d’interprétation où un court film nous est projeté puis nous approchons du bord de la falaise mais aujourd’hui les phoques doivent se reposer dans les grottes invisibles car nous n’en verrons pas la queue ni même le museau d’un seul, seule la carcasse d’un bateau échoué, constitue une attraction. Nous revenons en ville et retrouvons Brahim avec le guide pressenti. Nous discutons tout en sirotant les trois tasses rituelles d’un thé à la menthe très sucré. Les prétentions financières du cicérone étant très éloignées de nos possibilités, nous ne donnons pas suite. Il semble que le nombre de touristes se soit considérablement réduit cette année, à cause des évènements politiques et en particulier du coup d’état militaire. Nous aurons sans doute peu de chances de trouver des compagnons de route et je désespère de jamais voir Tichit et encore plus de suivre cette piste d’Atar à Oualata… Nous quittons cette bien laide ville et arrêtons peu après au bord de la baie de l’Etoile. Là où le vent a curieusement creusé à leur base deux rochers, leur donnant une forme de table à unique pied central. Hélas, la beauté du lieu n’a pas été sans être remarquée par un « homme d’affaire » qui est en train de faire construire une auberge (?) en solides parpaings, juste entre les deux rochers, à les toucher ! Nous prenons la route de Nouakchott. Encore des contrôles, gendarmerie, police, douane, tous veulent voir passeports, attestation d’assurance, papiers de la voiture, les enregistrer, visiter notre curieuse case, les toilettes font alors notre fierté ! De nombreuses cabanes de planches ou de tôles déroulées, abris pour des bergers nous dit-on, sont éparpillées de part et d’autre de la voie ferrée que nous quittons ensuite pour une région rigoureusement plane et ce n’est plus alors que du sable de tous côtés. Premiers acacias, ceux que les dents voraces des chèvres et la hache des ramasseurs de bois ont épargnés et encore plus rares euphorbes dans les lits d’oueds. Nous roulons jusqu’à mi-chemin de Nouakchott, sans rencontrer de village, jusqu’à Bir Chami où se trouve un bureau d’entrée au Parc du Banc d’Arguin. Nous nous renseignons, il semble que la piste ne présente que peu de difficultés. Nous aviserons demain. Nous nous installons pour la nuit derrière le poste, dans le sable et profitons des derniers rayons du soleil pour prendre un pastis, assis dans les fauteuils de camping.

 

Suite dans Mauritanie- Sénégal 08 (2.- de Nouadhibou à Ziguinchor)

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