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14 juin 2009 7 14 /06 /juin /2009 15:04

























Jeudi 11 juin
 : Aussitôt le petit déjeuner avalé et la douche, froide, prise, je pars en taxi, en fait un véhicule particulier qui s’est arrêté sans même que je lui fasse signe, pour l’ambassade d’Iran. J’attends, en compagnie d’un étudiant japonais, l’ouverture du consulat puis nous patientons dans des divans moelleux devant les informations, à la gloire de la « démocratie » iranienne, diffusées par une chaîne officielle. Je dépose ma demande de visa de transit puis le consul vient me faire préciser quelques détails et me déclare que le visa sera prêt lundi ! Ce point favorablement acquis, je repars dans un autre « taxi » de fortune pour l’ambassade du Turkmenistan. Là, le succès est nettement moins assuré… Je dois m’inscrire sur une liste des visiteurs, en vingt sixième position. Et j’attends, à l’extérieur, sous un soleil de plus en plus chaud, en compagnie d’un Italien qui vient, deux semaines après sa demande, récupérer son visa. Il est arrivé à huit heures du matin. Le service ne commence qu’à onze heures et demie, les impétrants sont admis au compte goutte, les gens commencent à s’énerver. A une heure de l’après-midi, fin de la journée pour le consulat, l’Italien n’est toujours pas passé, beaucoup se sont découragés et je repars, très dubitatif sur nos chances d’obtenir cet indispensable tampon, dans un délai correct. Je rentre en métro, bien loin d’être aussi beau que ceux de Moscou, Saint-Pétersbourg ou Kiev. Sur chaque quai, des policiers veillent… Je retrouve Marie au camion et lui fais part des nouvelles. Je suis assoiffé (encore plus que dans la normale…), fatigué et découragé. Nous allons déjeuner à la même cafétéria qu’hier soir, toujours sans alcool ! Un gros camping-car de Vaudois, un jeune couple avec trois enfants en bas âge, vient d’arriver, nous allons leur causer et parlons surtout visas ! Je pars ensuite à la recherche de la laverie indiquée par l’ambassade, avec deux gros sacs de linge sale. Je ne la trouve pas là où elle était indiquée, je contourne les rues, remonte les avenues et réussis à me la faire indiquer avec précision. Ce n’est pas une laverie mais un pressing, les tarifs sont à la pièce et élevés, je n’y dépose que les grosses pièces et rapporte le reste au camion. Je commence à avoir mal aux pieds, et toujours le moral en berne. Un gros orage éclate, il rafraîchit l’atmosphère. Je lave du petit linge puis nous allons nous ravitailler dans un supermarché, à un pâté de maisons. Comme les autres capitales, Tachkent est une ville verte, les immeubles sont enfouis sous les arbres et les espaces verts abondent. Agréable mais les distances s’en trouvent allongées. Nous revoyons les Suisses et convenons de nous tenir au courant de nos démarches pour l’obtention des visas. Nous allons nous installer dans les salons de l’hôtel, je peux brancher l’ordinateur et nous avons le wifi. Une connexion suffisamment bonne pour nous permettre de mettre à jour la partie du blog au Kazakhstan. Nous rentrons dîner au camion avec une bière fraîche achetée au kiosque proche.

 

Vendredi 12 juin : Dès que je suis prêt, je pars en métro jusqu’à la gare où se trouve une agence de voyage susceptible de nous obtenir les visas. Trajet presque trop long, vu le peu de stations et la rareté des trains. Les types humains sont très variés : Russes blondes, fardées et en toilettes à frou-frou, Ouzbekes brunes à l‘élégant port de tête, avec beaucoup d’allure, quand elles n’ont pas les dents aurifiées, et faciès asiatiques plus ou moins marqués, avec des paillettes dans les cheveux et sur les chaussures, les hommes sont en général plus communs. Pas de service des visas à l’agence, ils me donnent une autre adresse… Je rentre bredouille mais le Suisse, Sylvain, a contacté une agence qui se fait fort de nous obtenir rapidement le visa turkmène. Je m’y rends aussitôt pour apprendre que le tarif de la prestation est faramineux : cent quatre-vingt dollars, plus les cinquante dollars du visa, par personne ! J’éclate de rire et retourne doucher les espoirs de Marie et des Suisses… Nous revoilà au point de départ. Nous décidons d’abandonner le projet de retour par l’Iran et de revenir par le Kazakhstan, la Russie et l’Ukraine. Je repars donc aussitôt, toujours en métro pour l’ambassade du Kazakhstan. Je suis mal informé, je me perds et je n’arrive au consulat que pour m’inscrire en quarante et unième position ! Aucune chance d’accéder au Saint des Saints avant l’heure fatidique de fermeture ! Retour une fois de plus bredouille et sans plus d’espoir de résoudre le problème avant lundi. Nous discutons de nouveau avec les Suisses et le couple d’Allemands, Annette et Sébastien. Je remplis les réservoirs d’eau puis nous prenons un « taxi » pour nous conduire au magasin Tsoum où nous espérons trouver un réfrigérateur ou une glacière. Nous déjeunons à proximité, encore de la cuisine turque, pide et döner, sans bière. Nous ne trouvons rien au magasin si ce n’est un curieux sac à brancher sur l’allume-cigare, hors de prix. Nous passons devant l’opéra consulter le programme car nous avons convenu avec les Allemands de nous y retrouver en soirée. Nous nous rendons ensuite au Musée historique, bâtiment prétentieux, destiné à exalter le nationalisme local, sur le même modèle que ses égaux kirghize, kazakh ou tadjik : des salles avec des vitrines remplies d’objets de fouilles, des photos, des plans et les dernières salles consacrées à la conquête russe, puis la guerre avec ses héros et enfin la glorification des grandioses réalisations du régime. Je passe très vite, épuisé, je me traîne d’une banquette à une autre. Nous ressortons pour aller attendre nos Allemands à une terrasse sur la place devant le théâtre. Ils nous rejoignent avec la fille aînée des Suisses. Nous prenons nos places un quart d’heure avant la représentation et sommes placés au milieu du cinquième rang du parterre ! La salle est décorée de stucs dans le style orientalisant. Nous assistons donc au ballet Les mille et une nuits du parfait inconnu Arimov. Musique peu élégante, avec des accents stravinskien dans les meilleurs passages, décors frais dans le style Klimt revu par Hollywood. Chorégraphie des plus classiques, applaudie à la moindre pirouette, les scènes d’ensemble pourraient être produites à Broadway, un danseur étoile bon technicien et une inoubliable danseuse orientale dans un rôle secondaire. Le passage d’Ali Baba est le plus enlevé. Nous revenons au camion en taxi et retrouvons le Suisse, Sylvain qui est retourné à l’agence mais la situation ne semble pas avoir évolué. Nous dînons tous ensemble de pâtes aux œufs relevées avec notre boîte de confit de canard et deux bouteilles de bière.

 

Samedi 13 juin : Dès que nous sommes prêts, nous allons nous garer à côté des autres camping-cars, dans l’attente de la visite de Sébastien, le technicien allemand ! Il examine le réfrigérateur et trouve rapidement la panne : non pas le compresseur, comme diagnostiqué hâtivement par le frigoriste de Bishkek mais tout simplement un condensateur coupé net aux soudures. Il peut réparer et nous retrouvons un réfrigérateur qui fait du froid ! Nous sommes bien entendu ravis et promettons de payer le champagne, lundi soir, quand Annette et Sébastien seront rentrés de leur week-end. Nous échangeons adresses et prenons des photos de nous tous réunis. Nous allons prendre le métro et descendons à la station du bazar Chorsu. A peine sortis, nous sommes démarchés pour changer des dollars au noir, j’en profite pour me débarrasser des somoni tadjiks. Le marché est immense, la partie fruits et légumes est rassemblée sous une vaste halle, sous un dôme turquoise. Les étals sont disposés en cercles concentriques et proposent les fruits habituels : cerises, abricots, petites pommes, quelques grappes de raisin. A l’étage, ce sont les fruits secs qui sont présentés. Le marché déborde dans la rue sous des parasols, les marchandes ont toutes des visières et des chapeaux pour se protéger du soleil, impitoyable. Nous cherchons où déjeuner, la gargote qui arbore le panonceau ПИВО a tout de suite notre faveur, quoiqu’on y serve ! De bonnes brochettes citronnées, pimentées et à goût de cumin, avec des mantis font passer la bière glacée… Nous repartons dans le marché. Marie a trop chaud et ne se sent pas bien, nous faisons des haltes fréquentes à l’ombre. Nous allons voir et visiter la madrasa Koukeldach, une belle bâtisse avec un fronton décoré de faïences formant des dessins en écriture kufique,  à l’image de ce que nous nous attendons à voir à Samarkand. Elle est en cours de restauration mais nous payons néanmoins l’entrée. Sa cour carrée est plantée d’arbres fruitiers, l’iwan du fond est peu décoré, les cellules sont en travaux. Nous prenons un taxi de fortune pour nous emmener au Khast Imam. Un vaste ensemble de bâtiments religieux, au milieu de jardins arrosés en permanence, les coupoles turquoise sont nombreuses et l’ensemble est harmonieux mais manque de vie. Ne s’y rencontrent que des touristes assommés de chaleur, cherchant des yeux le plus proche estaminet… Comme nous… Nous y visitons une autre madrasa, celle de Barak Khan, elle a été transformée en piège à touristes, chaque cellule est occupée par un artisan ou un marchand de souvenirs. Nous continuons par un joli mausolée mais l’ensoleillement n’est pas favorable à sa façade décorée de tuiles vernissées. Nous revenons vers le clou du lieu, un édifice construit dans le style traditionnel, conserve un Coran du VII° siècle, exposé à l’admiration des fidèles et à la contemplation dubitative des infidèles, moyennant finance… Nous arrêtons une autre voiture pour nous conduire près de trois mausolées, modestes mais pas sans charme, dans leurs jardins de roses. Nous devons implorer le droit de voir le dernier auprès des gardes qui nous accompagnent pour le cas où… Nouveau taxi pour revenir au camion. Nous savourons une bouteille d’eau fraîche sortie de notre réfrigérateur ! Nous allons donc acheter des provisions au supermarché voisin et revenons nous garer à notre place habituelle. Nous allons profiter des salons de l‘hôtel Ouzbekistan pour, grâce au wifi, lire notre courrier, répondre à Julie et rajouter quelques photos sur le blog. La climatisation exagérée nous en chasse et nous dînons au camion d’un bon steak haché avec des champignons en conserve et une bière fraîche. La musique en provenance des salons de l’hôtel « Le Grande Plaza » promet en ce samedi soir de nous tenir éveillés tard !  Je déplace le camion pour nous éloigner de la source musicale mais je le rapproche alors d’une autre

 

Dimanche 14 juin : Il fait bon au matin, seul moment où je ne transpire pas. Nous traînons, pas pressés, puis partons tranquillement en métro. Nous descendons à la place Mustaqillik, une de ces vastes esplanades pour défilés martiaux comme les aiment les régimes totalitaires, mais aujourd’hui, c’est calme plat ! Presque pas de voitures au grand désespoir des policiers en manque de victimes. Nous suivons une large avenue, passons devant le palais Romanov, ancienne résidence des tsars, fermé aux visites puis nous longeons le Musée historique déjà parcouru. Nous continuons, heureusement souvent à l’ombre, avant de trouver, dans un quartier en pleine construction de résidences tape à l’œil pour oligarques de fraîche extraction, le Musée des arts appliqués. Dans une ancienne demeure restaurée, délire de stucs, de plâtres colorés, de plafonds peints, de niches occupées par des flacons, sont présents de superbes suzani, ces tissus colorés, brodés de fleurs, de symboles solaires et d’autres tissus obtenus par l’impression de tampons encrés. Nous sommes moins intéressés par la poterie, les cuivres. Les bijoux anciens en argent sont souvent trop travaillés, ceux d’origine turkmène, plus sobres nous plaisent beaucoup. Les boutiques du musée ont de belles choses mais à des prix qui les mettent hors de portée de notre bourse. Nous revenons prendre le métro et rentrons au camion. Nous y déjeunons puis, après un court répit, nous allons profiter de la climatisation et du moelleux des fauteuils de l’hôtel pour mettre à jour le blog et insérer les photos jusqu’à aujourd’hui. Nous sommes à jour mais nous ne savons pas quand nous retrouverons le wifi. En fin de soirée, un grand mariage rassemble dans les salons, toute la bonne société. Un quatuor classique joue Mozart, tandis que des trompes sonnent pour l’arrivée de la mariée, cacophonie surprenante ! Nous retournons dîner au camion. Sébastien de retour de week-end vient nous dire bonsoir avant que nous ne nous couchions.

 

Lundi 15 juin : Nous sommes prêts avant l’heure de nous rendre au consulat d’Iran. Nous y sommes donc en avance, les premiers et les seuls. Nous devons apposer nos empreintes digitales sur une feuille de papier, tous les doigts des deux mains ! Le visa de sept jours, nous est délivré sans difficulté. Ce bon point acquis, nous revenons au camion, toujours en taxi. J’en repars pour l’agence de voyage. Celui qui s’occupe de nos visas n’est pas là, je l’attends une demi-heure, il est allé à l’ambassade du Turkménistan où il a laissé son assistant, chargé de se renseigner, en soudoyant les gardes pour entrer ! Il téléphone et on m’annonce un prix de cent vingt dollars avec un délai d’une semaine, ce qui est acceptable. Je paye et remets des photos d’identité. Je retourne au camion où l’employé est censé nous apporter les papiers à remplir, dans l’après-midi. Nous prenons la voiture ce qui va permettre de recharger la batterie, et allons manger un plov au Central Asia Plov Center, nom bien prétentieux pour un restaurant ordinaire mais où effectivement le plov, du riz, des carottes, des fruits secs et frais sautés avec de la viande tendre et goûteuse est délicieux. Les mantis par contre sont moins réussis. Nous passons chercher le linge lavé, repassé et présenté sur des cintres… Nous revenons nous garer à côté des Allemands. Je donne un coup de propre à la voiture et nous attendons la venue de Nisor, l’employé de l’agence. A cinq heures toujours personne. Je retourne à son bureau, Nisor n’y est pas, les employés lui téléphonent, il passera à la voiture dans une ou deux heures ! Je passe au supermarché racheter des provisions puis retrouve Marie, Annette et Sébastien aux voitures. Nous prenons le thé ensemble puis nous ouvrons la bouteille de champagne ouzbèk prévue pour remercier Sébastien de son intervention sur le réfrigérateur. Ce n’est pas une réussite ! Les chips et les cacahouètes non plus ! Et toujours pas de Nisor, il n’arrive qu’à huit heures et demie et parle d’une augmentation du tarif, trente dollars de plus par personne qu’il ramène à vingt. Il promet que les visas seront prêts lundi prochain, sinon il nous rembourse… Nous allons dîner avec nos amis allemands à la cafétéria, encore avec de l’eau gazeuse. Je retourne profiter du wifi avant de me faire chasser par l’extinction des feux.

 

Mardi 16 juin : Nous disons au revoir à Annette et Sébastien et sortons de Tashkent, sans nous perdre mais la traversée de la ville est longue, les banlieues, toujours dans la verdure, s’allongent sur des kilomètres. Nous roulons sur une autoroute, deux chaussées séparées par une haie de roses trémières, parcourue (pas forcément dans le même sens),  traversée, par tout ce qui roule, se pousse ou se tire. Les moissons sont en cours, les lourds épis font la sieste appuyés les uns sur les autres en attendant d’être fauchés. L’autoroute est interrompue par le tracé de la frontière kazakh que nous devons contourner. La route se dégrade avec des nids de poule acceptables ! Je suis en excès de vitesse mais le policier renonce à verbaliser à l’énoncé de nos qualités, pendant que des bolides passent en très net excès de vitesse… Nous retrouvons une portion de route à deux voies séparées jusqu’à Samarcande. Nous cherchons notre chemin, aucune indication n’indiquant le centre ville. Enfin nous apercevons les coupoles couvertes de faïences du Registan. Nous trouvons derrière ce fameux ensemble de monuments un parking désert où nous nous installons à l’ombre. Nous partons à pied en longeant l’une des trois madrasa qui constituent le Registan mais nous ne pouvons accéder au parvis sur lequel elles s’ouvrent, l’ensemble est clos et l’entrée est payante. Nous contournons le monument en admirant les décors de faïences et de briques crues, tous sur le même motif, répétant les noms de Allah et de Mohammed. Depuis l’esplanade qui fait face aux trois masses imposantes, nous découvrons la façade de celle qui est éclairée par le soleil, son iwan s’orne d’une curieuse représentation de tigres. Les minarets tronqués, inachevés ou tombés lors de tremblements de terre ne sont pas tous droits et forment un ensemble de (fausses) verticales esthétiquement séduisante. Quelques visiteurs locaux donnent un semblant de vie au lieu mais ce n’est tout de même pas l’ambiance d’Ispahan. Nous visiterons demain, en prenant notre temps. Nous continuons jusqu’à une place, une suite de pelouses, sans ombre, un quartier rasé mais qui fait un vide désolant dans la ville. Nous nous dirigeons vers un mausolée couvert d’une coupole turquoise. Nous allons voir une auberge où nous envisageons de dormir demain soir, pour l’anniversaire de Marie. Dans une maison ancienne, des chambres disposées autour d’une cour plantée d’arbres fruitiers, ont été joliment décorées avec des suzani. Nous réservons la plus belle chambre, avec un balcon et vue sur le mausolée. Nous revenons par un autre mausolée sans décor notable, qui s’ouvre sur une cour occupée par des marchands de souvenirs que nous ne visitons pas. Marie m’attend dans un grand hôtel pendant que je vais rechercher la voiture. Je prends encore des photos des murs et des tours dans la douce lumière du couchant. Pas de wifi à cet hôtel, envahi par des 4x4 de Français en convoi. Nous cherchons un cybercafé, nous avons un message de Annette : Nosir, l’employé de l’agence est venu, juste après notre départ, chercher les originaux des passeports ! Je rappelle Annette, Sylvain me dit qu’il verra Nosir demain. Nous ne savons plus quoi faire, retourner à Tashkent, attendre ici... Je réussis à téléphoner à Nosir avec notre portable, il me demande de le rappeler dans une heure. Nous retournons nous garer au parking, je tape la journée, m’occupe des photos puis j’essaie de rappeler Nosir, son portable est coupé, je lui envoie un sms. Arrivée du « Directeur » du parking qui exige que nous nous garions en quinconce et en plein milieu, donc sans aucune chance d’avoir de l’ombre au matin. Je refuse, l’insulte, le traite de « fasciste » ! Nous sommes envahis de mouches à cause du tas d’immondices qui occupe un coin du parking. Nous allons nous garer près d’une clinique, le temps de dîner de côtelettes d’agneau pas assez cuites pour cause de dégagement de fumée trop intense. L’énervement monte !!! L’endroit est bruyant et je sens que Marie commence elle aussi à être sous pression. Je décide donc de repartir pour un coin plus calme. 
 

Mercredi 17 juin : Je suis réveillé tôt et je ne sais comment la journée va se passer. Nous sommes au soleil, je déplace la voiture à l’ombre, nous sommes en face du mausolée Gour Emir. Je téléphone de nouveau à Nosir : les passeports ne seront nécessaires que lundi matin… Jusqu’à nouvel avis ? Nous allons nous garer face au Registan et sommes dans les premiers visiteurs. L’entrée est à sept mille trois cents sum, plus trois mille pour le droit de prendre des photos, cochons de touristes ! Le soleil éclaire la façade de la madrasa Ulug Beg et commence à effleurer celle de la madrasa Tilla Kari. Placé entre les trois façades des madrasa, on se sent écrasé par leurs masses imposantes et les minarets, à demi penchés sur l’imprudent, semblent le guetter pour s’abattre sur lui. Les défauts de verticalité, tant des minarets que des arêtes des iwan, (certains penchent en avant, d’autres en arrière), donnent une sympathique illusion d’inachevé ou plutôt de construit à la hâte. Comme nous l’avions remarqué hier, les murs, décorés de briques crues ou de faïence bleue outremer, turquoise, jaunes, sont loin d’avoir la grâce, l’élégance de celles d’Ispahan ou de Shiraz, plus récentes il est vrai. Derrière ces façades, sont disposées, autour d’une cour carrée, les cellules des étudiants en théologie, du moins quand il y avait des étudiants, désormais remplacées par des salles de musée ou des boutiques de souvenirs. Ces cellules sont disposées sur un ou deux étages, avec des iwan au milieu des côtés, creusés de niches. C’est ici que je retrouve le plus l’atmosphère des établissements similaires d’Iran. Les murs sont revêtus de faïences qui forment des décors souvent géométriques, rarement floraux. La mosquée de la madrasa Tilla Kari est à l’intérieur très lourdement restaurée, dorures et stucs ont été plus que rafraîchis, cela brille presque autant que la dentition d’un Ouzbek d’âge moyen ! Une partie est transformée en musée et montre principalement d’anciennes photos du Registan en ruine, mais alors carrefour de routes et donc animé car fréquenté par la population. La dernière madrasa, celle de Chir Dor est incomplètement restaurée, son pavage intérieur est resté grossier, ses carreaux de faïence n’ont pas tous été remplacés, des banquettes semblent attendre les pèlerins, des hirondelles volent sous les voûtes, c’est la plus sympathique ! Nous reprenons la voiture et retournons à un cybercafé pour avoir de nouvelles de nos visas. Un message de Sylvain, le Suisse, nous attend mais impossible de le lire. Je téléphone à Annette qui nous confirme que pour Nosir, tout est OK ! Nous allons prendre possession de notre chambre de luxe, avec du balcon, une vue sur les coupoles du Gour Emir et surtout sur les toits de tôle. La patronne nous offre un thé de bienvenue avec du pain et une excellente confiture. Une Française vient nous faire la causette, elle nous apprend que le mur qui sépare ce quartier de la route qui mène aux lieux touristiques a été récemment bâti, sur ordre du président, pour « cacher la laideur de ces maisons » aux touristes. Un autre quartier a été rasé, remplacé par une pelouse sans ombre ! Nous déjeunons à la chambre avec nos dernières provisions puis, après m’être occupé des photos, je m’octroie une sieste. Nous repartons pour visiter le Gour Emir, une jolie construction, précédée d’un tout aussi joli portique, un pishtaq. Il sert de tombeau à Timour, ce sanguinaire conquérant, spécialiste de l’éradication des villes, digne ancêtre de l’actuel président et dont les Ouzbeks sont très fiers. Si l’extérieur, bien que restauré sans finesse, est agréable à l’œil, l’intérieur est navrant. Les dorures et les stucs repeints semblent et sont neufs, brillants comme chez un nouveau riche ! Les tombes de Timour et de quelques-uns de ses ancêtres et descendants, de simples dalles de marbre ou de jade, couvertes de versets coraniques, paraissent bien modestes à côté. Nous repartons pour le Registan. Marie veut approcher de la mosquée de Bibi Khanoun, nous nous retrouvons dans le fouillis du bazar, roulons sur des tas d’ordures avant de revenir par des ruelles de la vieille ville où il faut faire attention de ne pas mettre une roue dans le caniveau central, incomplètement recouvert de grilles. Nous retournons dans le Registan pour une rapide revisite des cours et des façades sous un éclairage différent. Nous partons ensuite en repérage d’un restaurant puis nous nous rendons dans un cybercafé, lire le message de Sylvain qui ne m’apprend rien de nouveau. J’ai envoyé un sms à Julie pour lui signaler qu’elle peut nous appeler sur le portable, en particulier demain pour l’anniversaire de Marie. Inquiète, elle nous rappelle aussitôt, l’effet de surprise est gâché. Nous allons dîner de chachlik, deux cailles fermes pour Marie, et que nous découvrirons farcies de köfté, à la fin et pour moi de morceaux de porc, également ferme. Les prix n’étaient pas indiqués sur la carte et l’addition est plus élevée que d’habitude pour un repas très quelconque. Dommage, le cadre, en terrasse, au frais, était plaisant. Nous rentrons à notre auberge en jetant un dernier coup d’œil au Gour Emir illuminé. La coupole bleue électrique a des allures de station spatiale entre les deux fusées-minarets !

 

Jeudi 18 juin : Je resterais bien au lit, pour une fois que nous avons de la place, et dans le lit, et dans la pièce ! Je profite de la douche puis nous allons prendre le petit déjeuner dans le jardin, en compagnie de la Française rencontrée hier. Très copieux, des fruits, des confitures délicieuses, des mini crêpes, des omelettes aux légumes et bien sûr du thé. La collation nous servira presque de déjeuner. Nous prenons la voiture pour nous rendre à la mosquée de Bibi Khanoum. La première impression est d’émerveillement ! Nous la découvrons, en perspective, alignée avec son portail d’accès et une coupole des iwan latéraux. Ensemble extrêmement séduisant, presque à l’égal des monuments iraniens. Et puis, en approchant, je suis plus stupéfait par le gigantisme du bâtiment que par sa finesse. Les surfaces sont planes, sans aspérités sur lesquelles l’œil se reposerait, sans ces stalactites qui font respirer une voûte. La restauration y est peut-être pour quelque chose, on n’a pas lésiné sur le béton et néanmoins, les édifices menacent ruines. Des tuiles sont tombées, des fissures apparaissent à l‘intérieur de la salle de prière laissée à l’abandon, les parties anciennes des faïences des minarets, plus ternes, mettent en évidence les zones  reconstruites, de couleurs plus vives. Nous refusons de payer de nouveau dix fois le tarif des locaux pour voir le mausolée de la même Bibi Khanoum et nous allons au bazar voisin. Encore une immense halle occupée par les marchands de fruits secs et frais, de légumes, les quincailliers sont installés à l’extérieur. Le marché s’étire le long de la mosquée. Je regrette que ce ne soit pas un vrai souk ou un bazar comme en Inde qui se mêlerait aux abords de la mosquée et lui donnerait vie. Nous achetons un melon et des cerises pour notre déjeuner. Nous reprenons la voiture pour nous rendre à l’observatoire d’Ulug Beg. Il n’en reste rien mais on nous fait tout de même payer une entrée pour visiter une pièce où sont exposés des portraits d’astronomes anciens, puis nous pouvons contempler une rampe en arc de cercle d’un sextant géant, sous un tunnel… Nous repartons pour le musée d’Afrosiab, consacré aux fouilles menées sur le site de l’ancienne Samarcande sogdienne. Quelques salles évoquent avec des maquettes, des reconstitutions de tombes, de murailles, de ces temps anciens mais le plus intéressant est la salle des fresques. Sur trois murs sont présentés des panneaux de grandes scènes, très détériorées, partiellement colorées : présentation d’ambassadeurs, scènes de chasse au léopard, dames chinoises de la cour en barque. Le peu que l’on en voit fait regretter leur aspect fragmentaire. Nous revenons déjeuner à la chambre en profitant de la climatisation. Julie nous appelle en ce 18 juin ! Sieste après avoir recopié les photos dans l’ordinateur. Martine m’en tire en téléphonant à son tour pour souhaiter son anniversaire à Marie. Nous allons demander à la patronne de nous montrer sa fabuleuse collection de suzani. Elle nous en montre deux ou trois dont nous aimerions faire l’acquisition, ils proviennent du Tadjikistan ! Un manteau, un tchapan, en tissu ikat, dans des tons de bleu, est aux dimensions exactes de Marie… Impossible de se décider… Nous repartons pour poster des cartes puis consulter les messages : vœux de Nicole et d’Yvette. Nous revenons à l‘auberge et à ses trésors. La patronne nous propose d’emporter les pièces qui nous tentent et d’y réfléchir… Aussitôt dit, aussitôt fait. Nous accrochons le tchapan à un cintre devant une fenêtre et le suzani à côté de celui pendu au mur et qui me plairait bien… Nous allons dîner en compagnie d’anglophones, deux Ecossaises qui parlent un peu français, un couple d’Allemands peu sympathiques et un individu bavard et tonitruant qui nous gâche la soirée. La table est dressée dans la cour d’une ancienne demeure de toute beauté, en cours de restauration, à quelque distance de l’auberge. Une pièce surélevée est décorée de stucs très fins, colorés, les poutres au plafond sont peintes, des inscriptions en arabe et en farsi courent au-dessus des niches en albâtre. Le repas est très quelconque : petites salades, puis une soupe avec des légumes et des boulettes de viande et un plov très décevant, riz trop cuit, pas de fruits et très peu de viande. Quant à la bière, en supplément, elle est tiède ! Retour dans la nuit et début d’une nuit de réflexion en contemplant tissu et manteau ! Je laisse la décision à Marie, ce sera son cadeau d’anniversaire même si ma conviction est faite…

 

Vendredi 19 juin : Marie a donc choisi le manteau, tant pis pour le suzani, peut-être en trouverons-nous d’autres à Boukhara… Nous prenons notre dernier petit déjeuner dans le jardin nettement moins bien que la veille mais toujours copieux. Je fais les comptes avec la patronne qui me fait royalement un rabais de cinq dollars sur le manteau ! Nous chargeons la voiture mais avant de partir, nous allons jeter un œil à l’autre mausolée, caché derrière le Gur Emir. Il faudrait encore payer pour admirer les restaurations récentes, nous nous en dispensons… Alors que nous revenons à la voiture, une délégation de « gens importants » vient visiter le Gour Emir, la circulation est arrêtée et la population fermement invitée à rester cachée derrière son mur de la honte ! Nous allons nous garer près du musée, mais avant de le visiter, nous allons voir une mosquée toute proche, celle de Makhdoumi Khorezm. Elle aussi vient d’être restaurée, les plafonds de bois de la salle de prière et du péristyle, supportés par de belles colonnes sculptées et renflées à la base, sont peints de couleurs qui n’ont pas encore eu le temps de se patiner. Nous réservons au bed and breakfast proche une chambre pour dimanche soir, le patron nous offre le thé dans le jardin ombragé. Ce n’est plus la même classe mais c’est nettement moins cher. Nous nous rendons au musée et comprenons vite qu’il est en cours de réinstallation. Des travaux ont lieu, le bruit et la poussière nous accompagnent dans la visite des rares salles ouvertes. Une exposition de photo sur le thème de la femme ouzbek est intéressante, une autre salle présente une collection de calligraphies arabes. Les objets présentés à l’étage sont hors de vue et les gardiennes sont plus occupées à siroter leur thé ou à essayer de nous vendre des souvenirs qu’à surveiller les rares visiteurs. Nous retournons dans le centre de la ville moderne. Dans un cybercafé nous envoyons un message à Nicole puis nous achetons des provisions dans un petit supermarché et nous nous garons à l’ombre pour déjeuner et faire une sieste dans le camion. Il fait chaud et l’absence d’air nous fait presque suffoquer. Nous devons retrouver à quatre heures deux jeunes étudiants rencontrés au cybercafé. Ils parlent français et souhaitent se perfectionner. Mais ils ne sont pas au rendez-vous. Nous attendons puis allons au Shah i Zinde, en contrebas de la mosquée de Bibi Khanoum. Au pied du cimetière qui couvre la colline, une allée de mausolées anciens, couverts de coupoles vernissées pour certaines, s’offre au visiteur. Ils sont tous plus beaux les uns que les autres, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur, couverts de faïences bleues, jaunes ou même vertes pour les derniers. Les restaurations s’oublient devant la beauté du site et l’on chemine en allant d’émerveillement en émerveillement. Nous sommes surpris de retrouver un de nos étudiants qui nous fait presque le reproche de ne pas les avoir attendus ! Il nous accompagne et nous demande de le corriger et de lui indiquer des conjugaisons. Le soleil décline, les touristes sont repartis, remplacés par les Ouzbeks venus se recueillir sur les tombeaux. Nous emmenons notre élève jusqu’à la mosquée Khazrat Khizr, récemment restaurée, sur une éminence, du même type que celle de ce matin : péristyle et salle de prière aux plafonds peints et colonnes sculptées. Son entrée est scandaleusement élevée alors que l’on peut presque tout voir de l’extérieur. Nous le faisons remarquer à la gardienne qui parle un peu français. Pour se faire pardonner, elle nous offre le thé et nous autorise à monter au sommet du petit minaret d’où on aperçoit les ruines d’Afrasiab. Nous quittons notre peu agréable élève et revenons nous garer près du Gour Emir.

 

Samedi 20 juin : Si l’appel à la prière ne nous avait pas réveillé au point du jour, la nuit aurait été parfaite. Nous avions le Gour Emir dans l’axe de notre ouverture, illuminé hier soir et éclairé par le soleil ce matin. Nous quittons Samarcande en direction du Sud. A la sortie de la ville nous trouvons une belle madrasa, inconnue, pas signalée dans les livres ! Beau portail à décor floral en faïences outremer et jaunes et une cour classiquement entourée de cellules, elles aussi joliment décorées. Un arbre planté au beau milieu de la cour apporte une touche de vert sur le fond de bleu des carreaux. La salle de prière est surmontée d’un dôme, posé sur un tambour, avec des inscriptions coufiques. Les imperfections dans les revêtements, les briques non remplacées, les irrégularités dans les alignements laissent croire à une construction qui a traversé les siècles sans dommages. Il n’en est sans doute rien mais c’est une exquise surprise pour ce début de journée. Nous continuons dans la plaine, vergers et cultures, en direction des montagnes qui se précisent et sortent de la brume de chaleur, au fur et à mesure que nous nous en approchons. Nous devons franchir leur barrière par un col sur une mauvaise route, entre des pentes arides. La descente est plus impressionnante, la plaine et une autre chaîne de montagnes se perdent dans un lointain imprécis. Nous parvenons à Chakrisabz et nous nous garons le long d’un parc d’où surgit la masse des restes du palais de Timour, l’Ak Saray, en fait, deux massives tours du portail, en partie revêtues de faïences très dégradées. Nous en faisons le tour puis je grimpe l’escalier en colimaçon qui permet d’accéder à une terrasse avec une vue sur toute la ville et ses toits de tôles. Devant les ruines du portail, se dresse une statue du grand homme : Timur, dans une pose martiale. Les jeunes mariés avec leurs amis viennent s’y faire prendre en photo. Nous nous mêlons aux cortèges pour admirer les tenues, les robes à volants, les costumes des mariés et leur mine renfrognée, sourire interdit ! Nous reprenons la voiture et allons stationner devant un ensemble de monuments, une mosquée avec une jolie salle de prière décorée de fresques à sujets de palmiers et autres arbres vaguement fantastiques, presque chinois. Deux mausolées, surmontés de coupoles turquoise complètent le complexe. A quelques dizaines de mètres, un autre ensemble n’a pas grand intérêt, un mausolée d’un fils de Timour et une petite mosquée avec des colonnes de bois. Marie fait l’emplette d’un chapeau pour le soleil et moi d’un Coca Cola… J’ai envie de déjeuner au restaurant, je vais repérer un tchaïkhane avec de la bière, près du bazar. Nous nous y reposons mais la bière pas fraîche nous fait regretter de ne pas avoir déjeuné au camion. Nous repartons en début d’après-midi, je ne roule pas vite, nous avons le temps. Nous repassons le col puis prenons la route d’Urgut. Nous nous renseignons sur le lieu du marché, très important le dimanche matin. Nous nous y rendons pour repérer les lieux. Il est immense, s’étire le long d’une rue très encombrée mais il est tard et les marchands plient bagages. Nous cherchons un endroit calme pour la nuit et ombragé pour le réveil. Nous remontons la rue principale, partagée en deux par un ruisseau, tournons dans les rues latérales mais sans trouver de place. Nous allons prendre un soda ou une bière dans un café, entre les deux voies de la grande rue puis repartons en quête de calme. Nous finissons par trouver une rue bordée d’arbres, sans trop de maisons d’habitation. A peine installés, une babouchka, autoritaire, vient nous tenir un grand discours en russe. Devant notre incompréhension, elle rameute le voisinage puis nous traîne chez un voisin qui étudie et travaille à Londres. Il parle suffisamment anglais pour que nous puissions échanger quelques mots. La grand-mère nous ramène chez elle, dans son jardin où elle nous sert le thé, accompagné de noix, de raisins secs, d’amandes, de biscuits, de lipiochka, le pain rond qu’il faut émietter et tremper dans le thé. La parentèle est conviée à venir contempler les franzouski ! Peu après avoir regagné le camion, la grand-mère nous amène la mère du garçon qui parle anglais pour qu’elle voit de près notre installation. Puis, plus tard, c’est une autre femme qui vient nous réclamer nos passeports ! Nous refusons, des conversations animées se tiennent à proximité, nous ne doutons pas d’en être le sujet. Enfin le calme revient.


Dimanche 21 juin
 : Pas d’autres curieux dans la nuit ! Nous ne sommes pas encore prêts que Tamara, notre babouchka vient toquer à la porte pour nous inviter à prendre le thé. Nous nous excusons et lui donnons des bonbons pour les enfants, elle s’en satisfait. Nous retournons près du marché, bien plus populeux que la veille. Les marchands ont copieusement arrosé l’allée pour coller la poussière mais l’abondance d’eau l’a transformée en une gadoue grasse… Nous retrouvons le coin des « affaires » pour touristes : suzani et bijoux. Peu de vraiment beaux objets, néanmoins quelques-uns nous intéressent, en particulier une paire de jolies boucles d’oreilles en argent incrustées de minuscules turquoises (?) et ornées de boules de corail (?). Le marchandage est difficile, nous devons faire plusieurs passages avant de repartir avec. Dans des allées, est vendu tout le nécessaire pour les mariages : toques avec des pendeloques argentées ou dorées, chapan matelassés, lourdes robes brodées de fils d’or. Les fiancées et leurs mères viennent en délégation essayer, comparer. Nous repartons et retournons à Samarcande. Nous allons nous installer dans la chambre réservée que nous découvrons, surprise agréable, climatisée. Nous donnons du linge à laver puis déjeunons dans la chambre avant de faire une bonne sieste. Nous ressortons pour aller acheter quelques provisions, fromage et fruits, pour Marie, demain midi, puis nous nous rendons dans un café-restaurant qui a le wifi. Nous pouvons lire nos messages mais le blog n’est pas accessible et nous ne pouvons donc pas le mettre à jour. Marie s’avise alors qu’aujourd’hui c’est la fête des Pères… Julie semble l’avoir aussi oublié ! Nous restons devant l’ordinateur jusqu’à l’heure de dîner. Nous mangeons sur la terrasse à l’extérieur. Bonne cuisine, un peu grasse mais nos plats : agneau aux abricots et porc sauce « strong » ont des accents exotiques tout à fait plaisants. Nous rentrons et nous arrêtons à la hauteur du Registan. Le spectacle « Son et Lumière » s’y tient. Nous ne pouvons pas approcher jusqu’aux bancs réservés à ceux qui ont payé mais, dix mètres en arrière, nous en voyons autant. Les façades éclairées me paraissent plus spectaculaires, sans doute parce que les masses des madrasa restent dans l’ombre. Nous rentrons à la chambre où je tape mon journal avant de repartir en taxi jusqu’à la gare routière où je suis aussitôt embarqué dans un autre taxi avec trois autres personnes, une femme avec un bébé qui aura la délicatesse de ne pas trop pleurer, d’un garçon et d’un autre qui va vite ressentir une grande affection pour moi, au point de passer presque tout le voyage sur mon épaule ! Et nous voilà partis à toute vitesse sur l’autoroute…

 

Lundi 22 juin : Les heures passent, trop vite car je ne suis pas pressé… Nous sommes à Tachkent à une heure et demie du matin. Je suis débarqué du taxi, personne ne m’aura adressé la parole… Je me retrouve sur un terrain vague, dans un environnement glauque, face à deux ou trois énergumènes qui se disent chauffeurs de taxi et qui veulent à tout prix m’emmener dans le centre en m’assurant que le métro n’ouvre qu’à sept heures (en réalité à cinq heures) et qu’il n’y a pas de café ouvert à proximité. Je m’éloigne d’eux, m’assieds sur une borne en ciment et je me demande bien ce que je vais faire aussi tôt ici ! L’un des taxis vient me proposer de m’emmener à un café. Je le suis, méfiant. Effectivement, à quelques centaines de mètres, la cafétéria d’une station-service est ouverte. Je m’installe sur un banc et commande un thé. Au début, je le sirote avec une certaine décontraction puis je finis, comme un saoulard, la tête dans les bras en croix sur la table… A quatre heures et demie, le jour se lève, moi aussi et à cinq heures je suis sur le quai du métro, pour une fois avec les travailleurs matinaux… Je descends à la station près de l’hôtel Ouzbékistan. Pas de camping-cars garés derrière. Je suis déçu, je comptais sur eux pour un fauteuil, un petit déjeuner et un bout de conversation. Je me rends à l’agence de voyage, bien entendu encore fermée. J’attends assis à un arrêt d’autobus puis je vais profiter des toilettes de l’hôtel avant de m’assoupir dans un fauteuil trop moelleux. Je retourne à l’agence, Nosir y est, je lui remets les passeports, il me dit de revenir les chercher entre trois et quatre heures. Je me rends dans un cybercafé où je lis le courrier, vœux de Laurence et Agnès pour Marie, rien de Julie ! Je mets à jour le blog, sans les images. Je retourne sur la place Amir Timour et continue de faire la tournée des bancs publics des parcs du centre ville. Je me déplace toutes les heures de l’un à l’autre… Je pousse jusqu’au Tsoum, découvre l’étage consacré aux vêtements que nous avions ignoré, une plongée dans le monde de la mode des années cinquante, version soviétique… Je repère des troquets avec bière fraîche pour déjeuner, avant de recevoir un puis plusieurs sms de Nosir qui veut des précisions sur les dates d’entrée, de sortie, m’avertit que les dates accordées par l’ambassade ne correspondent pas. Je comprends qu’il est à l‘ambassade, je l’y rejoins. Il en sort et m’annonce tout content : « Tomorrow passports ». Il ne saurait en être question, je ne vais pas rester un jour de plus à Tachkent ! Je l’oblige à retourner dans l’ambassade où je le suis. J’obtiens que les visas soient prêts cet après-midi. Et je repars dans mon errance… Je vais déjeuner d’un chawarma avec un demi de bière à la température parfaite avant de continuer ma tournée des bancs. A trois heures, je suis devant l’ambassade qui ouvre à cinq heures moins le quart. On me remet les passeports mais je dois payer les droits, cinquante-cinq dollars chacun, non réglés par Nosir, pour un visa de transit de trois jours seulement ! Je dois attendre l’arrivée de ce cher incompétent de Nosir qui me rembourse les droits et que je plante là. Je cours reprendre le métro et trouve aussitôt un taxi à la gare routière, dix minutes plus tard, je repars pour Samarcande. Une jeune femme élégante et un jeune couple de fiancés de la bonne société, très préoccupés par le coût des biens de consommation en France, sans savoir grand-chose de la société occidentale, faisant preuve d’une candeur irritante… Après avoir refusé une gorgée d’un Coca Cola tiède puis une bouteille d’eau glacée, je me sens obligé d’accepter un chewing gum qu’ils m’offrent. Me voilà à mâchouiller un bout de caoutchouc, parfumé à la fraise, pétillant, piquant sous la langue. Une horreur ! Exemple type de la décadence des goûts dans la future classe dirigeante ou de la dépravation des mœurs chez la jeunesse dorée… Impossible de prévenir Marie de mon retour, les numéros de téléphone fournis par le B & B ne sont pas bons. Nous filons aussi vite que le permet le moteur. Le chauffeur, comme celui de cette nuit, avale quelques pilules pour se stimuler… Enfin, à neuf heures et demie, me revoilà à la gare routière de Samarcande, un dernier taxi me dépose à l’auberge où je retrouve Marie en compagnie de cyclistes français masochistes. Je raconte mes aventures puis nous allons nous coucher.

 

Mardi 23 juin : Nous avons dormi plus tard, j’avais arrêté la climatisation dans la nuit. Nous petit déjeunons avec le couple de cyclistes et un autre Français, parti pour un tour du Monde en trois mois ! Nous discutons longuement et nous quittons l’auberge tard. Nous passons à « notre » supermarché acheter quelques produits puis nous sortons de Samarcande. Pas par la route qui rejoindrait l’autoroute mais nous la retrouverons plus loin. Paysage monotone de plaine en cultures, principalement du blé. Le revêtement est variable, parfois patchwork, parfois très correct. Nous déjeunons à l’ombre et continuons en direction de Boukhara. Deux contrôles, à demi par curiosité, se passent bien, dès que nous exhibons notre « lettre de protection » de l’ambassade. Nous roulons en climatisé mais peu avant Boukhara, une averse nous surprend, elle permet de rafraîchir l’atmosphère, de coller les poussières et de laver le pare-brise. Nous entrons dans Boukhara et trouvons rapidement le centre ancien. Nous sommes surpris par le calme, le silence. Peu de voitures, des rues étroites et non rectilignes qui interdisent les vitesses élevées donc les accélérations et les coups de freins brutaux. Nous nous garons près d’une belle porte en briques crues, surmontée d’une coupole et je vais à pied à la recherche de l’endroit que nous avait indiqué Joëlle pour stationner. Je suis entouré de monuments, medersa, mosquées, murs, portes, toujours en briques crues, presque sans faïences, dorés par le soleil. Au centre de cet espace, un bassin entouré de tchaïkhane, à l’ombre de mûriers, apporte une note de fraîcheur et d’authenticité au quartier. Ici, pas de monuments-musées dégagés au milieu de grands espaces déserts, comme à Samarcande. Première impression donc très favorable. L’allée repérée, je vais rechercher le camion, et Marie qui fond en sueur… Nous allons nous installer puis nous allons prendre un verre dans un des tchaïkhane autour du bassin. Des Ouzbeks, hommes et femmes, viennent se faire prendre en photo devant la statue de Nasreddin Hodja, le personnage des contes de tout le monde musulman. D’autres jouent aux dominos, à demi couchés sur des tapchan, ces banquettes recouvertes d’un épais tapis. Nous allons nous promener autour du bassin, entrons dans les cours des deux madrasa. Les cellules sont occupées par des boutiques d’artisanat pour touristes, leurs étals couvrent les murs. Nous fouillons dans les boutiques de textiles, sans rien trouver d’intéressant. Dans les rues, les boutiques à touristes débordent sur les trottoirs et couvrent les murs des maisons. Dommage ! Nous passons devant une belle mosquée, de petit format, comme les autres monuments, pas de gigantisme, du moins dans ce quartier mais une unité de construction en briques crues et une certaine animation populaire. Nous revenons au camion préparer les visites de demain.

 

Mercredi 24 juin : L’animation populaire a ses limites ! Surtout horaires… Nous apprécierions que, tard et tôt, les passants se montrent plus discrets ! Nous partons en promenade alors que la masse des touristes n’est pas encore opérationnelle, donc alors que les boutiques ne font que commencer à ouvrir. Nous passons de l’une à l’autre sans trouver d’aussi beaux suzani qu’au B & B de Samarcande. Quand nous demandons un prix, il est toujours élevé et les vendeurs ne nous courent pas après. Boukhara risque d’être une déception sur le plan des achats. Mais sur le plan architectural, c’est un régal ! Deux regrets toutefois : la trop grande abondance de marchands de souvenirs qui phagocytent toutes les cours de madrasa et même les salles de prière, et les constructions d’hôtels modernes, pas toujours du meilleur goût ! Le centre est presque piétonnier, nous passons d’une rue à une autre en traversant des bazar, des galeries couvertes, surmontées de coupoles, dans lesquelles s’ouvrent des pièces vastes et voûtées. Les deux madrasa, celle d’Ulug Beg et celle d’Abdul Aziz Khan qui se font face, ne sont pas gigantesques, n’ont pas été restaurées mais sont de toute beauté, partiellement couvertes de faïences à motifs de vases et de fleurs. Puis par un autre bazar, nous accédons à la plus belle place de la ville ancienne, celle sur laquelle se dressent l’élégant minaret Kalon, très haut, légèrement conique et décoré de bandeaux à décor géométrique ou épigraphique, la vaste mosquée du même nom et la superbe madrasa Mir i arab, digne des plus belles d’Iran. Deux étages de cellules aux façades couvertes de magnifiques faïences sont encore en activité. Nous ne pouvons que jeter un œil à la cour mais la façade extérieure, à elle seule, récompense du voyage à Boukhara. La mosquée qui lui fait face est immense, déserte et froide mais sa très large galerie est couverte de plusieurs centaines de coupoles qui, avec celles des autres édifices proches donnent à la vieille ville un petit air d’El Oued. Nous commençons à sérieusement transpirer. Le soleil bientôt au zénith est sans pitié. Nous allons voir une dernière mosquée, cachée dans une ruelle de la vieille ville, la mosquée Khodja Zaïniddin, elle n’a pas été restaurée, ses plafonds peints à fresque et ses stalactites ont conservé leur authenticité. Marie m’attend pendant que je vais chercher la voiture. Je reviens en me dirigeant au hasard dans les ruelles en terre et me gare sous un arbre. Nous déjeunons en appréciant la bière glacée ! Nous laissons passer les heures chaudes puis nous traversons l’esplanade sans ombre, devant les murailles de l’Ark, l’ancienne forteresse du Khan de Boukhara, encore en activité dans les années 20. Les murs épais sont renforcés par des tours coniques et trapues. L’entrée est commandée par deux hautes tours et un portail blanc. Après avoir essayé de nous adjoindre d’autorité un guide, on nous laisse entrer moyennant un prix d’entrée digne de Samarcande, alors que la plupart des monuments de la ville étaient gratuits. Nous montons une rampe et débouchons sur une esplanade occupée par une mosquée dont nous ne pouvons contempler que l’extérieur avec ses piliers sculptés. Un couloir mène ensuite à une salle du trône en plein air, déserte, en restauration et puis c’est tout ! Les salles du musée sont fermées, nous n’avons accès à aucune autre salle. Nous ressortons furieux, demandons et obtenons le remboursement des billets. Nous traversons l’avenue qui passe devant l’Ark et allons voir la jolie mosquée Bolo Haouz, son péristyle est très décoré, les piliers sont sculptés, étranglés à leur base mais elle est fermée. Après avoir contemplé la perspective sur la vieille ville, depuis les remparts, nous reprenons la voiture et partons en quête d’un supermarché. Nous n’en trouvons qu’un mini mais avec l’essentiel : de la bière et de l’eau gazeuse ! Nous voulons revenir nous garer près du bassin, comme hier soir. Je tente de trouver un chemin dans les ruelles de la vieille ville et me retrouve dans une ruelle trop étroite, impossible de tourner. Je dois revenir en marche arrière. Une seconde tentative n’est pas plus heureuse ! Je dois faire un grand tour pour y parvenir. Enfin, nous partons à pied à la recherche d’un hôtel agréable pour la prochaine nuit, dans nos tarifs… Après deux essais, nous en trouvons un dans un ancien caravansérail où nous promettons de venir demain. Nous revenons près du bassin, passons nous renseigner sur les spectacles de marionnettes puis nous retournons au cybercafé où je trouve un message de Julie et une carte de vœux pour moi. Nous lui répondons ainsi qu’à d’autres. Nous dînons d’excellentes brochettes au tchaïkhana, autour du bassin, sous des mûriers plus que centenaires. Des jets d’eau assurent un rafraîchissement bienvenu. Après un eskimo au chocolat, nous retrouvons la fournaise du camion.

 

Jeudi 25 juin : Nous commençons la journée en allant nous installer dans notre petit caravansérail. La chambre est climatisée, décorée de tapis et suzani et tout à fait confortable, pour seulement vingt-cinq dollars avec le petit déjeuner ! Nous repartons avec la voiture et retournons à la mosquée Bolo Haouz, bien éclairée : une douce lumière illumine ses fins piliers et met en valeur sa façade et ses boiseries au plafond. L’intérieur est plus quelconque malgré quelques peintures décoratives. Nous allons ensuite nous garer à proximité du mausolée Chachma i Ayyüb, plus joli à l’extérieur avec ses coupoles et son dôme conique en briques qu’à l’intérieur, vaguement devenu un musée sur l’hydrographie dans la région. Plus loin, dans le parc aux ombrages insuffisants, un autre mausolée, celui des Samanides, est un superbe exemple de l’ingéniosité des artisans pour tirer tout le profit décoratif possible de simples briques, en les disposant de toutes les façons imaginables, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. Nous approchons des restes de la muraille, semblables à celle proche de l’Ark mais ici, les poutres de bois qui ont servi à la construction, ont été laissées en place et lui donnent une allure de mosquée malienne. Dans le même quartier, deux autres madrasa qui se font face, semblent abandonnées ; leurs façades, pourtant couvertes de faïences bleues, nous paraissent plus ordinaires, serions-nous déjà blasés ? Nous revenons dans le centre pour acheter des fruits au bazar. Nous découvrons qu’il s’agit d’un marché presque uniquement consacré aux bijoux, les marchandes proposent des bagues, colliers et boucles d’oreilles en or rouge, avec des pierres de peu de valeur. Nous allons visiter la jolie mosquée ancienne de Magog e Attari, à la belle façade de briques. L’intérieur est un faux musée du tapis et une vraie boutique de souvenirs. Je vais ensuite acheter des somsa, chaussons à la viande, chez le boucher. Sa boutique ne doit pas tout à fait correspondre aux normes sanitaires occidentales… Je ne résiste pas à la vue d’un débit de bière pression et nous partageons un vrai demi glacé avant de rentrer à la chambre. Nous déjeunons d’un melon et de nos somsa avant une longue sieste en climatisé. Marie m’en tire pour aller à la recherche de suzani. Nous allons toquer à la porte d’une auberge non signalée et nous pénétrons alors dans une véritable caverne d’Ali Baba ! Un palais insoupçonné de l’extérieur, une haute galerie soutenue par de fines colonnes, comme celles des mosquées déjà visitées, les murs sont décorés de fresques et l’intérieur est encore plus époustouflant ! Le patron est un collectionneur qui a amassé une extraordinaire collection d’objets et notamment des textiles. Il nous en présente dans une grande pièce, entièrement peinte à fresques, des murs entiers sont pourvus de ghanch, ces parois découpées aux formes des bols ou flacons qu’elles abritent, des inscriptions en hébreu, voisinent avec des représentations de vases qui débordent de fleurs. Il nous fait visiter les chambres de son auberge. Elles sont désertes et peu confortables mais magnifiquement décorées de tissus qui en font un véritable musée. Les pièces qu’il nous montre et vendraient sont de toute beauté mais tout de même difficiles à intégrer dans notre budget ! Nous repartons un peu déçus et de plus en plus persuadés que nous ne trouverons pas de suzani à un prix correct, aussi beaux que ceux de Samarcande. Toujours acheter ce qui fait envie quand on le trouve !!! Nous allons voir un restaurant où nous prévoyons de dîner ce soir, puis nous attendons à l’ombre, près du bassin de Liab i Havuz, l’heure du spectacle de marionnettes donné dans une salle. Nous assistons avec deux autres touristes à une représentation d’un mariage traditionnel, dix minutes de marionnettes et trente minutes jouées par des jeunes filles en costumes colorés, vite lassante, d’autant que l’environnement ne facilite pas l’attention : mise en place de décors, personnes peu discrètes etc… Après la visite stérile de boutiques encore ouvertes, nous allons dîner sur une terrasse en hauteur, au-dessus des coupoles d’un caravansérail. Bonne cuisine mais avec un goût de trop peu. Nous rentrons à l’auberge et je peux rentrer la voiture dans la cour. On nous offre un thé avant de monter nous coucher. Et pour la première fois, nous avons la télé avec Arte et TV5 Monde !

 

Vendredi 26 juin : Je n’ai pas trop bien dormi, la faute à la sieste ? Nous sommes réveillés tôt. Nous prenons le petit déjeuner, non pas dans la cour comme nous l’aurions souhaité, mais dans une salle… Nous partons avec la voiture pour le mausolée de Bakhaoutdine Naqchband, à quelques kilomètres de la ville. Il s’agit d’un complexe religieux, lieu de pèlerinage important. Nous y rencontrons un couple de jeunes cyclistes belges à qui nous recommandons notre B & B. Le mausolée se compose de plusieurs bâtiments, mosquée, bassins, nécropole en briques, sans faïences, sans grand intérêt architectural mais il est intéressant pour l’atmosphère. Des familles, les hommes avec la calotte traditionnelle, les bottes et le tchapan pour les plus âgés, les bien-nommés « barbes blanches », les femmes en robes colorées, viennent se recueillir sur la tombe d’un saint homme. Ils s’assoient à l’ombre d’un arbre, l’un d’eux récite une sourate qu’ils écoutent les mains ouvertes devant eux, avant de se les passer sur le visage puis ils font trois fois le tour du tombeau. Ensuite ils se rendent sur un tronc d’arbre couché qu’ils frottent, le tronc en est devenu brillant, et passent dessous. Nous revenons en ville puis cherchons le palais d’été de l’ancien émir. Nous avons quelques difficultés à le localiser mais nous y parvenons au terme de plusieurs allers-retours… Dans un parc fréquenté par des paons, plusieurs pavillons accueillaient le souverain. Le principal, construit au début du XX° siècle, est de style rococo oriental, surprenant mais pas disgracieux. Les pièces sont décorées de carreaux colorés et de stucs travaillés. Un autre pavillon est, dans sa décoration intérieure, plus proche des riches maisons des marchands du XIX° siècle avec ses fresques colorées et ses ghanch. Enfin dans le pavillon du harem est présentée une collection de suzani tous plus beaux les uns que les autres, nous en bavons d’envie ! En face, un kiosque, près d’un bassin, d’où l’émir surveillait les ébats de ses femmes. Nous rentrons en ville, et déjeunons à la chambre avant une sieste très appréciée. Au sortir, nous trouvons les vélos des Belges dans le hall. La jeune fille de l’accueil nous annonce que le prix annoncé est non pour la chambre mais par personne ! Je rassemble nos affaires pour partir aussitôt mais nous pourrons rester sans augmentation ! Nous allons nous garer près du Liab i Haouz et partons à pied dans la vieille ville. Il fait encore très chaud et nous cherchons l’ombre. Nous passons devant le mausolée de Turki Jandi, très délabré et fermé aux visiteurs. Nous continuons jusqu’à la maison-musée de Faïzoullah Khodjaïev. Derrière de hauts murs qui ne laissent rien deviner, nous découvrons une de ces merveilleuses maisons de la fin du XIX° siècle, résidences de riches marchands avec quelques pièces très richement décorées. La galerie est, comme dans la maison visitée hier, soutenue par de beaux piliers en sycomore, sculptés, et des poutres peintes. Toutes les pièces n’ont pas été restaurées mais celles qui l’ont été donnent une bonne idée de ce que devait être la vie dans une telle maison. D’ailleurs on nous propose de revêtir des costumes de l’époque pour nous prendre en photo et un thé, pour une fois à la menthe, nous est offert. Nous revenons très assoiffés, dans le centre, passons encore devant plusieurs caravansérails et madrasa qui ne demandent qu’à revivre du tourisme. Elles ne sont pas décorées de carreaux de faïence mais le plan des uns et des autres reste le même : une cour carrée et des pièces couvertes de coupoles. Nous retournons à la course aux cadeaux. Marie désespère de trouver ce qu’elle cherche, d’autant que les prix, contrairement à ce qu’on nous avait annoncé à Samarcande, sont élevés, parfois ridicules et le marchandage difficile. Nous finissons par acheter, pour nous, un joli tapis de prière, pas très ancien, un peu lot de consolation pour remplacer le suzani de Samarcande… Nous passons au cybercafé, nouvelles de Duyen et d’Yvette, j’envoie un message à Giraud pour lui signaler nos problèmes avec la cellule. Nous allons dîner au même tchaïkhana que l’avant-veille, au bord du bassin, la bière y est toujours glacée et les brochettes copieuses. Je me sens tout amolli, cet interlude en chambre climatisée et ce climat m’épuisent, j’ai mal aux genoux et j’ai hâte de retrouver mon lit !

 

Samedi 27 Juin : Meilleure nuit malgré l’arrêt de la climatisation pour cause de panne de courant au petit matin. Nous petit déjeunons avec les Belges qui ont obtenu le même tarif que nous ! Nous quittons Boukhara mais d’abord nous allons voir la nécropole de Char Bakr à quelques kilomètres. Le Père Lachaise local ! Des centaines de tombes regroupées autour de deux grands édifices, une mosquée  et une khanakah dont nous ne voyons pas bien la différence avec une mosquée, et d’autres bâtiments plus modestes mais tous en forme d’iwan, en briques crues. Leur amoncellement finit par créer un décor plutôt macabre. Le lieu est désert, seule s’élève parfois une mélopée quand un chantre a été loué pour la circonstance, mais il n’y a pas l’affluence de la veille au mausolée de Bakhaoutdine Naqchband. Nous prenons la route de Khiva. Après quelques kilomètres de cultures, nous entrons dans les sables du désert de Kyzylkoum, des dunes parsemées de buissons dont le volume et la densité vont aller en diminuant. La chaussée, de bonne, va devenir plus cahoteuse à partir du point où nous allons rejoindre les rives de l’Amou Daria qui s’étale, indolent entre le Turkménistan et l’Ouzbékistan. Nous quittons la route principale pour une, plus directe, qui longe, coupe les canaux puisant dans l’Amou Daria l’eau nécessaire à l’irrigation de la région du Khorezm. Les contrôles policiers très débonnaires, se multiplient. Nous franchissons un des bras du fleuve sur un pont mixte, train-voitures et roulons au milieu des cultures. Approche un peu décevante de Khiva que j’imaginais ville perdue dans le désert et que nous découvrons après la traversée d’une immense zone de poteaux électriques et un quartier industriel où les cheminées d’usine sont plus hautes que les minarets. Nous peinons à trouver les remparts. Nous sommes alors au pied de la cité ancienne, nous hésitons à stationner sous la muraille. Je vais repérer un hôtel devant lequel nous pourrions stationner. J’ai un premier aperçu de la ville qui me fait l’effet d’un formidable décor des Mille et Une Nuits avec ses minarets, ses dômes et une sorte de tour conique vernissée, brillante. Le soleil dore les murs de terre, à revoir demain ! Un des employés revient avec moi pour m’indiquer le chemin en voiture. Nous nous garons sous les murs d’une madrasa sous des arbres. Nous allons prendre une bière à l’hôtel puis revenons nous installer. Je constate que l’alimentation de l’ordinateur ne fonctionne plus ! Nous dînons au camion, incommodés par l’odeur du gaz qui fuit au brûleur…

 

Dimanche 28 juin : Je retrouve le plaisir d’écrire à la plume, dans un cahier, puisque l’alimentation de l’ordinateur est tombée en panne, même s’il faudra tout recopier plus tard. Ce matin, les rayons du soleil peinent à percer la couche d’air chargée de sable qui étouffe la ville. Les criquets, portés par le vent, colonisent les bâtiments. Les gens les délogent à grands coups de balais, les gosses leur font la chasse et les femmes s’en effraient. J’ai la vision de Khiva dans les sables que je cherchais hier ! Nous achetons le droit de visiter les musées et autres monuments ainsi que celui de les photographier alors qu’avec la brume ambiante je ne suis pas très enclin à en tirer des clichés. Nous commençons par le palais fortifié de l’Ark, le long de la muraille. C’est un dédale de cours et de pièces qui communiquent par des ombres couloirs. Deux cours sont remarquables par les galeries tapissées de superbes faïences, aux toits peints, soutenus par des piliers sculptés. L’une est la salle du trône, l’autre la mosquée d’été. Il faudrait payer un supplément pour monter au pavillon construit sur la muraille mais le temps ne se prêtant pas à la vision panoramique, nous repoussons à plus tard… Nous revenons en passant devant la massive tour conique, ébauche d’un minaret, couverte de carreaux turquoise, vers la grande madrasa Mohammed Amin Khan, transformée en hôtel de luxe. Son portail est très joliment décoré de faïences à motifs floraux. L’intérieur est aseptisé, climatisé… En face, dans une autre madrasa, plus modeste, un restaurant s’est installé en couvrant la cour intérieure, la décoration est lamentable. Derrière, le petit mausolée de Sayyid Alauddin abrite la tombe couverte de céramique en relief, à motif floral, du saint homme. C’est ensuite la mosquée Juma, plus classique, entièrement couverte, sans cour ni iwan. Son toit est supporté par des centaines de piliers sculptés, anciens, voire très anciens pour quelques-uns. Toujours pour des raisons de visibilité, nous repoussons ultérieurement l’escalade du minaret. Nous rendons visite à divers musées, plus minables les uns que les autres, consacrés à la musique ou à la médecine. L’éclairage parcimonieux ne permet pas de déchiffrer les cartels, les objets sont poussiéreux et invisibles dans des vitrines crasseuses. Le seul musée digne de ce nom est celui de la madrasa Islam Hoja où sont présentés, dans une enfilade de cellules, des collections de vêtements brodés (Marie y cherche son chapan !), de tapis, de besaces tissées, de porcelaines, de bois sculptés, de calligraphies. Le soleil tente de percer, des coins de ciel bleu apparaissent. Les marchands ont sorti leurs étals et proposent les pires horreurs possibles. Tout cet espace  n‘est composé que de mosquées, de caravansérails et de madrasa et si, à l’intérieur de l’enceinte, il existe quelques habitations, elles sont repoussées au pourtour. L’animation populaire est donc des plus réduites. Nous visitons ensuite le palais Tosh Khodi. Encore un puzzle de pièces et de cours. S’en distinguent deux, magnifiques, avec galeries, faïences et exceptionnels plafonds peints avec des motifs d’influence chinoise. Nous en terminons avec deux madrasa qui se font face, à la porte Est. Les ruelles, entre les murs de terre flanqués de tourelles, semblent sorties d’une illustration de contes orientaux. Nous revenons, sous le soleil, en admirant les perspectives offertes par les trois hauts minarets légèrement coniques, qui jouent avec les portails rectangulaires, creusés de niches, des madrasa. Le fil à plomb ne doit pas être une invention locale à en croire les défauts de verticalité des portails, tours, murs… Nous déjeunons au camion. En faisant tourner le moteur, je recharge assez les batteries pour que le réfrigérateur redémarre. J’ai acheté du vernis à ongle pour essayer de combler la fuite de gaz, sans y parvenir dans un premier temps puis avec succès en étant plus généreux… Petite sieste, au frais, grâce à l’ombre du mûrier et de l’acacia sous lesquels nous sommes garés et aussi en bénéficiant du vent qui a bien rafraîchi l’air. Nous repartons pour une visite  aux marchands de souvenirs. Je trouve un beau suzani dans les tons rouges pour lequel je serais prêt à craquer mais le passage de la douane turkmène m’inquiète. Marie est toujours en quête de suzani neufs pour offrir. Nous retournons à la citadelle, déserte à cette heure, grimpons sur les remparts et embrassons toute la ville ancienne dans une vue panoramique ainsi que la muraille avec ses bastions, qui semble serpenter sous nos pieds. Nous sortons de la vieille ville pour contempler la porte d’entrée et ses deux tourelles en terre, au milieu des remparts crénelés. Nous rentrons à l’hôtel, tentons d’y boire et discutons avec un couple de Français et un curieux bonhomme dont nous saurons vite qu’il est végétarien, repris de justice et « humanitaire » ! Il fait partie d’une équipée disparate : « l’Architecte, le Paysan et le Taulard », (La Fontaine ou Rohmer, au choix…) en 2cv et Traction avant !

 

Lundi 29 juin : La télévision de notre voisin qui s’est installé dehors une banquette  pour y passer la nuit, démarre à six heures et demie ! Nous n’attendons qu’une heure pour nous lever. Plus de vent et grand soleil. Je porte du linge à laver à l’hôtel puis, tandis que Marie se prépare, je vais faire un tour de la ville pour prendre des photos. Nous poursuivons ensuite notre visite par celle du harem du palais Tosh Khovli qui nous avait échappé hier, car séparé du reste des cours par un couloir mystérieusement fermé. Il a la forme d’une grande cour rectangulaire, creusée de niches sur deux niveaux, couvertes de faïences, avec de beaux plafonds peints. Un puits au centre de la cour est toujours en activité. Nous revoyons les deux autres cours, plus petites. Je monte ensuite, par un escalier en colimaçon aux hautes marches, au sommet du minaret de la mosquée Juma. D’en haut, la vue sur la vieille ville est féerique, c’est ainsi que l’on peut imaginer la Bagdad des contes. Le regard, tel un tapis volant, plonge dans les cours des madrasa, survole les coupoles à peine devinées de la rue, s’accroche aux pointes des minarets aux allures de phares vernissés, rebondit sur les courbes du Katba Minar, le minaret tronqué. Nous nous rendons ensuite au mausolée de Pahlavan Mahmoud. Après avoir franchi le portail et traversé une cour, nous pénétrons dans une salle surmontée d’un dôme entièrement couvert de majoliques bleues, digne des plus belles mosquées d’Iran. La salle adjacente, où est caché derrière un paravent de bois sculpté le tombeau du saint, est tout aussi décorée. C’est un lieu de pèlerinage, les familles, surtout des femmes et des enfants, viennent y faire chanter des sourates par l’imam agréé. Nous achevons la matinée par la tournée des boutiques. Marie trouve ses derniers cadeaux pour la famille. Retour au camion. Je repars à la recherche de bière puis de pain au bazar. Nous déjeunons puis entamons la sieste. Quand nous sommes prêts à partir, nous avons la visite de l’architecte et du paysan. Nous échangeons des informations et promettons de nous revoir en France. Je porte l’alimentation de l’ordinateur chez un photographe qui doit l’examiner, puis nous allons dans un cybercafé, rien de Julie, message des Français rencontrés au Kirghizstan et d’Annie Combet. Nous allons à pied, en longeant les remparts, jusqu’au palais d’été de l’émir. Une sinistre maison, intérieurement décorée de lustres massifs, des poêles en faïence, plus à leur place en Europe centrale et lourdement décorée, murs et plafonds, pas un centimètre carré sans fioritures. Il est encore tôt, nous allons prendre un pot au restaurant où nous avions envisagé de dîner, au bord d’un bassin, près de la porte nord. La musique tonitruante et les tarifs pratiqués nous dissuadent de revenir. Nous voulions nous promener sur les remparts mais pour y accéder, il faut monter une pente, Marie, inexplicablement s’affole, tremble et ne peut se hisser sur le chemin de ronde. Nous renonçons donc ! Retour dans le centre. Je récupère l’alimentation réparée et je dois en marchander le prix. Décidément, le touriste est considéré comme une source de dollars sur pattes, nous en aurons encore confirmation au dîner. Nous nous installons dans la cour de l’hôtel pour mettre au point le texte de la semaine passée, tout en prêtant une oreille aux propos du « taulard », personnage haut en couleur. Nous allons dîner avec lui et les Français dans un restaurant en plein air. Encore du plov, sans plus de viande et sans fruits secs. La bière est encore plus chère qu’ailleurs et l’addition est particulièrement élevée pour bien peu dans l’assiette. Nous en repartons tous mécontents. Retour au camion. Je vais faire quelques photos de nuit avant de me coucher.

 

Mardi 30 juin : Dernière journée à Khiva. Pour moi, le voyage pourrait s’arrêter là ! J’ai vu ce que j’attendais de l’Asie centrale, Mashad et le Caucase sont secondaires…Nous sommes prêts à neuf heures, nous allons chercher Roland et Sonia, les deux Français de la veille à qui nous avons proposé de les emmener à Urgench où ils prennent le train pour Tachkent. Dans la voiture, la conversation, inévitablement tourne autour du personnage de celui que j’ai appelé le « taulard » en raison de ses dix ans de centrale pour attaque à main armée de « l’Ecureuil » ! Nous faisons des courses au bazar et repartons en direction de Beruni que nous atteignons après avoir franchi l’Amou Daria sur un pont de barges, occasion de danser sur l’eau à chaque plongeon du camion qui nous précède d’un ponton au suivant. Nous cherchons ensuite la première des forteresses du désert, Guldursun Qala, que nous allons voir dans la journée. Nous y sommes pour déjeuner, à l’ombre, avant d’approcher et franchir la muraille en terre du XII° siècle, dont les murs se tiennent encore debout, renforcés par de grosses tours rondes. L’intérieur est nu, plus aucune trace de construction. L’environnement n’est pas celui que j’attendais, nous sommes au milieu des cultures ! Nous continuons et devons demander notre chemin à chaque carrefour, faute de panneaux. Nous trouvons la suivante, Djambas Qala sur une éminence qui autrefois dominait un bras du fleuve. Maintenant elle regarde de haut des champs dont la verdure vient mourir aux pieds des petites dunes de sable qui l’enserrent sur les côtés. Nous en faisons le tour en voiture. Et nous devons rouler longtemps avant de trouver la dernière, Ayas Qala. Nous approchons du lac qui s’allonge derrière sa butte puis je monte avec la voiture, à l’assaut de la colline sur laquelle se dresse la plus récente des deux forteresses. Marie m’attend dans la voiture climatisée pendant que j’escalade les éboulis avant d’y pénétrer par une fissure dans la muraille. Plus petite que les autres, elle a conservé ses salles dont je ne trouve pas l’entrée, me contentant de marcher sur les toits affaissés. Nous montons, toujours en voiture à la plus grande, encore en bon état, du moins la muraille avec ses meurtrières pour les archers et ses tours de défense. Nous nous installons pour la nuit dans le désert, en vue de la forteresse. Nous dînons de saucisses-purée. Saucisses halal (poulet, dinde ?). Nous ne savons pas trop mais ce qui est remarquable c’est leur enveloppe plastique dont nous ne savons toujours pas s’il faut les en extraire avant cuisson et alors elles se liquéfient ou les cuire avec et se battre ensuite avec un couteau pour parvenir à les percer… Quant à la purée, elle demandait pour sa préparation du lait. Nous n’avions pas prévu que celui que nous avions acheté en boîte serait sucré… Ajoutons que la moutarde, pourtant française (Amora !) était aux épices, plutôt de goût anglais et également sucrée. Ce fut un curieux repas…

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30 mai 2009 6 30 /05 /mai /2009 07:52


Samedi 23 mai
 : Pas de problème dans la nuit, personne n’est venu nous chasser… Nous allons nous garer devant le bazar, encore pas très animé, le cybercafé est encore fermé, pas très nerveux, les Kirghiz ! Je vais acheter de l’eau et du sucre puis nous attendons l’ouverture du cybercafé, prévue à neuf heures, réelle à dix… Nous trouvons quelques messages et je mets à jour le blog, sans les photos. Nous traversons le bazar, curieusement, les boutiques sont constituées par des containeurs. Pas grand-chose, des marchandes de laitages disposés dans d’antiques landaus, d’autres vendent des beignets sans goût et un marchand de champignons (bolets ?). Nous lui en achetons un kilo et demi pour 80 centimes d’euro ! Nous sortons de Karakol et prenons la route de l’Ouest sur quelques kilomètres puis nous bifurquons dans la vallée de Jeti-Ögüz. Nous apercevons dans le fond les montagnes enneigées, nous sommes au milieu de verts pâturages, entre des conifères de grande taille. Nous suivons un torrent qui passe au pied d’une curieuse montagne qui semble tranchée en deux. De l’autre côté, la roche rouge, dénudée présente de belles strates. Nous sortons la table et les fauteuils pour déjeuner au bord de l’eau et nous nous régalons d’une fricassée de nos champignons, relevés à l’ail et au persil. Sur tous les étals des marchés, on trouve du persil, de la ciboulette, du coriandre et de l’aneth. Des charrettes en bois, tirées par des ânes ou des chevaux munis d’un collier d'attelage en cerceau, passent, accompagnées de chevaux montés à cru par des gosses. Nous continuons dans le fond de la vallée, la route devient piste pour s’enfoncer dans des gorges, passer sur d’étroits ponts de bois, avant d’atteindre un jailoo, un alpage où paissent les troupeaux gardés par des cavaliers. Quelques yourtes sont installées, la plupart pour des touristes. Je photographie mes premiers Kirghizes avec le chapeau traditionnel, une sorte de bonnet en feutre brodé et galonné de noir. Les jeunes préfèrent la casquette à visière… Nous nous arrêtons au milieu des troupeaux, vite entourés de moutons et de vaches. Nous profitons de ce bel endroit paisible et bucolique avant de rentrer. Le passage du dernier pont est fermé par une barrière, ouverte à l’aller. Une voiture est sur le pont, la passagère tient la barre levée pour son véhicule et… la laisse retomber devant nous ! Elle est trop lourde pour que Marie puisse la maintenir et je dois batailler avec une corde pour l’attacher. Un cavalier vient à mon aide, je passe et il me réclame de l’argent ! Cet événement et un « bruit » de tôle qui vibre et dont je ne parviens pas à déterminer l’origine, depuis hier, me mettent de mauvaise humeur. Marie passe derrière pour essayer d’en trouver la source mais elle n’y parvient pas. Nous retrouvons Karakol. Nous cherchons le lieu du marché aux bestiaux, les indications sont vagues, les rues défoncées et toujours ce bruit… Nous allons voir la mosquée, très curieuse : elle a la forme d’une pagode, coins des toits relevés, frises de bois sur plusieurs rangées, ne manquent que les dragons, et les fenêtres sont russes ! Je trouve un jeune qui parle un peu anglais, il nous emmène au marché. Nous repérons le lieu et revenons nous garer devant le restaurant où nous envisageons de dîner ce soir. Un Américain, très étonné de nous voir là, vient nous faire un brin de causette, dans un excellent français. Nous dînons mi-chinois (très bon), mi-kirghize (nettement moins bien) puis nous allons nous garer près de la mosquée pour la nuit.

 

Dimanche 24 mai : Réveil avant six heures pour être à sept heures au marché aux bestiaux. Il y a affluence, voitures et camions ont amené et remportent moutons, brebis, chèvres, vaches et chevaux, tout ceci dans le calme, sans grand bruit. Il n’y a pas autant de coiffures différentes que je le pensais. Quelques personnes, généralement âgés portent l’al-kalpak, le chapeau de feutre, rares sont les calottes ouzbèk. Les femmes ont un foulard souvent de couleur vive, noué en madras. Je pars en chasse pour essayer de tirer le portrait des plus beaux, avec une préférence pour ceux avec une barbiche blanche. Nous pataugeons dans les déjections animales, tentons de parer les coups de queue, chargés de bouse fraîche, les ruades traîtres des chevaux énervés. Nous sommes étonnés par ce qui est considéré comme le nec plus ultra des moutons : ceux avec une masse graisseuse de l’arrière train qui leur donne des allures d’hottentote callipyge. Au bout d’une heure, après être allés voir le coin des gargotes en plein air, brochettes et samovars fumants, nous repartons et prenons la route du sud du lac. Le ciel étant peu généreux, nous n’apercevons que les montagnes proches, celles de l’autre côté du lac sont invisibles. De rares plages de sable ocre doivent être agréables quand il fait chaud, pas aujourd’hui… Des résidences de vacances sont en construction, certaines en forme de yourte, en béton… Dans un cimetière, sur les mêmes tombes, le croissant, l’étoile de l’Islam, et la faucille et le marteau ! Dieu reconnaîtra les siens… A l’autre bout du lac, nous prenons un raccourci, en traversant une étrange étendue désertique, lit de fleuve tari, avant de rejoindre la route de Kochkor. Nous longeons un lac sous un désespérant ciel gris, pas une yourte, pas un troupeau. Kochkor n’a pas grand-chose à offrir. Pas de cybercafé. Nous déjeunons alors qu’il commence à pleuvoir puis nous allons nous informer sur l’accès au lac Song-Köl. Toutes les pistes sont coupées ! Avalanche, abondance de neige, année exceptionnelle, bref toutes les bonnes raisons pour me gâcher le Kirghizstan. Je comptais beaucoup sur ce lac pour y trouver l’image d’un Kirghizstan de rêve : pâturage, troupeaux, yourtes, lac, montagnes… Nous revenons sur nos pas, très déçus, sous la pluie. A l’aller, nous avions passé une barrière sans être arrêtés, au retour il nous faut encore payer cinq cents soms, toujours pour une « réserve de la biosphère ». Sans l’inutile détour par Kochkor, nous y échappions. Histoire de parfaire la journée, le réfrigérateur a décidé de se mettre en grève. Je tire franchement la gueule ! Nous traversons Balykchy en nous fiant aux montagnes et au lac, pas un panneau, pas une indication. Nous évitons le centre ville et passons par une ancienne zone industrielle qui semble complètement à l’abandon, usines et bâtiments aux vitres brisées, ferrailles, béton vieilli. Nous longeons de nouveau le lac, sur la rive nord cette fois. Nous atteignons Cholpon Ata, lieu des résidences secondaires de la bourgeoisie de Bichkek, nous avons croisé leurs voitures puissantes, de retour sur la capitale, pas des Lada… Nous cherchons et finissons par trouver le champ des pétroglyphes. De grosses pierres éparpillées sur un versant de la montagne, forment un étonnant lieu de culte de la préhistoire locale. La datation est vague, pour les plus beaux exemples : du VIII° siècle avant au V° après ! Nous sommes à peine dans le champ qu’une jeune femme accourt nous vendre les tickets d’entrée. Elle tente de s’imposer comme guide mais notre méconnaissance du russe et la sienne d’une autre langue met vite un terme à ses tentatives d’explications. Nous nous promenons entre les pierres et trouvons les plus remarquables, notamment un superbe panneau avec une représentation d’ibex aux cornes recourbées et une chasse au léopard des neiges. Plus loin, d’autres gravures d’antilopes et trois pierres levées, identiques à celles vues au musée de Taraz. Nous retournons dans le bourg, y trouvons un cybercafé pour lire un message de Julie qui a pu voir et caresser Réglisse mais qui ne parle pas de la fête des Mères au grand dépit de Marie, pas sûre que ce soit aujourd’hui. Nous cherchons à accéder à la plage pour nous installer pour la nuit. Je tente de réparer le réfrigérateur, en vain et enfin je dois changer la bouteille de gaz, de nuit, en m’éclairant avec la lampe torche, en tenant le portillon qui s’ouvre vers le haut et en serrant le filetage… Pas ma journée ! J’oubliais : cassé le bracelet de ma montre…

 

Lundi 25 mai : Le vent furieux se déchaîne au matin. Il nous ramène le soleil mais ne suffit pas à chasser des montagnes la ouate qui enveloppe leurs sommets. Nous revenons sur nos pas puis quittons le lac en direction de la capitale, Bishkek. Nous traversons un paysage de montagnes arides et ravinées par endroits avant d’entrer dans des gorges sinistres au fond desquelles roulent des flots couleur de latérite. C’est au sortir de ces gorges que, ma vigilance s’étant assoupie faute de présence policière au Kirghizstan, je me fais arrêter pour excès de vitesse. Le policier, content de lui, me colle son radar sous les yeux : 65 km/h au lieu des 40 km/h permis ! Il tente de retenir mon permis de conduire international, ce dont je me moque puisque j’en ai un second, fait mine de transiger à deux cents soms, quatre euros, baisse à cent soms et devant mon net refus, me le rend… Les montagnes s’écartent, se couvrent de verdure, nous sommes dans une plaine cultivée. Le parc automobile s’améliore quand nous nous rapprochons de Bishkek, la route plus large autorise toutes les audaces des conducteurs. Nous faisons un détour pour l’antique cité sogdienne de Burana. Au XI°siècle ce fut une ville avec des remparts dont on devine le tracé, avec une forteresse dont il reste les murs de quelques pièces et un minaret reconstruit auquel on a accolé un abominable escalier extérieur en colimaçon. Un groupe d’hommes et de femmes est en prière, sur le gazon. L’une d’elles, plus âgée, porte une guimpe maintenue par un touret qui lui donne une allure de « Dame du temps jadis » assistant à un tournoi. L’escalier intérieur du minaret, étroit et abrupt, tout en brique ressemble à quelque boyau intérieur filmé par endoscopie. Il débouche sur une plateforme, la vue est quelconque, les montagnes étant dans les nuages. Nous allons nous promener dans le champ, fraîchement moissonné, où des balbals, les pierres levées sculptées de formes humaines, et des gravures rupestres, ont été disposés. Nous reprenons la voiture et quelques kilomètres plus loin, nous arrivons à Bishkek. Les indications de rues sont presque inexistantes, les feux rouges sont plus devinés que vus, mais nous trouvons le centre, une immense esplanade que nous verrons mieux demain. Nous cherchons le consulat de France, il a déménagé. Nous y parvenons à temps pour être reçus par une dame d’origine russe, aimable, étonnée par nos questions mais auxquelles elle s’efforce de répondre. Elle nous indique une laverie, téléphone à l’ambassade du Tadjikistan qui lui assure que le permis GBAO pour le Pamir n’est plus nécessaire, ce qui nous étonne, et enfin nous donne rendez-vous demain matin pour nous trouver un réparateur de réfrigérateur. Nous passons ensuite à une agence de voyage qui fait aussi boutique, tenue par l’épouse russe d’un Français. Elle nous confirme l’abandon du permis GBAO et nous dit que nous pouvons stationner dans l’impasse derrière la boutique. Nous portons le linge sale à la laverie, il sera prêt dans trois jours. Nous revenons stationner dans l’impasse, près de la boutique. Nous en repartons pour aller dîner dans un restaurant de cuisine kirghize. Beaucoup de monde dans la grande salle, des familles avec de jeunes enfants, je remarque tout de suite l’absence de boissons alcoolisées. Effectivement, l’établissement respecte les règles islamiques : les serveuses ont toutes un voile sur la tête, même si leur queue de cheval en dépasse. Nous dînons donc à l’eau gazeuse : Le plov de Marie est un bon plat de riz plutôt gras, de bœuf et de carottes, mon plat a des relents de cuisine chinoise, légumes et viande de mouton sur du riz, pas du tout épicé et les pelmeni frits, fourrés au mouton achèvent de nous remplir la panse. Les plats sont très copieux et nous en laissons. Nous revenons nous garer pour la nuit dans l’impasse.

 

Mardi 26 mai : A l’exception d’un chien perturbé et du passage des éboueurs au petit matin, le lieu fut calme. Nous nous rendons à l’ambassade où à dix heures arrive le frigoriste pressenti. Son diagnostic est le mien : compresseur hors service, irréparable et introuvable ! Nous voici sans possibilité de garder de la nourriture et encore moins de boire frais ! Nous cherchons une glacière fonctionnant sur batterie. D’abord au Tsoum, un grand magasin sur plusieurs étages dont le rez-de-chaussée est uniquement consacré aux téléphones portables, mais pas de glacière, non plus que chez un marchand d’articles de camping, au supermarché ou dans un magasin de réfrigérateur ! Nous allons nous garer près du bazar, identique à ceux déjà visités : grande halle de béton et étals de légumes, de fruits, frais ou secs, peut être mieux disposés. Les tas de cerises et d’abricots nous font envie, nous en achetons ainsi que des abricots séchés, parfumés mais trop secs. En guise de déjeuner, nous nous contentons d’un samsa, sorte de chausson à la viande de bœuf, surtout du gras… Nous nous rendons ensuite au Musée historique, sur la grande place centrale de Bishkek, avec, en toile de fond, les montagnes couvertes de neige que l’on distingue très bien en cette belle journée ensoleillée. Le premier étage est consacré à chanter la Révolution : portraits, photos, statues de Lénine, fresques à thèmes révolutionnaires au plafond. Au second étage une yourte et quelques beaux tissages, photos des temps anciens. Le problème du réfrigérateur, celui de la voiture dont le bruit qui, je pense, est dû à un jeu dans le bras de suspension du pont arrière, et qui de plus, présente une importante fuite d’huile au joint du différentiel  : je vais tirer la gueule le reste de la journée !!! Nous passons devant une autre place sans le moindre intérêt. Bishkek est une ville « verte » par ses avenues ombragées mais elle n’a guère d’attraits et la furia de ses conducteurs, pressés, impatients, le klaxon impérieux, la rend pénible. Faute de savoir quoi faire ni même d’en avoir envie, nous retournons à la boutique de la veille. Nous nous faisons indiquer un cybercafé et nous demandons à Natacha, l’aimable propriétaire, de nous trouver un mécanicien pour examiner la voiture. Nous envoyons un message à Agnès pour son anniversaire mais sans pouvoir lui joindre une photo préparée à cet effet. Nous nous rendons ensuite à l’Alliance française. Pas de cinéma prévu aujourd’hui mais nous pouvons lire des journaux récents : « Le Monde », « Le Nouvel Obs ». Nous y faisons la connaissance d’un Français marié à une Kirghize, personnage bizarre, peu au fait des possibilités de circulation, encore moins des restaurants et qui ne nous est pas d’une grande aide. Des élèves suivent un cours d’une professeur française, qui, prise d’un doute en l’écrivant au tableau, vient me demander comment s’écrit «apesanteur » ! Nous cherchons un restaurant, hésitons entre un chaikhané de cuisine locale mais sans alcool et un chinois, ce dernier l’emporte… Très classiques plats : porc aigre-doux et poulet au piment et cacahouètes, après une étrange salade de champignons de mer, croquants sous la dent. La bière n’y est pas aussi fraîche que nous l’aurions souhaité. Retour à notre impasse pour la nuit.

 

Mercredi 27 mai : Le piment d’hier soir ne m’a pas réussi et ce matin mes intestins se révoltent et mon anus est en feu ! Nous attendons onze heures pour retrouver Natacha et son mari Philippe, à la boutique de souvenirs. Elle nous accompagne dans la voiture jusqu’au garage, un ancien atelier de montage de voitures de l’époque soviétique, repris par ses anciens ouvriers. Les installations sont vieilles mais le travail est, paraît-il, sérieux. Ils diagnostiquent du jeu dans le bras de suspension, dans une attache de l’amortisseur et peuvent traiter la fuite d’huile au carter du pont arrière. Je laisse la voiture et nous prenons en taxi, arrêté et au prix convenu pour éviter toute contestation par Natacha qui reste dans les parages. Nous nous faisons déposer au chaikhané où nous avions hésité à aller hier soir. Je change des dollars en prévision du paiement des réparations. Nous déjeunons d’excellentes brochettes, de poulet et de viande hachée mais avec de l’eau gazeuse ! Nous partons en promenade, rentrons dans une boutique de souvenirs et d’ « antiquités » et en ressortons avec une parure de lit, brodée, bien marchandée… Nous traversons le parc, à l’ombre car le soleil commence à taper. Nous nous rendons au Musée des arts décoratifs. Belle exposition de photo dans le hall et salles de peintures et dessins de qualité variable mais pas bien élevée en général. Même chose à l’étage dans une interminable enfilade de salles : peintres sans talent ou avec des années de retard. Une salle présente des tissus, des bijoux en argent, incrustés de pierres semi-précieuses et des coffres décorés, elle sauve la visite. Nous prenons un verre à la terrasse d’un café du parc puis retournons en taxi à la boutique, en nous disputant avec le chauffeur sur le prix de la course. Le garage a téléphoné, la voiture est prête mais le montant de la réparation a augmenté… Je repars en taxi, récupère la voiture, plus de bruit, plus de fuite. Retour à la boutique où Marie est restée devant un thé, à discuter avec Natacha et Philippe, ancien militaire reconverti dans l’organisation de treks. Marie tient à  leur acheter une enveloppe de coussin pour les remercier de leur aide. Nous nous installons ensuite, toujours dans l’impasse, pour la nuit.

 

Jeudi 28 mai : Au matin, on toque à la porte : Nous sommes garés devant un bureau, il faut nous avancer de vingt mètres ! Nous allons récupérer le linge et nous quittons Bishkek. Nous suivons la route de Taschkent sur quelques dizaines de kilomètres en longeant la chaîne de l’Alatau avant de nous diriger droit sur elle. La route, excellente pour une fois, après que nous avons acquitté un péage, escalade en lacets serrés le col de Tör-Ashuu, à la limite de la neige, à 3500 mètres d’altitude. Nous achevons la traversée de cette chaîne par un tunnel qui débouche sur l’autre versant, dans le bassin du Suusamyr, une prairie limitée par une seconde chaîne de montagnes. La bonne herbe printanière y est transformée en koumis, le lait de jument fermenté que les éleveurs produisent chaque jour. Ils ont installé leurs yourtes sur le bord de la route et vendent cette boisson sur des étals. Marie se refuse absolument à en faire l’expérience, mon appétence pour les laitages ne m’y pousse guère… Nous nous contentons donc de profiter de la vie pastorale, les troupeaux, leurs gardiens à cheval, les yourtes, le paysage d’alpages sous les pics enneigés… Nous devons passer un second col, l’Ala-Bel, moins haut, moins difficile à franchir mais plus large et plus enneigé. La descente se fait dans des gorges escarpées, sauvages, sans cultures ni élevages si ce n’est celui des abeilles. De nombreuses ruches ont été installées et du miel est en vente dans des bouteilles en plastique. De sympathiques gargotes, des chaïkhané, installées le long du torrent, proposent de déguster des truites, assis en tailleur sur des estrades. Il est hélas trop tôt ou trop tard ! Nous atteignons Toktogul, traversé sans s’en apercevoir, avant d’en contourner longuement le lac de barrage. Nous roulons entre de basses montagnes aux courbes veloutées dans tous les tons de vert et la rive opposée du lac, ceinturée par des montagnes ravinées aux strates très marquées, sous la chaîne que nous venons de franchir. Nous enchaînons avec un autre col, bien moins haut mais aux pentes bien marquées, dangereuses pour les poids lourds qui roulent au pas. Encore des gorges que l’heure tardive ne nous permet pas d’apprécier sous le meilleur éclairage malgré les eaux turquoise des lacs de barrage. Nous quittons l’axe principal pour une route, heureusement correcte, du moins au début, afin de nous rendre au lac de Sary Chellek. La région fut productrice de charbon. Il en reste des entrées de mines encore artisanalement exploitées, des terrils et des flancs de montagnes noircis par le poussier. C’est au sixième contrôle de police de la journée (moi qui trouvais les policiers kirghizes rares et moins pénibles !), que je risque le plus la contravention ! Les cinq précédents contrôles se sont vite terminés dès que les policiers se sont rendu compte à qui ils avaient affaire : des touristes, Français, ne parlant pas un mot des langues usitées dans la région… Ce dernier, tenace, commence à parler de contravention avant d’en trouver le motif : il s’aperçoit que Marie a sa ceinture de sécurité et pas moi ! Voilà le motif ! D’autant plus grotesque que personne ne la met et que les Lada pourries qui constituent l’essentiel des véhicules de cet arrière pays, en sont dépourvues. Je réussis à le persuader que j’ai ôté la ceinture pour ouvrir ma pochette ventrale et lui sortir les passeports. Nous l’abandonnons tout penaud ! A la bonne route succède une piste pas fameuse, nous la suivons sur quelques kilomètres puis décidons de nous arrêter pour la nuit, au bord du torrent. J’y mets à rafraîchir le rosé et l’eau gazeuse.

 

Vendredi 29 mai : Pas de voitures dans la nuit, seul le bruit du torrent aurait pu nous distraire dans la nuit, il n’en a rien été. Nous repartons sur la piste en longeant le torrent, au milieu de plantations, des noyers (?). Trois jeunes filles font du stop, nous les emmenons, la plus « enveloppée » a bien du mal à se hisser dans la cellule. Elles vont passer la journée au lac. Elles ont toutes les trois l’âge de Julie, s’étonnent de notre installation, se récrient devant le prix que nous devons payer, nous les étrangers, pour entrer dans la réserve (vingt-deux dollars !) et nous mettent de la musique qu’elles reprennent en chœur… La route continue dans les vergers puis commence à grimper à flanc de montagne, la piste se ravine, les voitures ordinaires peinent dans les montées, nous ne sommes pas les seuls à nous rendre au lac. Arrêt photo avec nos passagères délurées et enfin nous découvrons un premier étang aux belles eaux bleues dans un cirque de montagne où se jette un ruisseau. Mais le lac est encore plus loin. Encore un kilomètre et nous l’avons en face de nous. D’un calme remarquable, il semble n’avoir jamais été ridé, les montagnes qui le bordent s’y reflètent comme dans un miroir. Un joli lac alpin, rien à lui reprocher si ce n’est que de n’être qu’un lac de montagne, sans rien de spécial au Kirghizstan. Je ne suis pas sûr qu’il méritait les presque cent kilomètres de détour que nous avons dû faire pour le voir. Des jeunes continuent d’arriver, les jeux de ballon, la radio, les pique-niques qui se préparent, les papiers gras et les bouteilles plastiques abandonnées ne nous retiennent pas. Quelques jeunes tentent bien d’engager la conversation en anglais mais une fois déclinés nationalité et prénoms, l’échange tourne court. Nous redescendons la côte, retraversons les vergers et retrouvons le goudron. Nous déjeunons sur les bords de la rivière sans que la bière et la boîte de pâté aient eu le temps de rafraîchir dans le cours du torrent. Nous revenons à la route principale, sortons des gorges et roulons alors dans une plaine cultivée sans montagnes à proximité. Il fait chaud dans cette plaine et nous commençons à transpirer sérieusement. Nous contournons Jalalabad et devons encore faire un détour pour cause de découpage frontalier avec l’Ouzbékistan, qui n’a pas tenu compte des routes existantes. Nous arrêtons à Özgön pour aller voir de près un joli minaret du XI° siècle, très proche de celui de Burana et un ensemble de trois mausolées décorés de briques, des premiers souverains karakhanides. Peu avant Osh, nous croisons une Land Rover avec une cellule Polycomposit de Français. Nous arrêtons, eux de même, et nous causons, échangeons tuyaux, impressions, souvenirs de voyages, avant de reprendre, chacun de notre côté, la route. A Osh, nous trouvons rapidement un parking gardé, face à l’hôtel du même nom. Nous allons aussitôt dîner. Le restaurant auquel nous envisagions d’accorder notre clientèle ayant disparu, nous allons dans les jardins, sonorisés, de l’hôtel, nous régaler de chachlik avec des bières glacées et gratuites ! Retour alors que l’air fraîchit, au camion.

 

Samedi 30 mai : La musique du bistrot proche a duré en début de nuit mais fatigué, je ne l’ai pas entendue longtemps… Au petit matin, un chien, encore un traumatisé, est venu hurler sa désapprobation de longues minutes, puis, une fois certain de notre réveil, il s’en est allé vers d’autres dormeurs. Nous profitons du robinet d’eau, à l’aide de divers tuyaux de diamètres différents, raccordés au moyen de chiffons, élastiques, morceaux de caoutchouc, pour remplir les réservoirs et même arroser, pas laver, la voiture. Nous commençons la journée par une visite à une agence de voyage, difficile à trouver (les noms de rue ne sont pas indiqués et les jeunes ne connaissent pas les anciennes dénominations). On nous assure à l’agence que le permis GBAO pour le Pamir est toujours nécessaire et ils se font fort de nous l’obtenir en deux jours moyennant soixante dollars chacun ! Nous décidons de tenter notre chance sans… Nous nous garons ensuite devant la poste, je m’y renseigne sur les tarifs postaux. Nous avons assez de timbres pour dix cartes postales. Nous n’en avons que trois, il va donc impérieusement falloir trouver sept cartes… Nous allons au musée : pas d’électricité donc fermé jusqu’à… La yourte à trois étages (!) est dans les mêmes conditions. Nous avons très chauds et donc très soif, nous nous dirigeons vers un tchaïkhane qui nous paraît accueillant. Sur le premier tapchan, la banquette recouverte de tapis sur laquelle on s’installe pour boire ou manger, des hommes, certains avec de superbes al-kalpak, et des femmes en robes dans les tons rouge-violet, des foulards colorés sur la tête, sont assis en tailleur, devant une multitude de plats : nan, beignets, diverses salades, cerises, abricots et du thé. Un aryk, un ruisseau court sous les banquettes et rafraîchit l’air. Je demande la permission de faire des photos, nous sommes aussitôt conviés à participer au festin. Nous n’avons pas bien faim, plutôt très soif et le thé ne sous désaltère pas assez. La conversation tourne court et après un intervalle de temps poli, nous prenons congé. Nous passons dans un cybercafé, surtout cyber et pas du tout café, pour lire un message de Julie qui nous annonce ses projets d’achat de voiture, un de Joëlle et Klaus déjà en Mongolie. Nous répondons à Julie et mettons à jour le blog. Nous déjeunons d’une salade avec de la bière pression, glacée !!! Nous partons en quête des indispensables cartes postales, nous courons d’un point à l’autre, de la faculté des Arts, pas trouvée, à l’office du tourisme, pas trouvé non plus, pas de cartes postales ! Nous retournons au musée, toujours sans électricité… En allant chercher des boissons fraîches dans un supermarché, j’aperçois, garés le long du trottoir, deux Land Rover avec des cellules AzalaÏ de Français de Marseille et Toulouse. Nous discutons, échangeons des nouvelles et convenons de nous retrouver au parking ce soir. Nous reprenons la voiture pour monter sur la colline rocailleuse qui domine la ville. Nous devons acquitter un très modeste droit d’entrée pour faire quelques centaines de mètres avant de pouvoir se garer. Nous continuons à pied sur un sentier en partie cimenté, en partie sur des roches glissantes. L’une d’elles est polie par les femmes qui s’y allongent et se laissent glisser, ce qui est censé leur assurer une nombreuse descendance. Parvenus au bout, près d’un petit mausolée, la vue sur la ville est totale mais celle des maisons couvertes de tôles, alignées le long de rues rectilignes est sans charme. Les Français de rencontre nous y croisent. Nous redescendons et retournons nous garer au parking. Les Français nous y retrouvent et nous échangeons des informations. Ils nous offrent un pastis glacé très bien venu ! Nous les abandonnons pour aller dîner dans un restaurant repéré dans le guide. Cuisine très décevante : les œufs farcis au caviar rouge sont un vulgaire œuf dur saupoudré d’œufs de poisson, le bœuf Strogonoff de Marie est à la sauce tomate, pas mauvaise mais pas vraiment russe. Quant à mon filet de perche il est d’une consternante banalité. Retour au parking pour la nuit.

 

Dimanche 31 mai : Pas trop de musique, pas de chien en goguette, la nuit a été bonne et le réveil se fait en douceur. Nous disons au revoir à nos compagnons de rencontre et partons pour le bazar. Nous garons près de la halle aux légumes et parcourons les rangées, spectacle habituel, rien de particulier et pas vraiment plus de monde qu’aux autres marchés. Les Français nous retrouvent, nous arpentons de concert les allées où l’on vend les al-kalpak et Marie en achète un pour offrir au retour. Nous faisons quelques courses, fruits, pain, tomates. Nous ne pouvons plus acheter trop de provisions faute de réfrigérateur. Nous reprenons la voiture, nous nous perdons dans la ville et trouvons difficilement la route de Sari Tash. Je fais les pleins de gasoil, réservoir et jerrycans. Nous arrêtons peu après, en cherchant l’ombre pour déjeuner puis nous continuons. La route est en travaux, pas rapide avec les traversées de villages. Nous passons au milieu de cultures avant de commencer à monter sur des montagnes bien verdoyantes. Au col nous retrouvons le paysage maintenant classique des alpages avec les troupeaux de chevaux et les nombreuses yourtes éparpillées à flanc de colline. Le ciel se couvre, il tombe quelques gouttes, la route est devenue piste, suit le lit d’une rivière qui se partage en plusieurs filets dans les galets. La roche est rouge, érodée et forme une sorte de cañon que nous empruntons. Nous doublons un jeune couple de cyclistes niçois, en route pour la Chine ! De petites fleurs jaunes couvrent la prairie ; avec du soleil, les couleurs avivées des montagnes éclateraient. La dernière étape est un col à plus de trois mille cinq cents mètres d’altitude, prélude à celui à quatre mille six cents qui nous attend demain au Tadjikistan. Il se grimpe sans difficulté malgré quelques épingles à cheveux boueuses. La descente sur le versant Pamir est plus facile et nous offre une vue sur les belles montagnes couvertes de neige. Au bas de la côte, nous trouvons un camp de yourte, Marie est assez tentée d’y passer la nuit. Nous allons jusqu’à Sary Tash, encore un bout du monde ! Un simple carrefour, une route en direction de la Chine, une vers le Tadjikistan, quelques tristes maisons, une station-service, un cimetière où les tombes ne sont marquées que par des piliers de bois sculptés auxquels sont accrochées, comme des trophées de hordes mongoles, des crinières. Dans le lointain, les montagnes ensoleillées du Pamir qui nous attendent, alors que nous grelottons dans le vent glacial. Nous attendons les deux autres Land Rover, elles tardent. Nous revenons aux yourtes, je me renseigne sur les tarifs et nous finissons par nous y installer, nous enfilons pulls, chaussettes et gros blousons. Passent les deux voitures, sans s’arrêter. Nous leur courons après et les ramenons aux yourtes. Nous passerons la nuit, tous les six sous la même yourte ! Le repas est bien sympathique en mettant en commun nos réserves d’alcool : pastis, vodka-orange, rosé de Provence et pour finir Armagnac !

 

Lundi 1er juin : Je me suis battu avec la couette qui avait tendance à glisser et le feu s’est éteint dans la nuit. Bref, je ne suis pas mécontent du lever du soleil qui donne le signal du réveil. Nous allons dans le camion pour que Marie fasse sa toilette puis nous regagnons la yourte en compagnie donc d’Anne-Marie, la cheftaine, Gérard son mari, la belle-sœur Anne-Marie et son mari. Nous attendons le petit déjeuner ponctuellement servi à huit heures, avec des œufs, des saucisses, je mange celles de Marie, et les classiques pain, beurre, confiture. Nous nous décidons à partir avec force promesses de nous revoir en France et de nous écrire. Nous retournons à Sari Tash refaire des photos du cimetière et enfin nous continuons en direction du Tadjikistan. Non sans appréhension : ne serons-nous pas refoulés faute de ce permis GBAO que d’aucuns disent inutile ? Les cols seront-ils franchissables ? J’avais vu hier des vaches dont l’aspect m’avait paru bizarre, je découvre qu’il s’agit de yaks, aux longs poils noirs, bossus, aux cornes plus fines. La route se dirige droit vers les montagnes, commence à s’infiltrer entre elles et nous amène au poste frontière kirghize. Les formalités de sortie se font sans difficulté, une fois la curiosité des agents des douanes et de police satisfaite. Nous continuons donc vers le premier col, le Kizil-Art, à 4280 mètres d’altitude. La montée se fait sans peine, seuls les dernières centaines de mètres, dans la neige et la glace posent problème à deux camions, pas à nous. Nous arrêtons au sommet, frigorifiés dans le vent glacial, toutes les montagnes autour de nous sont couvertes d’une belle couche de neige. La descente sur ce versant est plus facile, sans trace de neige sur la route. Le poste tadjik apparaît presque aussitôt. Notre absence de permis est relevée par le premier responsable mais devant mon incompréhension feinte, il n’insiste pas et nous entrons au Tadjikistan en emmenant avec nous, en guise de passagers, un militaire et son chien, un cocker. La descente sur une bonne route, gondolée mais sans trous, avec parfois des surprises, est rapide et superbe dans un paysage totalement désertique, pas un humain, pas un animal, de rares touffes d’herbe rabougrie. Du minéral, que du minéral, des roches colorées qu’un soleil point trop avare met en valeur. Nous descendons jusque sur les bords de l’immense lac Karakol qui, bien que salé, est encore partiellement gelé. Nous arrêtons au village du même nom, un ensemble de masures en torchis dont les habitants sont tous emmitouflés dans des écharpes pour se protéger du vent violent. Nous arrêtons près du lac, entre des buttes de terre couvertes de sel. Un camion-citerne vient chercher, avec des seaux, de l’eau pour ravitailler le village. Nous déjeunons rapidement puis repartons. La route recommence à monter doucement, toujours dans ce désert balayé par des rafales de vent de sable, soudaines et aveuglantes. Le passage du second col, le Aqbaytal, à 4655 mètres, se fait presque sans que nous nous en apercevions, en troisième vitesse jusque dans les dernières centaines de mètres. La route est toujours aussi correcte, à l’exception de deux passages de tôle ondulée très dure. Nous apercevons de jolies marmottes au beau pelage rouge feu, seules traces de vie. En approchant de Murgab, atteint plus tôt que nous ne le pensions, les troupeaux de brebis réapparaissent. Nous déposons notre passager à l’entrée de la ville. Deux policiers débonnaires nous souhaitent la bienvenue et nous demandent d’aller nous enregistrer à la police. Je trouve la banque, toute neuve, et change cent dollars. Nous nous rendons ensuite à une agence de voyage où un employé eu visage très buriné, dans un excellent anglais, nous donne des informations. Le permis GBAO est toujours exigé et nous risquons donc des problèmes d’après lui. Nous allons à la police et là, on me demande ce maudit permis. Nous devrons aller le chercher à Khorog mais sans passer par la vallée du Wakhan où les militaires seront sans doute moins coulants. Nous décidons de quitter Murgab où il n’y a pas même un restaurant digne de nous ! Contrôle à la sortie de la ville. Pas de GBAO ! Nous pouvons passer pourvu que le militaire de service puisse continuer de regarder son feuilleton américain doublé en russe sur un téléviseur calé par le registre des passages… La vallée que nous suivons, large et parcourue par une rivière qui serpente au milieu, est très belle sous la lumière du soleil déclinant. Nous arrêtons quelques kilomètres plus loin, près d’une yourte et d’un bergerie, en demandant la permission à la famille installée là. Nous étudions la suite du voyage pour ne pas être trop tard en Ouzbékistan. J’ai la tête ans un étau, sans doute à cause de l’altitude, nous sommes encore à plus de 3500 mètres au-dessus du niveau de la mer.

 

Mardi 2 juin : La nuit a été fraîche A six heures et demie, le grand-père, impatient, vient cogner à la vitre pour nous inviter à venir boire le thé. Nous n’en sommes pas ravis ! Il nous a réveillés et la perspective de laitages ne nous enchante guère… Enfin, après petit déjeuner et toilette, nous nous décidons à faire une visite de politesse. Seuls le grand-père, sa femme et leurs petits enfants sont là, sous la yourte. Pas pour les touristes celle-là, le mobilier est réduit à bien peu, un poêle à charbon, quelques tapis et couvertures élimés et des ustensiles de cuisine qui ont connu des temps meilleurs. Nous n’échappons pas à l’ayran, variété de lait caillé, au beurre, rance, de yak, au pain et au thé. Nous faisons mine de goûter à tout et de trouver cela excellent. Photos des enfants, des grands-parents, de nous et nous prenons congé. Le soleil brille et la fumée qui sort des cheminées de la yourte et de la baraque voisine, folâtre dans l’air frais. Nous quittons les bords de la rivière pour retourner dans le désert minéral. Nous ne croisons personne sauf un cycliste canadien que les longues distances dans le vent et les montées ne semblent pas effrayer. Nous passons un premier col à plus de 4200 mètres et restons toujours dans des altitudes proches des 3500 mètres. Comme dans les Andes, il y a peu de neige à ces altitudes et seuls les sommets sont encore enneigés. Nous longeons des lacs salés encore partiellement gelés dont on ne sait plus si le blanc que nous y voyons est du sel ou de la glace. Nous faisons un détour pour aller en voir un autre, pas salé, pas gelé, normal ! Il est perdu dans un environnement de montagnes ocre, totalement dénudées. Nous revenons à la route, toujours aussi bonne, malgré ses bosses et quelques passages de piste, notamment dans les cols. Le dernier de ces cols, à près de 4300 mètres se fait en douceur malgré des ornières creusées dans la boue neigeuse. Nous sommes alors entourés de montagnes marbrées de neige sur plusieurs kilomètres. La descente est rapide et plonge dans des gorges escarpées, sinistres sous un ciel devenu tout gris. Dès que nous sommes à une altitude plus convenable, nous arrêtons pour déjeuner avec notre dernière bière de France, servie glacée grâce à l’environnement… Nous retrouvons des lopins mis en culture autour de villages misérables et sans la moindre originalité. Les maisons pamiri sont paraît-il intéressantes intérieurement mais à l’extérieur, ce ne sont que des rectangles bas, pourvus d’une bosse au milieu pour une ouverture de cheminée et un puits de lumière obstrué par des vasistas. Les villages se rapprochent, nous recommençons à croiser des voitures, la chaussée se dégrade et il pleut ! A en croire le succès de curiosité que nous suscitons dans les villages, nous devons faire partie de la caravane du Tour de France ! Les hommes ont la peau sombre et sont noirs de poil. Ce ne sont plus les faciès mongols mais bien des types persan ou indien. Les femmes portent pantalon et tunique et affectionnent les couleurs écarlates. Aucune ne porte de voile, un simple foulard noué derrière la tête. Les montagnes sont très escarpées, des cascades de rocailles en dégringolent et, sans soleil, le paysage n’est pas bien plaisant. Je suis peut-être blasé mais cette route, présentée comme une des plus belles du monde ne soulève pas mon enthousiasme et j’en connais au Maroc qui tiendraient la comparaison. Certes, la hauteur des montagnes qui nous entourent, l’étendue des déserts de pierre, sont exceptionnels mais ce ne sont que des chiffres. Contrôle avant d’arriver à Khorog et, bien sûr, on me demande la preuve de ma visite à la police de Murbag, que je n’ai pas. Ils se lassent avant moi et nous pouvons entrer dans la ville. La pluie a cessé mais la chaussée est encore mouillée et l’eau dissimule les trous d’une chaussée complètement défoncée. La ville s’allonge le long d’une rue. Nous nous garons et partons en quête d’une agence de voyage pour régler ce problème de permis GBAO. Nous avons du mal à nous repérer, la numérotation de la rue principale a changé. Marie m’attend pendant que je pars en repérage. Je finis par trouver une agence, son responsable est très aimable, parle anglais et se fait fort de nous obtenir les permis pour demain moyennant vingt-cinq dollars chacun. Il nous confirme la suppression de la nécessité de se faire enregistrer. Il m’a indiqué un lodge où nous pourrions dormir. Nous nous y rendons, sur les hauteurs, au bout de ruelles dans lesquelles on ne risque pas de rouler trop vite. Nous pouvons dormir dans une chambre,  avec des couettes sur une banquette mais pas de repas et les toilettes sont à l’écart. Nous devons reprendre la voiture pour aller dîner dans le plus grand hôtel, assez éloigné. Ambiance feutrée, personnel stylé, restaurant haut de gamme, bref la classe ! Nous y dînons fort bien, moi, indien, Marie, d’un poulet schnitzel afin d'avoir du fromage dessus, pour une somme dérisoire. Retour au lodge. Au seul carrefour de la ville, les policiers sont encore de service, je crois être sifflé mais je ne m’arrête pas… Nous préférons utiliser les commodités de notre camion que celles de l’établissement et nous regrettons de lui avoir fait une infidélité.

 

Mercredi 3 juin : Dans le duvet et sous une épaisse couverture, je ne risquais pas d’avoir froid et, de plus, nous ne sommes plus qu’à deux mille cent mètres d’altitude. Nous sommes réveillés par le jour et sans trop flemmarder, nous allons au camion pour la toilette et le petit déjeuner. Des jeunes filles en pantalon serré à la cheville et longue tunique, passent en gazouillant, elles parlent farsi, je retrouve les sonorités chantantes de cette belle langue. Il fait grand soleil et le ciel est tout bleu, sans signes annonciateurs de fâcheries. Nous descendons en ville, nous garer devant un cybercafé. Pas de message de Julie, un de Nicole, nous répondons à d’autres. Nous découvrons alors que nous avons changé d’heure et que nous ne sommes plus qu’à trois heures de différence avec la France. Je vais changer des dollars à la banque, pas de tracasserie bureaucratique, simple et rapide échange de billets. Une fois de plus, je me fais siffler au carrefour, il m’est reproché d’avoir des plaques d’immatriculation illisibles avec la boue qui les recouvre et je suis invité à laver la voiture ! Nous voulons aller refaire les pleins de gasoil mais la route est coupée, un bulldozer repousse une coulée de boue et nous devons attendre. Impossible de faire demi-tour, les derniers arrivés se sont glissés en deuxième, troisième file et occupent toute la largeur de la chaussée. Nous pouvons passer quelques minutes plus tard. Le diesel est plus cher mais reste encore à un prix honnête pour des Français : quarante-trois centimes d’euro. En nous rendant à la station-service nous avons rencontré de nombreux jeunes gens et jeunes filles en beaux costumes traditionnels, longues tuniques de brocart de couleurs vives, pailletées et tous portent un petit bonnet plat et rond, brodé. Au retour, je leur demande la permission de les prendre en photo, ce qui les ravit. La jeunesse semble bien évoluée, libre, sans doute grâce à l’université de la ville, beaucoup parlent anglais. Nous nous rendons au bazar, pas bien grand, sans spécialisation par travées. Nous y trouvons du pain, des œufs, des saucisses (de poulet !), des fruits et de la bière chinoise. Nous allons rechercher notre permis GBAO et nous partons dans la vallée du Wakhan. Nous longeons un torrent et soudain je réalise que les montagnes de l’autre côté, à moins de cent mètres sont en Afghanistan ! Quarante-deux ans que je n’avais pas revu ce beau pays et que je n’approcherai pas plus, encore qu’il ne faudrait pas me forcer beaucoup pour aller jusqu’à Mazar-i-Charif… Nous n’y apercevons pas grand monde, des paysans sur des ânes ou qui suivent sur un sentier escarpé le même chemin que nous. Vu d’Afghanistan, le Tadjikistan doit faire figure de pays développé : voitures qui circulent sur une route (parfois piste !), lignes électriques, écoles, et touristes (enfin nous, car nous n’en verrons pas d’autres…) ! La route est belle, ponctuée de poches de verdure, avec ces peupliers que l’on trouve partout en Asie centrale et qui, pour moi, sont liés à l’Iran. Très au-dessus de nous, les montagnes marquent d’une ligne blanche la limite du ciel. Contrôle débonnaire par un préposé qui a des souvenirs de la langue française apprise dans un proche village, du temps de l’Union soviétique précise-t-il. A Ichkachim, nous sommes accueillis par des fleurs en plastique agitées par les enfants et les femmes, tout au long de la rue principale. Nous trouvons cela extrêmement sympathique, la population nous ovationne, ce n’est plus le Tour de France mais la tournée électorale ! Renseignement pris, le fils de l’Aga Khan est attendu… Nous sommes un peu déçus mais les gens, surtout les femmes, nous saluent en agitant les mains dans tous les villages. Nous changeons de vallée mais nous continuons de longer la langue du « Petit Pamir » d’Afghanistan, insérée entre Pakistan et Tadjikistan où nous avions eu un projet, avorté,  de nous rendre avec les bourses Renault, il y a si longtemps ! La vallée est plus large, les villages sont au milieu d’oasis, les maisons ne sont plus à toits de tôle mais souvent en pisé, parfois chaulées. Nous roulons à bonne vitesse sur des restes de goudron ou des portions de piste correcte. Nous passons une ancienne forteresse sur une colline et visitons en face un mazar, le tombeau ismaélien d’un sage soufi. Le mausolée est précédé d’une magnifique porte en bois avec un encadrement très ouvragé. Le catafalque est recouvert de cornes de béliers, de même que la porte d’entrée. Nous continuons dans la vallée, un nuage vient assombrir les montagnes et les champs. Nous empruntons une piste très pentue et bien peu large à mon goût, pour aller voir à quelque kilomètres un ancien fort qui domine la vallée. Nous découvrons que la montagne est piquetée de lopins de terre cultivés, en terrasses, irrigués par des canaux qui courent et dévalent de la montagne et des maisons, insoupçonnées d’en bas, éparpillées dans la pente. La forteresse est très ruinée, il n’en reste que quelques tours crénelées et massives et des pans de muraille. Nous nous contentons d’en avoir une vision de la piste. Demi-tour, je peux mieux profiter de la vue sur toute la vallée, sa rivière qui se divise, se ramifie, découpe des îlots dans des sables gris qui semblent couler de la montagne. Derrière, la barrière neigeuse de l’Hindu Kush s’étend jusqu’à l’horizon, éclairée par un soleil revenu. Dans la descente puis dans les sables de la vallée, nous croisons de nombreux troupeaux que leurs jeunes bergers et bergères ramènent des champs. Pas de problème de photos, tous, jeunes et vieux, s’y prêtent sans barguigner et sourient ! Nous retrouvons la piste et nous arrêtons peu après, à la sortie d’un hameau, au bord de la rivière, face à un gros village afghan au pied de la montagne éclairée par le soleil couchant. Je mets une bouteille de bière à rafraîchir dans le cours d’eau.

 

Jeudi 4 juin : Des gosses tournent autour de la voiture, par curiosité, et ne nous importunent pas. Nous retournons dans le village et emmenons avec nous une gamine qui nous indique le musée. C’est la maison d’un mystique soufi, reconstruite et entourée d’un mur décoré. A l’intérieur, une pièce présente quelques objets, les plus remarquables sont deux vêtements anciens. Une autre pièce est entourée de banquettes et les poutres des plafonds et de soutènement sont toutes décorées d’images et de textes en farsi. Un homme se présente et essaie de nous donner des informations dans un sabir russo-anglo-farsi et parvient à se faire comprendre. Il nous montre un trou dans une pierre qui serait un calendrier solaire. Nous continuons en longeant la rivière, d’oasis en oasis, jusqu’au village de Vrang. Un instituteur, parlant anglais, se propose pour nous guider aux stupa. Ils sont derrière le village, sur une éminence. Marie renonce  au pied de la pente, je suis mon guide. La pente est raide, dans la roche et le sable. Je peine, trébuche, m’accroche à tout ce que je peux, grimpe à quatre pattes, lui, devant escalade les mains dans les poches… Une fois au sommet, j’enclenche le ventilateur interne et souffle bruyamment dix minutes. La vue est superbe sur toute la vallée, sur les montagnes ocre rouge d’où s’échappent torrents et coulées de pierrailles et de sable gris, sur les champs de pommes de terre, de carottes et d’une graminée, peut-être de l’orge, utilisée pour faire le pain. La descente, contrairement à ce qu’affirme mon instituteur sportif, n’est pas plus facile, je glisse, dérape, fais du toboggan malgré son aide compatissante et sa main tendue… Je respire une fois retrouvé un terrain relativement plat. Nous repartons pour un nouvel arrêt au pied d’une forteresse, nous montons dans les éboulis au-dessus des maisons, pour la vue, mais ne tentons pas d’atteindre cette forteresse, bien trop haut placée pour nous. Plus loin, à Langar, nous aimerions visiter le musée dans une maison décorée à l’extérieur de fresques représentant des oiseaux et des bouquetins à têtes quasi humaines, mais le responsable n’est pas là et aucun des gosses présents ne peut nous dire exactement où trouver la clé. En face, un mazar, tombeau d’un sage ; là aussi la sépulture, au milieu d’arbres aux troncs splendides, penchés sur la tombe, est couverte de cornes de mouflons et de bouquetins. La rivière, toujours frontière avec l’Afghanistan, continue en se frayant un chemin dans des gorges étroites et profondes, la piste en quitte alors le cours et s’élève sur un plateau aride, apparemment inhospitalier. Nous y rencontrons pourtant de nombreux troupeaux avec leurs bergers. Les moutons marchent devant, suivis par les vaches et les ânes qui portent les bagages. Il faut à chaque rencontre attendre patiemment que les bêtes se rangent pour nous glisser entre muraille et ravin. Il souffle un très désagréable vent qui soulève poussière et sable dans des tourbillons aveuglants. Quand les gorges cessent  et laissent la place à une vallée sans verdure, la piste la longe dans le lit de la rivière. Nous apercevons sur l’autre rive notre seul et unique chameau afghan ! Puis nous remontons dans les montagnes jusqu’au poste de contrôle où un militaire, dépourvu de stylo, doit nous enregistrer. Sa cagna est d’un sordide rare, les instructions en russe datent de l’URSS, son lit est recouvert d’une sorte de couette crasseuse, immonde. Combien de temps passe-t-il là ? La piste continue de monter, elle serait bonne sans la tôle ondulée que je ne peux pas toujours avaler à une vitesse suffisante. Nous passons devant un lac encore couvert de glace. Le suivant, salé est dégelé mais ses eaux aux reflets verdâtres et bruns sont peu engageantes. Encore quelques kilomètres et nous revoilà sur la route de Murgab à Khorog. Nous retrouvons son goudron gondolé avec plaisir, la voiture aussi ! Il nous faut encore repasser le col dans la neige, avec des conditions de visibilité identiques à celles de l’avant-veille mais sans pluie. Descente sur Khorog, nous décidons d’arrêter avant, près d’une ferme, avec l’accord des habitants, dans l’espoir de nous y faire inviter afin de satisfaire la curiosité de Marie qui a très envie de connaître l’intérieur d’une maison pamiri. Peu après, ils tuent un veau et le dépècent. C’est au moment où, faute de rien voir venir, nous nous apprêtons à préparer une savoureuse omelette aux champignons que le seul mâle de la famille présent, vient nous inviter à boire le thé. Marie est aux anges. Elle va déchanter… Nous pénétrons dans la maison, bien traditionnelle, une grande pièce au plafond plat soutenu par cinq piliers, qui représentent Mahomet, Fatima, Ali, Husain et Hossein, des banquettes sur les côtés sont recouvertes de tapis industriels et de coussins plats. La carcasse du veau est posée sur une des banquettes, un écorché que n’aurait pas renié Rembrandt… Nous sommes invités à nous asseoir autour d’une table, sans retirer nos chaussures. Sur la table un nan, une motte de beurre et le thé. Nous nous préparons des tartines que nous faisons passer avec des tasses de thé. Nous faisons connaissance de la femme de notre hôte, de ses enfants et de la belle-sœur. Il allume la télévision et met un film policier qui se passe en France. La belle-sœur se garde bien de regarder les scènes osées et baisse les yeux…Longue attente sans se dire grand-chose, Marie fait des efforts de conversation, ce n’est pas réciproque… Enfin on nous apporte deux assiettées de viande parfumée aux petits oignons. Je me jette sur le plat, du foie !!! Impossible d’avaler cela ! Nous profitons des absences de la famille pour remplir qui son sac, qui sa poche de blouson, de morceaux d’abats et nous n’en laissons qu’une quantité raisonnable en louant la cuisinière et en remerciant pour ce festin. Au bout d’un laps de temps décent, nous prenons congé en refusant net de dormir dans la maison comme il nous l’est offert et retournons vite au camion vider poche et sac avant de procéder à leur nettoyage et terminer le festin avec une tranche de pain tartinée de pâté ou un yaourt.

 

Vendredi 5 juin : A peine avons-nous soulevé le toit que l’on vient toquer à la porte, nous sommes conviés à boire le chaï ! Je fais comprendre que nous ne sommes pas encore opérationnels mais que nous viendrons plus tard. Nous prenons notre petit déjeuner, Marie procède à sa toilette et nous nous rendons à l’invitation. Un homme, pas vu hier soir est encore couché sur une banquette, la femme de notre hôte de la veille, renforcée par sa belle-mère, nous poussent littéralement à nous asseoir alors que nous tentions lâchement de nous défiler. Nous offrons nos pommes et Marie a tenu à y ajouter des sachets de thé. Nous avons droit au chaï, au pain et au beurre, nous échappons au lait et une fois les adresses échangées, avec promesse d’envoyer les photos de la famille, nous prenons congé. Il a plu toute la nuit et il continue de pleuvoir. Le paysage n’est pas plus riant qu’avant-hier. Nous retrouvons Khorog où nous visitons le musée, franchement minable, sur le modèle des autres déjà vus, avec l’inévitable salle sur la guerre et celle sur les héros socialistes. Une panne de courant abrège la visite. Nous retournons au bazar, racheter des fruits, dont des pommes bien moins belles que celles que nous venons de donner… Nous quittons la ville en direction de Duchanbé, la capitale. La route est aussi mauvaise que possible, nids de poule à profusion, portions de piste et éboulis d’avalanches tout juste dégagés. Nous suivons toujours le torrent qui nous sépare de l’Afghanistan. Après Rushan, nous entrons dans des gorges particulièrement spectaculaires : deux parois verticales dont, même le nez collé au pare-brise, on ne distingue pas le sommet. La pluie a cessé mais le ciel reste gris. Dommage, cette route sous le soleil, serait bien plus intéressante que la partie avant Khorog. Ces gorges vont s’étendre sur plus de cent kilomètres, en ménageant de place en place de petites oasis, taches de verdure qui contrastent avec l’ocre rouge des montagnes. Sur le versant afghan, nous pouvons observer des villages aux maisons en pisé, à toit plat, d’où s’échappent des filets de fumée bleutée, entre cultures en terrasses et peupliers. Sur le sentier acrobatique, à flanc de paroi, chemine un homme, barbu, tout de blanc vêtu : calotte et  longue tunique sur un pantalon, suivi par deux femmes couvertes de voiles étincelants, l’une en rouge, l’autre en bleu. Les falaises s’adoucissent, laissent place à des montagnes moirées, où le vert tendre se mêle à l’ocre rouge. Nous rencontrons le professeur de philosophie en rupture de ban dont on nous avait parlé. Il chevauche une moto BMW à laquelle il a adjoint un side-car russe, pour un long périple qui doit le mener prochainement en Afghanistan puis au Pakistan. A peine sommes nous repartis que nous sommes doublés et arrêtés par deux Français, l’un est parti de Pékin, également en moto avec side-car ! Que de Français sur les routes d’Asie ! Nous arrêtons dans un gros village sous l’œil curieux d’un gamin qui nous débarrasse de nos ordures, les chiens vont se régaler… Les gosses vont se montrer curieux puis ils lancent des projectiles sur la voiture, je les poursuis dans le noir. Le calme revient.

 

Samedi 6 juin : Nous sommes réveillés par l’activité autour de nous. Nous sommes face à une épicerie ! Après le rapide petit déjeuner, nous allons nous garer à la sortie du village pour procéder à nos ablutions matinales sans curieux. Alors que nous en terminons, s’arrête un camping-car Toyota d’un couple de jeunes Français très sympathiques de Chambéry. Nous discutons et échangeons quelques informations pendant près d’une heure puis chacun reprend la route de son côté. La route / piste continue en longeant la rivière, toujours dans des gorges, moins spectaculaires que la veille mais avec un peu de soleil, elles raviraient bien des amateurs. Après quelques dizaines de kilomètres de route bombardée, nous avons une vingtaine de kilomètres surréalistes. Une excellente portion de route, large, au revêtement impeccable, avec des panneaux routiers totalement hors de propos, imposant des limitations de vitesse ridicules. Puis nous entamons sans doute la plus mauvaise portion de route de tout le voyage (même si j’ai déjà écrit cela, des trajets qui nous ont paru pénibles sembleraient aujourd’hui une partie de plaisir !). La piste, en corniche a été emportée en de multiples endroits par des coulées de boue ou de roches, des éboulis, des avalanches. Des tronçons de la route, des ponts ont disparu. Des engins de terrassement s’acharnent à combler, aplanir, élargir, damer mais leurs efforts, louables, semblent dérisoires devant l’ampleur de la tâche. Nous avons l’impression que la piste est en train de se reconstruire sous nos roues. Il n’y a parfois que la largeur d’une voiture sur une corniche glissante, boueuse, y croiser un camion est un défi ! Une chute d’eau tombe sur la piste, il faut passer dessous, doucher la voiture et malgré les essuie-glaces, ne rien distinguer de la piste, pourtant juste large pour un véhicule, le temps de la traverser. Puis c’est une rivière au courant impétueux qu’il faut traverser avec de l’eau à hauteur des roues. Une Mercedes s’est plantée, noyée en plein milieu, un camion doit venir l’en arracher avant que nous ne puissions passer. Nous croisons des cyclistes basques et autrichiens qui nous annoncent encore des gués et un col difficile mais le plus dur était fait. Les gués ne sont toutefois pas faciles, dans des galets qui roulent sous les pneus. Cachée par les eaux terreuses, la sortie n’est pas toujours visible. Le paysage mériterait plus d’attention, les montagnes ont de belles nuances, hélas peu mises en valeur par un temps obstinément gris. Nous quittons la frontière afghane, grimpons un col avec encore des passages boueux mais sans réelle difficulté. Peu avant le sommet, je m’arrête à une fontaine pour nettoyer les feux et les plaques d’immatriculation. Sur l’autre versant, le paysage est totalement différent, nous avons dit adieu aux chaînes acérées et aux pics enneigés pour désormais monter et descendre sur des collines arrondies et verdoyantes. Plein de gasoil, contrôle de police curieux puis cent mètres plus loin, contrôle tatillon de militaires. Je commence à m’énerver quand l’officier vérifie que notre chou ne dissimule pas d’opium, que le paquet de riz en contient bien. Je lui fait admirer nos toilettes tandis que deux des ses sbires explorent les profondeurs du sac de toilette de Marie. Je ne suis guère plus d’humeur aux deux autres contrôles que nous subissons sur la route. Je n’ai plus envie de sourire et me contente d’exhiber en guise de document, mon vieux permis de conduire international, aux pages à demi arrachées, la couverture détachée. Le fonctionnaire se lasse de remettre tout en place avant de trouver le sens de lecture… Nous passons la ville natale du président où l’on a cru nécessaire de construire des monuments démagogiques et laids. Je fais laver la voiture qui se révèle être de couleur blanche ! Nous décidons d’essayer d’arriver à Douchanbe ce soir. La route, désormais goudronnée, ne tient pas ses promesses et se dégrade en approchant de la capitale. Encore un col avec une belle vue sur un lac de barrage dans les derniers rayons du soleil. Les voitures que nous croisons tardent à allumer leurs phares et il faut ouvrir grand les yeux pour apercevoir ceux qui n’ont aucun éclairage ou ceux dont les lumières sont dissimulées par les herbes qu’ils transportent. Un dernier col avec des passages de piste et enfin nous descendons sur la ville par une autoroute, en fait une route à deux voies séparées, empruntée par les piétons, les charrettes et tout se qui prétend rouler. Nous parvenons à trouver le centre ville puis un restaurant proche du lieu où les Français de ce matin nous ont dit pouvoir nous installer pour la nuit. Nous dînons à ce restaurant. Ancienne gloire de la ville, il ne lui reste qu’une salle haute de plafond, des serveuses compassées, deux musiciens assourdissants, une danseuse à longs voiles, cachée derrière un pilier et une gastronomie affligeante ! Nous nous garons dans la ruelle derrière.
 

Dimanche 7 juin : Nuit au calme et réveil en douceur… Nous sommes presque prêts quand un colonel de l’armée française, détaché auprès de l’ambassade, vient cogner au carreau. Il a vu notre plaque et vient faire un brin de causette, il nous propose son aide en cas de problème. Nous prenons la voiture pour nous rendre au musée archéologique. Les grands axes de la ville nous sont inconnus et circuler n’est pas simple, surtout pour faire demi-tour. L’impression dégagée par cette ville en ce dimanche est celle d’une ville d’eau ! Larges avenues très ombragées, bâtiments néo-classiques dans des tons pastel et circulation ralentie. Qu’en sera-t-il demain ? Nous nous garons devant le musée et allons le visiter. Beaucoup de petits objets dans des vitrines avec des cartels en anglais dans la plupart des cas. Nous sommes suivis pas à pas par une employée qui allume devant nous et éteint derrière. Les fouilles des sites du pays permettent de mettre en évidence les influences grecques et bouddhistes, notamment avec un long Bouddha couché qui occupe toute une salle. Nous allons ensuite nous installer à la terrasse reposante d’un café français où nous déjeunons d’un sandwich et de crêpes, pas très réussis. Il dispose du wifi, je veux en profiter mais la connexion est d’une telle lenteur que je ne parviens pas à mettre à jour les photos sur le blog. Nous envoyons un message à Julie qui, à midi heure française, n’a pas encore souhaité la fête des Mères au désespoir de Marie. Fatigués de n’avoir pas réussi à faire grand-chose, nous reprenons la voiture, cherchons des boutiques de souvenirs ouvertes puis nous allons nous garer devant un bazar. Faute de pouvoir faire remettre une vis à mes lunettes, j’achète une paire de loupes. Nous traînons dans le marché pour faire des photos des calottes des hommes et des robes chatoyantes des femmes. Toujours de beaux fruits appétissants, nous en achèterons demain. Nous allons nous garer près du restaurant recommandé par les jeunes rencontrés hier. Nous nous régalons de cuisine ukrainienne, après des petites galettes de pommes de terre recouvertes de lard grillé et de crème fraîche pour moi et une salade de crabe pour Marie. Nous partageons une côte de porc avec une sauce épicée délicieuse et des médaillons de veau au lard, flambés au calvados et servis avec des pommes cuites, le tout arrosé d’un merlot moldave, bien meilleur que je ne le craignais. Pas de dessert, il n’y a plus de place pour. L’addition est légère pour nous, élevée pour le pays mais ce n’est pas tous les jours la fête des Mères ! Et Marie, en prime, a eu droit à la diffusion de la fin du match de Roland Garros. Nous reprenons la voiture et allons nous garer au même endroit que la veille mais un militaire nous invite à déguerpir. Nous allons un peu plus loin, au pied d’immeubles. Alors que nous sommes déshabillés et prêts à nous coucher, des jeunes passent en criant et lancent un projectile sur la voiture. Marie explose, ressort son dépit de ne pas avoir eu un message de Julie aujourd’hui. Je me rhabille et reprends le volant. Il faut que je lui trouve le message de Julie ! Je retourne au café où nous avions le wifi mais il est fermé. Je vais me garer devant un autre établissement où il y a aussi le wifi. Je m’installe à une table, impossible de me connecter, un gérant vient m’aider mais ne fait pas mieux ! Je repars à pied à la recherche d’un cybercafé. Plus grand-chose d’éclairé dans l’avenue Roudaki, je me fais racoler et au moment où je désespérais, à cette heure, j’en trouve un. Il y a un message de Julie et une cybercarte pour Marie. Je reviens le lui dire et je repars dans la nuit à la recherche d’un endroit pour la nuit. Ne trouvant rien de mieux, je retourne nous garer devant le restaurant d’hier soir. Il est presque minuit et j’ai hâte de me coucher.

 

Lundi 8 juin : Réveil maussade, j’ai mal dormi, brûlures d’estomac et moral pas fameux. Les jours passent et nous ne sommes toujours pas en Ouzbékistan et quand nous y serons, il faudra encore perdre du temps pour les visas. Après toilette et petit-déjeuner, je laisse Marie à la voiture et vais à pied à l‘ambassade d’Iran. Ma demande de visa de transit se heurte à un renvoi vers une agence de tourisme ! Je passe devant un rutilant 4x4, briqué comme les cuivres chez Nicole, stationné devant la boutique Pierre Cardin et je suis content de savoir que mes dons encouragent la création française dans le domaine de la mode… Je reviens à la voiture, pas franchement joyeux. Nous allons au bazar Barakat, tout proche. Marie a lu qu’on y trouvait des tupi, les petites calottes à dessus carré, noires et brodées de motifs en blanc… Il y a effectivement deux vendeuses ! Elle en achète une après un long marchandage. Nous prenons aussi des cerises et des abricots, meilleurs que les précédents. Retour au camion en passant devant l’ancienne Maison des Ecrivains, décorée de statues géantes d’auteurs locaux, inconnus. Nous avons décidé de quitter Douchanbe mais avant, Marie, saisie de sa fringale d’achats, veut faire la tournée des boutiques. J’aurais préféré y aller en taxi pour éviter les embarras de la circulation qui n’a plus rien à voir avec celle d’hier mais nous nous y rendons avec le camion. Dans une première boutique, Marie achète une enveloppe de coussin, dans une seconde rien, ouf ! Et enfin nous sortons de la ville. Achat d’un poulet rôti et dégustation de celui-ci, presque aussitôt dans la banlieue pour cause de bière encore fraîche ! La route remonte le cours d’un torrent, dans des gorges sans grande caractéristique. Tout au long sont installées des guinguettes, petits bungalows au bord ou carrément au-dessus du torrent mais aujourd’hui, elles sont désertées. La route s’élève, les gorges se resserrent. Une barrière interdit le passage, problème de travaux sur la route nous dit-on, mais on nous laisse passer. Des Chinois sont effectivement en train de réaliser des tunnels de protection des avalanches et nous devons rouler sur des tronçons de piste pour les éviter. Nous sommes arrêtés par une grue sur la piste qui barre le passage, le temps d’alimenter en matériaux les ouvriers qui travaillent à un de ces tunnels. Nous repartons une demi-heure plus tard. Entre temps, les autres véhicules arrivés derrière nous, au lieu de se ranger sagement les uns derrière les autres, se garent en deuxième, troisième file, essaient de grignoter un mètre, une place ! La route continue de monter dans un magnifique paysage de montagnes vertes, en partie couvertes de neige, sur fonds de sommets dignes des Alpes. Nous devons emprunter un très long tunnel, au moins cinq kilomètres, inachevé. Le revêtement, l’évacuation des gaz et des eaux ne sont pas réalisés, l’éclairage est rare. Nous plongeons, dans le noir presque complet, d’une piscine à une autre. De l’autre côté, nous avons une forte descente, bientôt interrompue par une nouvelle barrière : un camion chinois placé en travers de la route pour décourager les resquilleurs. C’est à qui sera le plus proche de lui et parviendra à être le premier à se faufiler… Là nous allons attendre une heure et demie, la fin de la journée de travail, à six heures ! Nous croisons une Land Rover de Français avec qui nous échangeons brièvement quelques informations. Un jeune couple avec deux enfants en bas âge, pas vraiment notre genre, plutôt celui du Mourillon ! Nous repartons. Je n’ai plus beaucoup de gasoil, je dois en acheter un seau versé à l’entonnoir, dans un petit village ! Nous prenons ensuite la piste du lac Iskender Kül. Moitié piste, moitié route dégradée, elle nous fait passer dans des gorges entre des montagnes ravinées, d’un rouge vif que nous espérons mieux voir demain car la nuit tombe. Nous descendons sur le lac qui est enserré entre de hautes montagnes et se déverse dans le torrent. Nous en faisons en partie le tour, jusqu’à la datcha du Président, absent, (quel dommage !), où nous nous garons, le long d’un pré pour la nuit. Je vais mettre la dernière bouteille de bière à rafraîchir dans un ruisseau, à plus de deux mille mètres d’altitude, l’onde est froide…

 

Mardi 9 juin : Réveil presque tardif, sous le soleil. Nous quittons les lieux en regrettant que Carla et Nicolas ne soient pas les invités du président…Le lac est calme, les montagnes se reflètent dans ses eaux. La route du retour est lente, je m’arrête à de nombreuses reprises pour prendre des photos de la roche, moins rouge qu’à l’aller, la montagne est plissée, gaufrée comme une fraise dans un portrait d’une dame de la Cour. Nous rejoignons la route asphaltée et continuons. Pas longtemps… Nous sommes de nouveau arrêtés par les Chinois (encore eux !) pour cause d’installation d’une ligne à haute tension. Nous devons patienter plus d’une heure, soumis à la curiosité des autochtones puis des Chinois qui tous, voudraient bien savoir la valeur en dollars de notre camion… Nous repartons avec un  passager… Nous arrêtons à Aïni, plein de gasoil, déjeuner dans le camion puis nous attaquons le dernier col, sur une bonne route goudronnée au début, dans un paysage de gorges entre des montagnes pentues et verdoyantes entre deux coulées de pierres. La piste se dégrade vite, le tunnel construit par les incontournables Chinois, n’est pas ouvert, il faut escalader un col sur une route quasiment abandonnée, en roulant au pas, interminables kilomètres, avant une descente à peine plus rapide. Nous retrouvons le goudron, du bon asphalte, sauf quelques surprises, dans une plaine infinie, la version tadjik de la vallée du Fergana. Nous roulons jusqu’à Istaravshan où nous laissons notre passager à qui il faut quatre pages de cahier pour nous donner son adresse à Samarkande, avec promesse de venir lui rendre visite. Un policier tente de nous extorquer quelques sous, en prétextant que la voiture n’est pas propre mais il renonce vite. Nous cherchons la vieille ville, trouvons la mosquée Hazrat-i-Shah. Un sympathique habitant nous y guide, nous pouvons y entrer, fouler les tapis et contempler les plafonds peints, récemment semble-t-il, une horloge indique les heures des prières. A l’extérieur un fin minaret, est décoré de briques ; à son pied, des gamines en robes pourpres viennent quérir de l’eau à la borne fontaine. Nous reprenons la voiture pour aller voir, à quelques centaines de mètres, dans les ruelles de la vieille ville, la mosquée Hauz-i-Sangin, très modeste mais avec une belle décoration au plafond, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur, intéressants motifs floraux mais les restaurations récentes jurent avec les anciennes peintures. Nous trouvons plus loin la madrasa de Kök Gumbaz. Dans une cour plantée de roses, ces roses incontournables de l’art persan, une école coranique en activité, avec sur un des côtés de la cour carrée, un iwan, rien de remarquable mais tout de même un avant-goût de l’Iran. Les gosses, échappés de l’école, commencent à se montrer pénibles et le mot money revient trop souvent et nous rappelle de fâcheux souvenirs… Nous nous faisons  guider jusqu’au Mazar-i-Chor Gombaz, un très modeste sanctuaire mais avec les plus beaux plafonds de bois peints du pays. Six coupoles entièrement recouvertes de peintures, avec des étoiles de David et des versets coraniques, entre des palmes et des fleurs, exceptionnelle réalisation de l’art du XIX°siècle. Nous repartons, roulons dans cette plaine fertile qui va être notre paysage désormais… Nous arrêtons peu avant Khojand dans un tchaïkhane. Je m’assure que nous pouvons y avoir des brochettes et de la bière et nous nous garons à côté. Je constate que la ventilation des wc ne fonctionne plus et mes tentatives d’y remédier sont vaines… Nous allons dîner, et sommes aussitôt invités à partager la banquette de trois hommes qui me forcent (?) à trinquer avec eux, à grandes rasades de vodka. Nous commandons des brochettes et de la bière, glacée. La conversation est difficile, l’un d’eux, plus aviné, voudrait nous inviter chez lui, mais nous restons fermes sur notre volonté de dormir au camion. L’addition se révèle être pour eux, je vais chercher une de nos dernières bouteilles de rosé qui ne semble pas leur plaire, il est vrai qu’il est terriblement bouchonné ! Nous prenons congé, le garçon s’octroie le reste de la bouteille, avec notre accord…

 

Mercredi 10 juin : Nous sommes réveillés au point du jour par le muezzin. Un muezzin à l’ancienne, sans haut-parleur. Je m’aperçois alors que nous sommes garés devant la mosquée… Nous reprenons la route, toujours excellente, jusqu’à Khojand. Nous traversons la ville sans voir la forteresse, ni ses autres curiosités. Aucun panneau ne les indique, ni les destinations, ni les noms des rues. Nous n’insistons pas et continuons en direction de Tachkent dans cette plaine riche de vergers et de cultures. Les moissons sont faites et les foins sont en cours de ramassage. Nous remontons en direction du nord sous un soleil de plus en plus impitoyable. Peu avant le poste frontière tadjik, un policier essaie de me tirer des dollars, il en est pour ses frais mais il est le premier d’une série de fonctionnaires qui vont m’amener au bord de la crise… A la douane tadjik, un bougon me réclame un document que je n’ai pas puis me renvoie à la voiture méditer. J’ai l’idée de lui faire téléphoner au colonel de l’ambassade de Douchanbe qui nous avait donné son numéro. Il m’explique que la voiture aurait dû être enregistrée, pas nous, puis il parle avec le douanier qui me renvoie de nouveau à la voiture. Il revient me chercher et essaie de me faire payer une amende de deux cent cinquante dollars, ce que je refuse net. Il essaie de transiger à cinquante, puis à vingt et même dix. Je parle de retourner à l’ambassade de France et commence à me fâcher. Nous pouvons passer… C’est ensuite le poste ouzbek où nous sommes accueillis par des agents du service de santé en blouse blanche. L’un dort, l’autre affalé sur un lit parcourt un illustré et le troisième nous fait payer une somme modique pour la désinfection de la voiture (nous avons roulé dans une mare d’eau…). Puis les choses sérieuses commencent, rapides formalités de police et c’est au tour de la douane, déclaration de devises puis document pour la voiture. Le lymphatique jeune douanier, épuisé à l’idée de devoir remplir des paperasses, m’octroie généreusement trois jours pour traverser le pays ! Je m’adresse à une douanière qui parle anglais et qui veut bien porter le nombre à vingt, il va falloir une conférence au sommet des plus haut gradés pour nous accorder jusqu’à la date d’expiration du visa ! Je dois ensuite rédiger une déclaration de devises pour Marie. Nous pensions en avoir terminé et je reprends la voiture pour me diriger vers les portes cadenassées, nous sommes renvoyés au poste : contrôle du véhicule ! Je dois me placer au-dessus d’une fosse, tout est passé à la loupe, l’intérieur des portières, la roue de secours, les coffres vidés un à un, les matelas du lit, la cassette des toilettes que j’ai bien envie de leur vider sur les pieds. Marie explose, pique une belle crise de nerfs, ameute la douanière polyglotte à qui j’explique que ce n’est pas ainsi qu’ils attireront les touristes. J’insulte les autres sans qu’ils saisissent les détails mais la ligne générale est certainement perçue ! Enfin, après donc quatre heures de formalités, nous avons changé de pays… Nous déjeunons rapidement puis filons en direction de Tachkent. Nous y sommes bientôt, après encore deux contrôles rapides de police. Nous nous repérons et trouvons l’emplacement où nous pouvons stationner, indiqué par les Français du Kirghizstan, derrière le grand hôtel Ouzbékistan, en plein centre. Je repars transpirer dans les avenues modernes jusqu’à l’ambassade de France où je suis aimablement reçu et où on me délivre une lettre de « protection » qui devrait nous simplifier les relations avec les autorités. Je passe au grand hôtel changer des dollars, en échange d’un billet j’en reçois tout une pile, le plus gros billet correspond à cinquante centimes d’euro ! Pendant ce temps, Marie, restée au camion, a fait la connaissance d’un couple de Suisses francophones garés à proximité, en route pour la Mongolie. Nous allons les rejoindre et discuter voyages. Ils sont rejoints par un couple d’Ouzbeks et leur petite fille dont ils ont fait la connaissance la veille. Nous allons tous dîner à la cafétéria de l’hôtel, à une table en plein air. Bonne cuisine turque qui serait parfaite avec de la bière… Nous allons jeter un œil à un somptueux mariage dans les salons de l’hôtel. Les mariés sont assis chacun dans un fauteuil au fond d’une salle de spectacle immense, le fric suinte de partout… Nous quittons les Suisses et leurs amis et retournons à la cafétéria nous connecter à internet. Marie a le plaisir de découvrir la jolie carte de vœux de Julie pour la fête des mères, elle en est très émue. Retour au camion pour y transpirer…

 

 

 

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12 mai 2009 2 12 /05 /mai /2009 15:10




 

Vendredi 8 mai : Beau soleil au réveil. Nous trouvons, un peu par hasard, la route du Kazakhstan, en traversant un quartier de maisons anciennes en bois. Beaucoup ont des cadres de fenêtres très joliment ouvragés, représentation d’oiseaux stylisés, peints en blanc sur un fond bleu. Nous traversons ensuite d’autres villages avec encore de belles maisons du même type. Nous sommes dans le delta de la Volga, des bras d’eau se ramifient, se dispersent, ne se distinguent plus des lacs formés par les récentes inondations. Des villages sont à la limite des eaux, les chevaux et les vaches prennent des bains de pieds, les pêcheurs sont à la fête. Nous empruntons un long pont de bateaux métalliques pour traverser une de ces rivières, avant de parvenir à la frontière russe. Nous devons patienter pour entrer dans l’enceinte des formalités puis, sans trop attendre, nous pouvons en sortir, prendre un dernier pont et nous retrouver au Kazakhstan. Là les formalités vont être plus longues, surtout à cause des documents à établir pour la voiture, qu’il faut comprendre et expliquer à des employés qui parlent à peine plus l’anglais que moi le russe ! Cette fois nous sommes bien proches de l’Asie, tous sont de type mongol. Un dernier contrôle, où j’ai bien failli ne pas m’arrêter à la grande fureur des policiers en charge du poste, et nous voilà au pays des steppes. Le vent de la steppe n’est pas une simple image, il souffle une continuelle bourrasque, qui décourage toute tentative de sortie. Les maisons sont désormais en pisé mais le plus remarquable ce sont les cimetières. A l’écart des villages, les tombes sont des mausolées de plan carré, en parpaings ou en briques, les angles en pointe, les plus riches sont en forme de tour étagée. Ils sont surmontés d’une aiguille sur laquelle est enfilée une grosse  boule métallique. Les plus beaux sont les anciens, en bois, patinés par le vent, très travaillés, aux flèches audacieuses. Sur le bord de la route : notre premier chameau, un vrai, à deux bosses, laineux, deux fois la masse d’un dromadaire qui, à côté, paraît élégant mais tout aussi dédaigneux. Avec la mue, ils semblent tous galeux, perdant leur toison par plaques, nous finissons par nous y habituer et ne plus les remarquer. D’immenses troupeaux de bovins, de chevaux et de moutons maraudent dans la plaine. Des pompes et des derricks marquent l’entrée dans la zone pétrolifère. Le revêtement n’est pas fameux, des portions sont meilleures que d’autres et nous dansons en essayant d’éviter les trous non rebouchés. Les rares traversées de bourgades ne sont pas enthousiasmantes, les tuyaux d’eau, aériens,  délimitent des quartiers de maisons identiques, sans caractère, dans des rues boueuses. Nous suivons le nord de la mer Caspienne, sans rien en voir. Il suffirait, sans doute, de monter sur une butte pour l’apercevoir, mais où en trouver une ? Nous roulons tard pour arriver à Atyrau. La ville doit sa richesse aux champs pétrolifères voisins et l’arrivée se fait dans une zone industrielle peu engageante. La ville se développe vite et les immeubles en constructions sont nombreux. Nous apercevons la place centrale avec un monument à un quelconque libérateur, une mosquée moderne mais respectant les canons classiques, plutôt réussie avec ses faïences bleues. La place ne manque pas… Nous franchissons le fleuve Oural et sommes alors en Asie (il nous semblait bien y être depuis quelque temps !). Nous nous garons devant un grand hôtel, sachant qu’il y a le wifi gratuit. Je réussis à me connecter depuis la voiture, nous trouvons un message de Julie et nous lui répondons. Nous allons nous installer dans les salons de l’hôtel pour continuer de profiter du wifi mais la connexion est capricieuse et si nous réussissons à mettre une carte pour l’anniversaire de la petite Marie, nous échouons à envoyer une photo à Nicole malgré plusieurs tentatives. Découragé, je renonce à mettre des photos sur le blog. Nous dînons au gril de l’hôtel, sans prétention, lieu de rendez-vous de la jeunesse fortunée. Nous nous régalons d’un(e ?) pide, une sorte de fougasse turque, à la viande hachée et à l’œuf puis de shish de porc, trop sec et d’agneau au bon goût turc. Nous voilà maintenant en Turquie ! Il est vrai que de nombreux peuples dans la région sont ethniquement et linguistiquement proches des Turcs. Nous allons ensuite nous garer derrière l’hôtel, au calme mais les pluies récentes ont ramolli la terre et nous enfonçons dedans au moment de regagner notre home !


 

Samedi 9 mai : Avant de quitter Atyrau, nous repassons par le centre de la ville moderne pour admirer (?) les immeubles tout frais terminés, béton, verre et acier, ceux bâtis sur les bords de l’Oural ont belle allure. Je dois attendre pour le plein de gasoil, les employés ne sont pas encore arrivés. Le prix du litre continue de baisser, environ 33 centimes d’euro ! Nous prenons la route d’Aqtöbe, six cents kilomètres… Les cent premiers, jusqu’à Dossor, sont excellents et sont vite avalés puis le goudron se dégrade ; il est plissé, veiné, j’ai l’impression de rouler sur la peau d’un éléphant variqueux ! A Maqat, nous commettons l’erreur d’entrer dans la bourgade. Je m’arrête pour prendre une photo des ornières de boue, la voiture ne repart pas ! Après une courte attente, elle daigne se mettre en marche. Ouf ! Nous cherchons la sortie de la ville, les indications sont contradictoires, finalement on nous fait un plan, il faut contourner l’usine de gaz. Nous y parvenons et derrière, nous sommes face à des traces de roues qui se perdent à l’infini dans la gadoue… Il faut effectivement traverser cette zone d’ornières profondes pour retrouver la bonne piste. Nous nous lançons et je me plante en traversant une ravine. Petites vitesses, différentiel bloqué, rien à faire. Je dois sortir les plaques, les glisser sous les roues, pour que nous nous en sortions. Je remonte dans la voiture avec un ballon de football de boue à chaque pied… Nous trouvons, soulagés, la bonne piste. Nous déjeunons avant de l’attaquer. Elle n’est pas fameuse et offre un échantillon de tous les types de mauvaise route : la tôle ondulée, les nids de poule (ceux du Sénégal étaient des enfantillages à côté de certains passages !), les ornières plus ou moins grasses et le pire : le goudron pilonné de trous d’obus ! Heureusement, nous pouvons souvent emprunter des pistes parallèles sur lesquelles je roule plus vite, en chassant devant nous les juments et leurs poulains de l’année. De temps en temps, des pompes aspirent le précieux pétrole. Dommage que ses revenus ne soient pas affectés à la réfection des routes. Nous arrêtons en fin de journée, à côté de la route, dans le gazon, au milieu des moutons et des chevaux.


 

Dimanche 10 mai : Au réveil, un berger vient nous proposer du lait frais, nous déclinons ! Nous passons la matinée à nous propulser entre la route mitée et les fondrières des bas-côtés. A midi, nous avons la bonne surprise de trouver un bon goudron et même excellent par portions, d’autres moins bonnes… Le paysage se vallonne et des arbustes au tronc noir, sans feuilles, forment d’inattendus bosquets. De petits rongeurs traversent la piste avant de plonger dans leur terrier. A Qandyaghash, nous décidons de tenter une route directe pour Aral qui nous raccourcirait le trajet de deux cent cinquante kilomètres. Nos tentatives de renseignements sur l’état de la route ne sont pas très fructueuses. Pour les employés de la station-service, elle est « нормал » ! Nous nous risquons… Au début du goudron correct… Un policier, surgi de sa voiture personnelle, garée sur le bas-côté, nous arrête, il semble soucieux de m’impliquer dans une quelconque infraction mais ma totale incompréhension, surtout face aux forces de l’ordre, le décourage et il nous abandonne, reprend sa voiture et repart… La route se gâte et bientôt nous retrouvons ce à quoi nous sommes habitués depuis deux jours. Ce n’est pas dans les plus violents cahots que notre glace décide de nous quitter. Lasse de nous voir, matin et soir, nous mirer (surtout Marie !), elle profite lâchement du dévissage d’un de ses supports pour s’abattre avec fracas sur le sol de la cellule. Quelques kilomètres de piste suffisent pour transformer les plus gros morceaux en une Voie Lactée… Nous traversons une région de collines qui culminent à plus de six cents mètres, avant de retrouver la « pampa ». Nous nous traînons jusqu’au soir, croisons des Ukrainiens en Jeep, qui reviennent d’Aral et qui nous renseignent sur l’état des routes, rien à espérer ! Nous nous arrêtons à hauteur d’un village. Marie s’aperçoit alors qu’il faut absolument faire une lessive ce soir… Au moment de préparer le dîner, nous découvrons, dans les placards, les noces obscènes du sucre et de la sauce vinaigrette qui, non contents de s’unir pour le pire, se sont répandus sur le meilleur de nos réserves. Tri, nettoyage, linge à essorer, étendre, etc… Dure la soirée !

 

Lundi 11 mai : Des veaux ont adopté nos pare-chocs en guise de grattoirs… Nous continuons sur des pistes dont nous ne savons plus dire si elles sont bonnes ou mauvaises, tout est relatif, l’important est de maintenir une honnête moyenne autour de 35, 40 km/h. Les bergers à cheval surveillent leurs troupeaux de moutons ou de chameaux. Des chevaux s’ébrouent au sortir des mares et se roulent dans le sable. Nous parvenons ainsi à Shalkar. De là, une piste rejoint directement Aral, les Ukrainiens rencontrés la veille nous ont dit qu’elle n’existe pas. On nous la confirme mais nous croyons comprendre qu’elle est réellement difficile. La sagesse nous incite à rejoindre la route principale, soit cent vingt kilomètres de plus. Encore du goudron dégradé et des pistes latérales plus roulantes. Nous déjeunons au carrefour, la route est en travaux au début et de toute façon mauvaise ensuite. La piste étant très sablonneuse, nous laissons derrière nous une traînée visible de loin. A mi-chemin nous retrouvons du goudron correct sur lequel nous nous envolons ! Les cimetières, toujours très importants signalent l’arrivée dans une bourgade, bien avant de la deviner. Les mausolées sont maintenant de briques couleur de la terre, surmontés d’une coupole et d’un croissant. Nous ne sommes à Aral qu’à six heures du soir. La ville est perdue dans les sables, impression de déjà-vu, à Madagascar, sur la côte Ouest. Nous cherchons le centre et la Militsia pour nous faire enregistrer. Nous devons attendre l’arrivée de l’officier d’immigration, mais pas dans les locaux, dans la voiture ! Les formalités ne pourront se faire que demain matin et nous sommes invités à stationner pour la nuit devant le poste… Nous allons voir le port, l’ancien, celui du temps où il y avait de l’eau ! Des bateaux ont été posés sur des blocs de béton, en rappel des beaux jours, les bras des grues rouillées qui pendent au dessus du sable, sont plus tristement évocateurs. Nous revenons nous garer devant la police. Je vais me dégourdir les jambes au parc municipal. D’horribles statues en plâtre, peintes, évoquent la nation kazakh avec les portraits, gravés dans le marbre noir, d’inconnus. Des placards à la gloire du président Nazarbaev promettent un avenir radieux pour la nation kazakh, la date en est même fixée : 2030 ! Un mariage anime la salle des fêtes et la musique nous parvient mais ne durera pas toute la nuit. Nous réchauffons un coq au vin en conserve (une vulgaire poule !), tout à fait de saison, vu la température extérieure…

 

Mardi 12 mai : Akhmata frappe à la porte alors que nous sommes à peine réveillés. C’est une jeune femme, professeur d’anglais, sollicitée par l’officier d’immigration pour nous aider dans les opérations de régularisation. D’emblée, elle annonce la couleur : dix dollars pour elle et vingt pour l’officier, par passeport. Je ne sais trop quelle est la légalité de ces tarifs… Nous devons aller devant les bureaux et attendre l’arrivée de la responsable. L’opération terminée, en règle pour le reste de notre séjour au Kazakhstan, je vais changer des dollars à la banque. Longue queue, les Kazakhs resquillent avec un aplomb exceptionnel. Nous allons ensuite faire quelques achats, complétés pour les fruits par un passage au marché. Nous tentons d’avoir une connexion internet aux Télécom  mais le seul ordinateur ne fonctionne pas. Il nous permet de nous apercevoir, cependant, que nous avons encore avancé d’une heure hier, nous ne savons où… Nous refaisons un plein de gasoil et quittons Aral sans avoir trouvé le moyen de refaire les pleins d’eau. Nous remplissons les réservoirs d’eau dans un hameau de trois bicoques en ruine, perdues dans les sables, entre des carcasses rouillées d’engins et de voitures. Au sortir d’un forage sourd un filet d’eau. L’opération est longue mais elle est agrémentée par une conversation en franco-russe, chacun dans sa langue respective, avec un brave monsieur, venu lui aussi, remplir ses bouteilles ! Sans doute la première fois qu’il voit une Land Rover, moteur à eau… « Good asphalt » m’avait promis Akhmata ! Nous ne devons pas avoir la même définition du « Bon »… Dans ce pays extra plat, l’idéal des courbes doit être la double bosse des chameaux… D’ailleurs, je commence à penser que les panneaux routiers « cassis » ne sont là que pour indiquer le risque de divagations de camélidés mal tondus… Néanmoins, nous avançons à bonne allure. A Baïkonour, le site de lancement spatial qu’aucun panneau ne signale, nous n’apercevons qu’une centrale (atomique ?) électrique et à l’horizon un centre de radars ? La route s’améliore et devient plus fréquentée. Les bourgs se rapprochent, des immeubles de plusieurs étages apparaissent, des buissons et des arbres se multiplient. Des tracteurs soulèvent de la poussière dans des champs (de quoi ? coton ?), des étendues en eau ressemblent à des rizières. Des résurgences de sel sont omniprésentes dans la région. Nous atteignons Kyzyl-Orda en fin de journée. Je me fais arrêter à l’entrée pour un supposé excès de vitesse, le policier me demande de l’argent, je refuse et il finit par nous laisser repartir. Moins d’un kilomètre plus loin, nouveau coup de sifflet mais ce n’est que par curiosité… La ville nous surprend, moderne, très étendue, je regrette presque le provincialisme d’Aral ! Nous embarquons un passant pour nous indiquer un hôtel à côté duquel se trouve un cybercafé. Des nouvelles de Nicole, difficilement lisible avec leur « papier à lettre », rien de Julie. Nous  rajoutons quelques jours au blog. Nous nous faisons indiquer un restaurant où nous dînons en terrasse, mais la fumée des voisins qui font un concours de consommation de cigarettes, nous incommode. Les mantis, les brochettes de poisson sont très bons mais le ragoût de mouton de Marie est trop ferme. Le litre de bière passe sans difficulté avec la chaleur… Nous allons nous garer près de la gare. Nous allons y jeter un œil, elle date des années 20 mais ce qui me fait le plus rêver ce sont les trains annoncés : de Moscou à Taschkent, d’Almaty à Moscou, etc… presque la « Prose du Transsibérien »… Nous nous apercevons vite que l’endroit est trop bruyant. Nous en repartons et je me gare le long du Syr Daria, l’un des deux fleuves qui aliment(ai)ent la mer d’Aral.

 

Mercedi 13 mai : Le toit baissé, les bruits sont atténués mais il fait plus chaud et cela commence à se sentir. Nous n’avions pas bien intégré le changement d’horaire et nous nous réveillons avec une heure de retard sur nos habitudes. Nous trouvons à la sortie de la ville un supermarché tout récent, gai comme la cantine de Fresnes, assez achalandé pour proposer de la viande à la coupe. Par une porte nous apercevons le boucher en train de débiter des quartiers de bœuf à la hache sur un billot. Il se taillerait un beau succès chez Carrefour ! A la sortie de la ville, second contrôle de la journée. Désormais, je ne cherche plus à utiliser les trois mots de russe en ma possession, j’abreuve le malheureux d’un discours en français, avec un franc sourire, jusqu’à ce que, dégoûté, il abandonne la partie. Cela ne marche pas toujours et au troisième, il faut que j’aille me faire « enregistrer » au poste de police, formalité ridicule et inutile vu ce qui est transcrit sur leurs livres… J’ai procédé à une ébauche de nettoyage de la voiture et principalement des plaques et des phares. Repérés comme étrangers et peut-être comme Français, nous avons droit, de la part des automobilistes qui nous doublent, à des marques de sympathie : coups de klaxon, pouce levé. Nous déjeunons dans la voiture à l’ombre d’eucalyptus bien venus. Puis nous retrouvons la steppe, la vraie, sans le moindre arbuste ou buisson, rougeoyante sous les coquelicots en fleurs. A l’horizon nous devinons une chaîne de montagnes qui seront vite appréciées quand y nous entrerons car il commence à faire chaud. Nous quittons la route pour un petit détour aux ruines de Sauran, ancienne ville caravanière. Nous y croisons un couple de jeunes routards français, venus en train de Moscou. Il ne reste des remparts en banco, très ruinés, que des pans de murs entre lesquels nous nous faufilons. La porte de la ville, en briques, est en cours de restauration. Je me plais à imaginer une caravane chargée de ballots de soie et d’épices, la traversant au coucher du soleil. Au centre du vaste espace défini par les murs d’enceinte, des ouvriers travaillent à dégager les restes d’une madrasa et d’une mosquée. Nous repartons et atteignons Turkistan. Tout de suite nous trouvons le mausolée, raison de la visite de la ville. Nous nous en approchons à pied. Sa belle façade de briques de terre, creusée d’un iwan, est recouverte de tuiles émaillées turquoise, formant des dessins géométriques. Il s’agit de l’arrière ! La façade avant, inachevée, n’est pas décorée, la brique est restée crue. Elle est elle également creusée et les madriers des échafaudages anciens servent de perchoir aux tourterelles. L’intérieur, tout blanc est sans grand intérêt : une haute coupole, des salles vides, dans l’une le tombeau, recouvert d’une dalle de marbre vert, d’un sage soufi vénéré. Nous allons jeter un œil à une autre mosquée, en cours de transformation en musée. Les travaux d’agencement ne sont pas terminés et surtout, la billetterie n’est pas encore opérationnelle…Nous revenons en traversant un jardin de roses qui serait plus plaisant si elles étaient écloses. La bouche est devenue trop sèche pour une langue qui a doublé de volume, il est urgent d’arroser des amygdales atrophiées. Un thé froid-citron et un Pepsi, dans des boutiques de souvenirs, y pourvoient. Je vais rechercher la voiture et nous nous installons à côté du jardin des roses. Après dîner, nous ressortons pour aller revoir le mausolée illuminé sur ses deux façades.

 

Jeudi 14 mai : Nous tenons compte de la température d’hier pour nous habiller léger aujourd’hui : le ciel est couvert ! Nous repartons de Turkistan et continuons entre steppe et cultures, en traversant des villages qui doivent être ouzbeks à en juger par les calottes brodées que portent les hommes. Les femmes ont de longues robes à fleurs et un fichu noué derrière la tête. Au contrôle policier auquel nous n’échappons pas, j’adopte ma nouvelle méthode : le malheureux policier, au demeurant à tête sympathique, abreuvé d’une logorrhée incompréhensible pour lui, renonce et s’en va vers d’autres victimes plus intelligibles… Nous sommes avant midi à Chymkent, très grande ville. Nous ne sommes qu’à cent vingt kilomètres de Taschkent mais ce sera pour plus tard. Nous traversons la ville pour aller nous garer à proximité du bazar. Rien de traditionnel, un immense marché sous des hangars fonctionnels. Nous y trouvons des radis énormes, de la ciboulette, des fruits et notamment des cerises. Les nan, galettes rondes de pain doré nous font envie, nous achetons du pain brioché pour le petit déjeuner. Nous déjeunons dans la voiture puis nous repartons pour aller à quelques kilomètres, à Sayran, voir des mausolées anciens. Nous apercevons une chaîne de montagnes enneigées, à l’horizon. Nous n’avons pas dû prendre la bonne route car nous nous retrouvons au milieu d’une zone industrielle ruinée, sur une piste digne des plus mauvais passages des jours précédents. Nous retrouvons le goudron et un automobiliste obligeant nous indique le premier des mausolées. Rien de bien remarquable : un cube de briques surmonté d’une coupole, un cercueil couvert de tissus avec des sourates en arabe. Nous allons en voir d’autres tout aussi peu remarquables, du moins pour des non-musulmans. L’un d’eux, en travaux de restauration, est couvert de belles faïences bleues. Un peu déçus, nous hésitons entre poursuivre la route et rester à Chymkent. Marie a envie de voir une place de la ville, nous y retournons donc alors qu’éclate un orage. Je me gare devant un café qui annonce Wifi ! Je réussis à me connecter, lire un message de Julie, compléter le blog mais je renonce à insérer des photos vu la lenteur de la connexion. Nous cherchons un endroit où rester la nuit mais en vain ! Après des tours et détours, perdus, nous renonçons et cherchons la sortie de la ville. Les bourgs se suivent sans que nous ne trouvions où stationner. Nous finissons par nous arrêter en bordure de route, entre deux stations-service alors qu’un autre orage tente de laver la voiture.

 

Vendredi 15 mai : Il a encore tonné et plu dans la nuit. Au matin, le soleil est présent, la voiture n’est pas propre mais elle n’est plus crottée. Des policiers ont installé un contrôle juste à côté de nous mais ils ne nous demandent rien et s’en vont avant nous. La route est, contrairement à ce que j’espérais, de plus en plus mauvaise quand nous nous rapprochons d’Almaty. Nous roulons dans un paysage de cultures et de prairies verdoyantes sur fond de montagnes enneigées de plus en plus proches. Nous arrêtons à Aïsha Bibi pour aller voir des mausolées. Le plus beau est celui d’une femme aimée d’un prince, refusée à lui par son père, morte après une piqûre de serpent. Etrange comme les mythes sont universels ! Dans la verdure, après un jardin de roses, le plus beau des deux mausolées est d’une extrême finesse, des carreaux de brique, couleur terre, aux motifs très variés, couvrent les quatre faces du monument et il est surmonté d’un élégant toit conique. La façade arrière conserve des carreaux d’origine, usés, patinés, dommage que tout le bâtiment ne soit pas ainsi ! Nous repartons pour quelques kilomètres. Nouveau contrôle de police, on tente de m’accuser de vitesse excessive, contrôlée par radar, mais je ne me départis pas de ma totale incompréhension et je peux repartir… Entrée dans Taraz, dernière grande ville avant Almaty, larges avenues, bâtiments modernes, verdure, moins déplaisante que Chymkent. La place centrale est occupée par une manifestation militaire. Nous devons la contourner. Nous allons nous garer devant le bazar. Rien d’intéressant : des vêtements (jeans en quantité !) et des tissus plutôt tape-à-l’œil, brillants. Nous repartons et allons nous garer près d’un parc pour y voir deux autres mausolées, plutôt quelconques, sans grande décoration. Derrière le second, les ruines d’une mosquée se visitent, rien de remarquable mais l’imam, très sympathique, nous incite à entrer, à prendre des photos et nous fait remplir son livre d’or. Pas trace de Français depuis longtemps… Nous déjeunons dans le camion puis nous retournons dans le centre. Les exercices guerriers ne sont pas terminés sur la place… Nous visitons le musée, au grand déplaisir des employés que nous sortons d’une longue sieste. Aucune explication en d’autres langues que le kazakh et le russe. Nous passons assez vite devant les vitrines, en n’admirant que des tentures style souzani ou des tapis de feutre. Les dernières salles pourraient être intéressantes car elles présentent le Kazakhstan depuis la révolution soviétique et je serais curieux de savoir ce qui en est dit. La visite se termine par une présentation des produits régionaux : vodka, confitures, produit pour les vitres, et ustensiles divers ! Le seul intérêt de ce musée réside dans l’exposition, dans une rotonde séparée, de pierres levées totémiques, trouvées dans la steppe et datant des VI°-IX° siècles, sculptées en forme de personnages, hommes moustachus, bras et parfois pieds croisés et quelques femmes. Quelques lignes dans un anglais folklorique (même pour moi !) donnent des informations. Nous nous rendons aux Télékom où nous avons accès à Internet. Nous répondons à Julie et lisons les informations. Nous décidons de rester à Taraz, l’endroit où nous avons déjeuné nous paraît idéal pour nous accueillir cette nuit. Nous allons consulter les cartes de deux restaurants susceptibles de recevoir notre clientèle ce soir et reprenons la voiture pour nous garer au calme, entre une banque et une faculté. Il semble que la banque soit aussi propriétaire de la rue car on nous demande de nous déplacer ! Nous allons dîner au restaurant d’un hôtel. Nous sommes les seuls clients, l’ambiance n’est pas extraordinaire. Mais la nourriture est bonne : nous avons dû attendre pour qu’on nous prépare des manti, du boeuf strogonov et des kotelet, en fait un steak de viande de mouton, hachée, avec des oignons. Nous retournons nous garer près des mausolées, au calme.

 

Samedi 16 mai : A part un car qui a laissé tourner son moteur, la nuit a été calme. Nous repartons sur une très mauvaise route, encore de la tôle ondulée mais goudronnée, difficile de tenir le 80 km/h ! Nous devons quitter la route directe d’Almaty, elle passe par Bishkek au Kirghizstan et nous devons contourner la portion de territoire de ce pays qui s’avance dans le Kazakhstan. La route est meilleure mais inexplicablement la vitesse est limitée à 50 km/h, ce que personne ne respecte… Et c’est là que les policiers kazakhs vicieux (pléonasme ?) sont en embuscade. Méfiant et rendu prudent, prévenu aussi par des appels de phares, je leur échappe… Mao avait raison ! L’Orient est rouge !!! La steppe flamboie sous les coquelicots, sur fond de belles montagnes trop enneigées à mon goût, je crains de ne pas pouvoir passer les cols au Kazakhstan et au Tadjikistan. Quand nous retrouvons la route directe, nous sommes dans un autre pays, plus de steppe, des pâtures verdoyantes, des cultures et de douces collines. La route est alors excellente, je n’avais pas roulé aussi vite depuis… et nous terminons par un tronçon d’autoroute. L’arrivée à Almaty est aussi quelque chose que nous n’avions plus connu : des embouteillages dignes d’un retour de vacances ! Nous prenons notre mal en patience, cherchons le centre, trouvons la rue Furmanova où se situe l’ambassade de France. Bien sûr, elle est fermée mais j’espérais la présence d’un garde qui aurait pu nous donner des informations. Les rues sont inondées et la pluie recommence à tomber. Je repère une rue calme, toute proche, nous nous y garons. Je vais à pied explorer les environs. Nous sommes dans les beaux quartiers : boutiques de luxe, cafeterias branchées, restaurants chics etc… Je trouve la pâtisserie avec wifi et la laverie mais les prix sont à la pièce, nous risquons d’en avoir pour cher ! Nous aviserons demain. 

 

Dimanche 17 mai : Nuit au calme, pas un bruit. Soleil au réveil. Nous ne sommes pas pressés et sans grand programme prévu. Après le petit déjeuner, nous nous rendons à un café-pâtisserie, fréquenté par les jeunes fortunés d’Almaty. Les prix sont presque ceux de France. Nous nous contentons de deux thés, prétexte pour pouvoir profiter du Wifi gratuit. Je m’attaque à la mise à jour du blog, avec les photos. Je vais y passer quatre heures ! Distrait, il est vrai, par une Française Joëlle et son mari, Allemand, Klaus. Ils sont là pour les mêmes raisons et en camping-car, en route pour la Mongolie. Nous échangeons des renseignements et bavardons, surtout Marie. Elles glosent sur les retraités en camping-car, les « Tamalou ». Nous passons le reste de la journée avec eux. Après avoir, tardivement, déjeuné au camion, nous allons nous garer près de la rue piétonne que nous arpentons. Elle se veut l’équivalent de la rue de l’Arbat à Moscou mais à part des animations de rue et des expositions de croûtes, elle n’en a pas grand-chose. Pas de maisons vénérables, pas d’atmosphère, seules les jolies filles sont attrayantes, longues et belles jambes, sous des mini-jupes… Almaty est une ville verte, larges avenues, toutes ombragées, parcs avec des écureuils, presque un rêve écologique ! Nous sommes abordés par un Belge flamand, que nous avons pris, de prime abord, pour un Russe, et sa jeune épouse chinoise. En réponse à ma question sur l’existence de laverie, ils finissent par nous proposer d’utiliser leur machine. Nous sautons tous sur l’occasion ! Joëlle et Klaus vont rechercher leur camion, nous retournons au nôtre quérir trois grands sacs de linge sale et nous nous retrouvons devant chez Jon, le Belge. Il nous conduit chez eux et nous démarrons une lessive. Nous bavardons ensemble du Kazakhstan et de la Chine, en prenant le thé. Sa femme qui est sur le point d’accoucher d’une fille, parle un excellent français. Nous laissons notre linge pour une seconde lessive et nous les quittons après leur avoir fait visiter nos installations. Nous allons, toujours ensemble, nous garer, côte à côte, dans une rue à l’écart de la circulation et allons dîner dans un restaurant chinois. Je retrouve le poulet au piment, à la mode du Setchuan et des raviolis frits au bon goût de basilic. Nous discutons encore de voyages avant de regagner nos véhicules.

Lundi 18 mai : Joëlle et Klaus viennent nous dire au revoir alors que nous prenons le petit déjeuner, ils sont en route pour la Mongolie… Nous ne sommes pas pressés, pour une fois. Nous nous rendons à une agence de voyage pour obtenir le visa tadjike, en passant par le parc Panfilov, le calme en plein centre ville, alors que la ville est nettement plus animée en ce début de semaine. Nous y trouvons la cathédrale orthodoxe Zenkov, tout en bois mais cela ne se voit pas. Elle date du début du siècle précédent, ses dômes multicolores sont partiellement rouillés mais elle fait son effet au milieu du parc. L’agence de voyage cherchée a fait faillite, le gardien nous en indique une autre, voisine mais il faut attendre l’après-midi pour les problèmes de visa. Nous revenons sur nos pas en passant devant le monument aux morts de la Grande Guerre patriotique. Devant une flamme qui se dit éternelle, un monstrueux soldat de bronze, tout en angles, semble surgir d’une gigantesque carte de l’Union soviétique, une apparition à ne pas découvrir la nuit, au détour du bois ! Nous jetons un œil à l’intérieur de la cathédrale, Une cérémonie se déroule, des femmes en foulard chantent tandis que des prêtres les aspergent avec conviction d’eau bénite. Marie reste à la voiture tandis que je pars en quête d’une autre agence. Une première me demande de repasser dans une demi-heure, une seconde m’assure qu’une lettre d’invitation n’est pas nécessaire et téléphone à l’ambassade pour s’en assurer. Une simple lettre d’ « assistance » devrait suffire. Elle est aussitôt rédigée et payée vingt dollars. Je retourne à la voiture. Nous hésitons à nous rendre aussitôt à l’ambassade car nous devons récupérer notre linge à quatorze heures. Nous déjeunons au camion et peu de temps avant de nous rendre au rendez-vous, une Coréenne qui vient d’ouvrir une guest house, juste derrière la voiture, passe, très étonnée. Elle nous invite chez elle, nous y rencontrons des voyageurs, un Hollandais et un Néo-Zélandais mais nous repartons presque aussitôt. Tandis que Marie m’attend, je vais acheter de la lessive pour dédommager notre couple. Nous ne voyons que lui, le temps de récupérer le linge, sec et presque plié. Un problème de réglé ! Nous revenons à la voiture, impossible de partir, une autre nous bloque. Je fais appel à la Coréenne pour téléphoner au propriétaire et nous pouvons nous rendre, en périphérie sud, à l’ambassade du Tadjikistan. Je remplis des formulaires et je m’acquitte de cent dollars par personne pour avoir les visas en urgence, c’est-à-dire mercredi après-midi. Nous revenons nous garer devant le Musée national. Il abrite sous un vaste dôme de béton, récent, une intéressante collection d’objets ethnographiques. Une yourte a été montée et montre son riche ameublement : tapis, tentures, coffres, lit sculpté etc… Des bijoux et des tissus où l’on sent les influences indiennes, turkmènes, nous donnent l’espoir d’enrichir (?) nos collections… Nous avons payé cher le droit de voir un ensemble d’objets en or, trouvés dans des sépultures, semblables à ceux vus à Kiev. Les dernières salles sont, là aussi, consacrées aux héros de la dernière guerre, photos, décorations, exaltation du patriotisme et aux réalisations du Kazakhstan depuis son indépendance. Nous regrettons qu’il n’y ait des explications en anglais que dans cette dernière salle qui ne nous passionne guère. Nous avons traversé rapidement les salles consacrées aux époques antérieures, faute d’informations compréhensibles. Au moment de sortir du musée, nous sommes attirés dans la boutique et ce qui devait arriver, arriva : nous en repartons avec un beau tissus tus-kiiz qui ornait autrefois une yourte ! Nous décidons de rester devant le musée pour la nuit. Nous rangeons le linge propre et je tape mon récit mais nous manquons déjà d’électricité, je dois faire tourner le moteur pour recharger les batteries. 


Mardi 19 mai : Il a plu toute la nuit mais le soleil va doucement revenir dans la journée. Nous ne le savons pas encore et nous hésitons sur le programme. Nous commençons par faire des courses dans un supermarché, à l’intérieur d’un centre commercial qui n’a rien à envier à ceux de l’Occident. Tous les quartiers d’Almaty que nous aurons fréquenté semblent riches ! Partout des boutiques de luxe, des marques internationales, des noms français pour les magasins, signe de « bon goût ». Rien ne manque dans ce supermarché, produits locaux ou importés, inutile de partir avec des provisions, quoique les prix… Nous retrouvons les impressions que nous avions en Côte d’Ivoire devant les étiquettes ! Nous traversons ensuite la ville pour aller chercher des brochures dans un centre d’information, avant d’aller nous garer devant le bazar. Nous arpentons les allées des étals de fruits et légumes. Cerises et abricots nous font envie, les prix sont élevés, nous nous offrons une livre d’abricots qui se révéleront, comme les cerises l’autre fois, moins goûteux que nous ne l’espérions. Nombreux étals de fruits secs, nous nous faisons offrir un abricot séché, avec le noyau, bien meilleur que ceux que nous avions mangés chez le couple sino-flamand. Nous allons nous garer le long du parc Panfilov pour regarder, sans visiter, le curieux musée des instruments de musique, en forme de pagode. Nous déjeunons dans le camion et avons la visite d’un garde de l’ambassade américaine, intrigué. Nouvelle traversée de la ville pour nous rendre à l’église orthodoxe Saint-Nicolas, très quelconque. Nous allons nous renseigner sur une éventuelle représentation à l’opéra, Eugène Onéguine est programmé dans deux jours, pas ce soir ! Nous décidons, devant l’amélioration du temps de nous rendre au lac de montagne Bolshoe Almatinskoe. Nous avons bien du mal à en trouver la route, à la sortie d’Almaty. Elle s’élève rapidement, passe devant de nombreux restaurants et établissements de loisir pour les week ends. Nous hésitons à assister à une démonstration de fauconnerie mais l’heure tardive, le cadre et aussi le prix nous font repousser à demain… Nous entrons dans un Parc national où se trouvent néanmoins des restaurants et des hébergements. La route est de plus en plus mauvaise, au fur et à mesure de notre avancée dans les montagnes. Nous n’en voyons pas les sommets, encore perdus dans les nuages. Après une centrale électrique, la route, devenue piste grimpe rudement sur des roches qui affleurent et forment des marches qui interdisent une progression rapide. Huit kilomètres ainsi, en première ou deuxième vitesse, à suivre la conduite forcée qui alimente la centrale. L’arrivée, à 2600 mètres d’altitude, dans un cirque de montagne, à la limite des neiges est décevante car nous débouchons sur le barrage qui nous dissimule le lac. Quelques maisons et deux ou trois voitures, sans oublier des tas d’immondices laissés par les pique-niqueurs du dimanche, nous ôtent l’illusion d’être au bout du monde. Nous faisons quelques pas jusqu’au sommet du barrage et là, enfin, nous avons le lac sous les yeux ! Les eaux sont très basses, il est encore en grande partie gelé mais d’une belle couleur turquoise, il a l’aspect d’un sorbet à la menthe ! Il ne fait pas chaud et nous retournons vite au camion. Nous nous garons devant les maisons et rangeons toutes les affaires qui ont glissé dans la cellule avant de pouvoir nous y installer.

Mercredi 20 mai : La nuit a été moins froide que je ne le craignais. Un beau soleil nous réchauffe et éclaire les montagnes. Nous retournons voir le lac et remarquons la curieuse baraque, tout droit sortie de La ruée vers l’or, plantée, en équilibre, au sommet d’un pylône, pour dominer les hautes eaux. Nous entamons la descente, prudemment, plus lentement que nous ne sommes montés car hier soir, des « bruits » suspects liés aux amortisseurs, m’ont inquiété. Nous rejoignons le fond de la vallée puis l’entrée du parc. Je refais les pleins d’eau à une conduite. Je ne suis pas le seul, des automobilistes viennent y remplir des quantités de récipients. Nous allons directement au café où nous avons le wifi (presque) gratuit pour y trouver un message des Fantino, contents de leur voyage au Japon ce qui ravit Marie et des nouvelles de Julie avec des photos du mariage de Claire. Je ne rajoute rien au blog, nous verrons à Karakul. Il est tard et j’ai faim ! Nous voulons monter sur la colline Kök-Töbé pour y déjeuner et avoir une vue sur Almaty. La route est interdite aux véhicules, nous déjeunons donc avant de prendre un des minibus qui emmènent au sommet. La vue n’est pas bien dégagée, la brume, peut-être de pollution, enveloppe toute la ville. A peine apercevons-nous les stupéfiants immeubles de verre en construction à la sortie de la ville. Les allées sont une succession d’attractions pour les enfants : jeux, mini-zoo, et de restaurants-grills. Des haut-parleurs dans les arbres diffusent en permanence de la musique insipide, impression d’être en Chine, plus très éloignée. Nous reprenons la voiture pour retourner à l’ambassade du Tadjikistan, récupérer nos passeports avec les visas. Nous sortons ensuite d’Almaty pour nous avancer sur la route. Quelques hésitations, faute de panneaux routiers, avant de rouler dans la bonne direction. La vitesse est limitée à 70 km/h en dehors des agglomérations, nombreuses et proches les unes des autres. Nous suivons toujours la même chaîne de montagnes. Nous arrêtons avant Shellek, à l’écart de la route, sur un « parking » pourvu de toilettes. Leur visite mérite une photo : deux trous, côte à côte, dans une planche en bois et pas de porte. Encore la Chine !

Jeudi 21 mai : Un beau et franc soleil nous accompagne dès le réveil. Nous roulons en direction de la Chine, dommage de ne pas y aller… Nous nous rapprochons des contreforts des Tian Shan, les Montagnes Célestes dont nous franchissons, en nous élevant doucement, quelques langues qui s’avancent dans la steppe bien verdoyante. Nous retrouvons les abribus, communs à tout le Kazakhstan, joliment décorés de figures géométriques colorées. Ils sont fort appréciés des vaches qui, couchés, s’y reposent ou s’y abritent de la pluie ou du soleil. Elles y déposent artistiquement leurs bouses sur les bancs. Les passagers, même non-Hindous, attendent debout, sous le soleil… Nous quittons la route pour une piste correcte qui serpente dans la steppe sur une dizaine de kilomètres, jusqu’au poste d’entrée du Parc du cañon de Charyn. Un affluent, à sec, de la rivière du même nom l’a creusé dans des roches friables, découpant des tours, des « châteaux », fouillant la montagne sur deux ou trois kilomètres. Nous continuons à pied sur un éperon rocheux qui domine le cañon. Nous apercevons, dans le fond, une piste qui aboutit aux bords de la rivière ombragée. Nous cherchons à y accéder. Il faut descendre sur quelques centaines de mètres, un bout de piste extrêmement ravinée. Si la descente ne doit pas poser de problèmes, la remontée risque d’être acrobatique. Le garde à l’entrée nous a assuré de la possibilité mais le conducteur d’une Lada Niva qui en émerge nous en dissuade. Si, encore, nous n’étions pas seuls ! Nous pique-niquons, en sortant table et fauteuils, à l’ombre du camion, sur le rebord du ravin. Après déjeuner, sans attendre que le soleil baisse, nous empruntons un sentier pentu que des rampes de bois aident à descendre. Nous rejoignons la piste du fond du cañon. Le ciel s’est couvert et bientôt quelques gouttes tombent. Marie peu rassurée craint la remontée, la pluie, la fatigue. Nous cheminons entre les parois ravinées, découpées, creusées à la base qui forment des cheminées, des remparts de forteresses, des pitons aux allures de citadelles ruinées, des doigts pointés vers les cieux. Marie s’arrête, je continue alors que le soleil revient. Je passe dans un défilé, entre deux roches, tendrement appuyées l’une sur l’autre et en un quart d’heure je parviens au bout de la piste, sur les bords de l’impétueux torrent. Je suis dans un cirque de montagnes rouges, entouré de pitons, dans une oasis : quelques arbres et des buissons profitent de la présence de l’eau. Je reviens chercher Marie qui sur ma description, trouve le courage de poursuivre. Nous nous reposons en buvant une bouteille d’eau gazeuse sur les bords du torrent, assis dans des fauteuils de cinéma au campement ! Installation très modeste mais où nous aurions bien aimé passer la nuit. Voilà ce que c’est que d’être trop timoré ! Nous entamons le retour alors qu’un vent de sable se lève. De plus en plus violent et bien de face, il nous fouette, nous pique, nous fouaille, nous devons enfiler les K-Ways pour nous protéger ce qui ne nous empêche pas de tituber et d’avancer à grand peine. La remontée de la dernière côte est difficile et nous n’y serions pas parvenus sans la rampe. Une main crispée dessus, Marie à l’autre bras, arc-boutés dans le vent, nous progressons pas à pas. Nous retrouvons avec soulagement la voiture qui tremble elle aussi. La pluie commence à frapper alors que nous démarrons pour aller nous garer et essayant d’être un peu plus à l’abri et moins près du bord du ravin !!! Le vent finit par se lasser, la pluie cesse.

Vendredi 22 mai : Nuit calme, sans vent, sans pluie. Réveil sous le soleil qui va vite être voilé. Nous repartons, plus de gardes à l’entrée… Nous retrouvons le goudron et dix kilomètres plus loin, nous passons au-dessus de la rivière Charyn qui roule des flots limoneux, dans des gorges qui manquent de soleil. La route continue en s’élevant, dans la steppe entre troupeaux de moutons et troupeaux de chevaux. Nous laissons la route en direction de la Chine et poursuivons vers la frontière kirghize. Plus grand monde sur la route, devenue plus étroite. Nous passons un col avant de descendre dans la vallée de Karkara, une immense étendue de prairies bien vertes, traversées de ruisseaux. Nous sommes les seuls au poste frontière. Sortie du Kazakhstan et entrée au Kirghizstan se font dans la bonne humeur et aussi rapidement que le permet la rédaction des inévitables enregistrements des passagers et de la voiture, dans des rôles qui ne seront jamais consultés. Nous emmenons avec nous un couple de Kirghirzes qui attendent une occasion pour rejoindre Karakol. Après la frontière, la route ou plutôt la piste est mauvaise, creusée de nids de poules, sans échappatoires sur les côtés, elle se souvient, sur de courts tronçons, avoir été asphaltée. Nous roulons entre deux chaînes de montagnes enneigées, en direction de l’Ouest désormais, la route du retour ! Nous n’apercevons que deux yourtes, les remorques installées dans les alpages pour suivre les troupeaux en pâture, dans les beaux jours, sont plus nombreuses. Des apiculteurs ont amené leurs ruches colorées dans les prairies, les troupeaux broutent au milieu des fleurs jaunes, les poulains épuisés par leur premier printemps sont allongés de tout leur long dans l’herbe. A une barrière, je dois acquitter un péage pour traverser une « réserve de la biosphère », faute de soms, la monnaie locale, je dois payer en dollars à un taux de change catastrophique ! Ici, pas question de piquer un som, pas un pays pour moi ! Plus loin ce sont des cultures qui succèdent aux jailoo comme sont appelés ici les alpages. Les maisons ont toutes des toits de tôle, les rares voitures que nous croisons sont d’antiques véhicules russes, pas de 4x4 rutilants en vue… Nous retrouvons le goudron, d’abord mité puis meilleur, enfin un peu… Nous déposons nos passagers avant Karakol, ce qui nous permet de nous arrêter pour déjeuner. L’entrée dans Karakol est étrange, rues très larges mais défoncées, trous qui pourraient engloutir une moto, sémaphores fatigués mais clignotant faiblement, même le seul policier de la journée n’ose pas agiter son bâton. Peu de circulation mais nerveuse. Nous cherchons à nous repérer, ce qui est vite fait. Nous nous garons et partons en visite. Je change des dollars puis nous nous renseignons sur les restaurants, les cybercafés, tout cela va vite. Nous allons voir l’ancienne cathédrale orthodoxe, une jolie église en bois qu’enlaidissent des bulbes à la Walt Disney. Le quartier est constitué de maisons russes de l’époque coloniale, certaines à étages, cossues, sont pourvues de beaux balcons et de porches soutenus par des colonnes de bois, d’autres, plus simples, alignés sur la rue, ont beaucoup de charme. Je vais rechercher la voiture, reviens prendre Marie. Nous allons acheter quelques provisions dans un minimarket puis nous nous garons devant l’Université, sur une grande place déserte.

 

 

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27 avril 2009 1 27 /04 /avril /2009 15:07

ASIE CENTRALE

 

PRINTEMPS 2009



 

 «  MM. Les voyageurs rarement quittent le ton emphatique et décrivent ce qu’ils ont vu quand même les choses seraient médiocres ; je crois qu’il pensent  qu’il n’est pas de la bienséance pour eux d’avoir vu autre chose que du beau. » (Lettres d’Italie, Charles de Brosses)




 

 

Dimanche 19 avril : Enfin, après deux mois de laborieuses et très énervantes démarches administratives pour obtenir l’indispensable carnet de passage en douane et quelques-uns des tout aussi indispensables visas, nous mettons le cap à l’Est. Le départ n’a pas lieu avant onze heures, le cœur toujours lourd d’abandonner Réglisse aux bons soins de sa nouvelle tutrice. Dernier coup de fil à Julie que nous n’aurons pas revue depuis son retour de Mayotte… Autoroute monotone et bien connue. Au beau point de vue avant la frontière, rapide pique-nique dans le camion qui ne permet pas de désencombrer le réfrigérateur, bourré  de crèmes, charcuterie et fromages. C’est ensuite la pénible succession de tunnels et de viaducs jusqu’à Gênes. Le ciel, qui nous avait épargné jusque là, nous distribue généreusement des averses pour le reste de la journée. La circulation devient très dense dès que nous rejoignons l’axe Milan - Venise. Je commence à fatiguer, j’ai la nette impression de ne plus avoir la résistance d’antan ! Nous arrêtons pour la nuit sur une aire à la hauteur de Padoue.

 

Lundi 20 avril : Pas d’insomnie ! Nous n’émergeons qu’à huit heures et demie. La pluie, après une nuit bien arrosée, a cessé. Nous continuons, passons Venise (je me fais la promesse d’y revenir en train et à l’hôtel…). Moins de monde en direction de Trieste puis de l’Autriche. La route s’élève, longe ou traverse d’étroites vallées aux  lits de galets parcourus par de glaciales eaux sales. Serait-ce là le « Désert des Tartares » de ma lointaine jeunesse ? Au col, nous trouvons encore de la neige. Je dois acheter une vignette, pas trop chère, pour rouler sur les autoroutes autrichiennes. Quelques gouttes de pluie. Entre deux remarquablement longs tunnels, nous avons des vues sur la montagne couverte de forêts qui semblent fumer, ce sont des nuages qui refusent obstinément de nous laisser apercevoir les sommets. Nous déjeunons rapidement et continuons dans la plaine. Nous quittons l’autoroute pour passer au plus court en direction du lac Balaton. Evidemment la moyenne chute… Nous voilà en Hongrie, change et enregistrement pour pouvoir rouler sur les autoroutes. Premiers policiers en embuscade avec un radar, ils regardent de l’autre côté et de toute façon je respecte rigoureusement les limitations même si cela déplait aux autochtones qui roulent le pied au plancher. Un petit soleil fait éclater les bourgeons des arbres fruitiers, il caresse les glycines et les lilas devant les maisons. Les clochers à bulbe pointent au-dessus d’anciennes maisons patriciennes, pas aussi bien entretenues que celles aperçues en Autriche. Nous rejoignons le lac, aperçu dans le lointain sous un ciel redevenu gris. Nous récupérons l’autoroute en direction de Budapest et nous arrêtons sur une aire, une centaine de kilomètres avant la capitale.

 

Mardi 21 avril : Départ comme hier à neuf heures et demie mais sous un soleil de plus en plus affirmé au long de la journée. Nous traversons ou passons depuis trois jours des lieux qui m’évoquent des souvenirs, souvenirs vécus ou souvenirs de lectures ! Nous continuons en direction de Budapest que nous contournons sans rien apercevoir de la ville, avant de continuer en direction du nord-est. La Hongrie est bien entrée dans la société de consommation, Auchan, Décathlon et autres super, hyper-marchés phagocytent les banlieues de toutes les villes. Nous déjeunons rapidement et poursuivons en direction de l’Ukraine. Les derniers kilomètres se font sur une route ordinaire. Plein d’essence pour dépenser les derniers forint. Sortie de Hongrie presque sans contrôle, traversée d’une rivière sur un pont et nous voici en Ukraine. Je redoute le passage de la frontière, il se fait en vingt minutes, le temps de remplir des feuillets, de tamponner les passeports et de déclarer la voiture ! Nous abandonnons aussitôt la belle route pour une en triste état qui traverse de jolis villages d’un autre temps. Les maisons basses sont alignées le long de la rue principale, précédées d’une charmille que le printemps commence à fleurir. Sur les bancs adossés aux palissades des maisons les vieux papotent, les babouchkas en bas noirs, foulard sur la tête surveillent les étals de radis, de fleurs ou de balais, posés sur un tabouret en bordure de route. Qui peut bien en acheter puisque tous en vendent ? Des carrioles tirées par des chevaux cagneux croisent des Lada en fin de vie et des tracteurs de l’ère soviétique. Les gens déambulent sans se soucier des rares véhicules qui, eux aussi, se traînent d’un nid de poule à un autre. Je tire de l’argent à un distributeur en faisant appel à l’aide d’un employé de la banque. J’essaie de m’expliquer dans un mélange d’allemand et de russe, Marie exploite, aux carrefours où nous demandons notre chemin, les heures passées sur la méthode Assimil, avec plus de bonheur. Nous cahotons encore dans des rues ou sur des routes qui ne dépareraient pas en Afrique avant de retrouver une bonne route, plus fréquentée, qui suit, dans les derniers contreforts des Carpates, le cours d’une jolie rivière. Nous arrêtons sur une esplanade devant un motel, en espérant que la circulation sera plus réduite dans la nuit. Un couple de franco-ukrainien qui nous avait déjà doublé sur l’autoroute en Hongrie, vient nous dire bonsoir. Ils logent au motel et nous incitent à stationner sur le parking gardé. Nous obtempérons… Nous allons boire une bière sans mousse, avec eux, tandis qu’ils dînent. Nous en faisons autant peu après, mais au camion.

 

Mercredi 22 avril : Nous prenons la route sans avoir revu nos compagnons de la veille. La route continue dans un beau paysage de basses montagnes, au milieu des alpages. Les bulbes trapus des églises, fraîchement recouverts de tôles, étincellent, parfois avec beaucoup de mauvais goût, et signalent de loin la présence de beaux villages aux maisons de bois traditionnelles. Certaines sont crépies de couleurs pastel et décorées d’un tondo peint sur la façade. Nous débouchons dans la plaine, les nombreuses traversées de villages interdisent une bonne moyenne. Enfin Lviv. La chaussée, correcte sur la route, devient franchement exécrable en ville. Il faut surveiller tramways, bus et voitures qui ont tendance à ignorer les autres véhicules. Nous parvenons dans le centre, très animé. Nous apercevons d’anciennes demeures, mais pour l’instant, notre souci est de trouver un parking gardé pour la nuit. Nous demandons, les réponses sont incompréhensibles… Nous finissons, après plusieurs traversées du centre, par tenter notre chance au parking de l’hôtel Lviv, un survivant de l’époque soviétique, gai comme une maison d’arrêt. Le gardien ne fait pas de difficultés pour nous accepter, moyennant finance. Nous déjeunons puis nous partons en visite. Nous traversons un quartier dont les anciennes synagogues ont été rasées par les nazis. Les pavés disjoints, les trottoirs mal entretenus, ne facilitent pas la progression en montée. Nous sommes à la limite de la ville, presque à la campagne, dans les arbres et les bosquets d’aubépines, ne manque plus que Gilberte… Marie tient à monter jusqu’au château dont il ne reste rien. Le sentier est rude et se poursuit par un escalier de fer puis un sentier pavé en colimaçon jusqu’au sommet d’une butte surmontée du drapeau ukrainien. La vue est sans intérêt, dégagée sur la ville nouvelle et ses alignements de HLM, à contre-jour vers la ville ancienne. Des jeunes sont venus y passer l’après-midi. Les garçons, comme tout mâle entre quinze et vingt-cinq ans et plus si affinités, sifflent une canette de bière Les filles, souvent des blondes fadasses, pas les beautés annoncées, ne sont pas en reste. La mini-jupe et le jean moulant ne sont pas désagréables… De plus âgés ont apporté une bouteille de whisky qu’ils font passer avec des canapés. La descente est plus facile mais nous sommes d’ores et déjà épuisés. Nous approchons le centre ancien, passons devant des églises plus imposantes que belles. Il est vrai qu’il faut en imposer, les variantes locales, orthodoxe, catholique, gréco-catholique, uniate, se disputant les ouailles à grand renfort d’excommunications réciproques… Des bus déversent des pèlerins polonais, peut-être des nostalgiques de l’ancienne Lvov polonaise. L’église des Bernardins est d’un baroque assuré mais sans finesse, le plafond peint en trompe-l’œil, récemment restauré mérite seul la visite. Les passants se signent tous devant les églises, ceux qui en sortent se retournent pour le faire. Nous revenons dans le centre par une belle rue dans laquelle ferraillent d’antiques tramways et débouchons sur une place quasi parfaite. Carrée, elle est entièrement bordée d’anciennes maisons sur deux étages, toutes colorées, toutes différentes, sans fausse note. La perspective serait plus forte si ne se dressait au beau milieu un Hôtel de ville qui interdit une vue d’ensemble. Nous en faisons le tour, en détaillant chaque façade et en nous promettant de la revoir demain sous un autre éclairage. Nous tentons de prendre un verre à différentes terrasses de cafés mais le service est d’une telle lenteur que nous renonçons et regagnons notre cour de caserne en passant devant l’opéra qui affiche Tosca mais dans trois jours.

 

Jeudi 23 avril : Il ne fait encore pas chaud au réveil et plus tard nous rechercherons le soleil. Nous repartons en promenade. D’abord nous visitons le Musée national, dans un palais de la grande avenue. Il héberge une belle collection d’icônes ukrainiennes et polonaises des XIV° et XV° siècles, dans des salles glaciales, mal éclairées, que nous sommes les seuls, avec des scolaires, à contempler. Formes raides, schématisation des architectures et des paysages, la courbe n’est pas encore arrivée ! Nous remontons ensuite la rue Virmenska, supposée être la plus belle mais ce n’est pas notre avis. Des travaux de restauration seraient les bien venus. Nous passons devant la cathédrale arménienne, cadenassée, puis entrons dans la vaste église des Dominicains au baroque léger, la coupole est de belles proportions, des jeunes femmes que nous n’aurions pas supposées très portées sur la religion, viennent y réciter une prière et faire une longue suite de signes de croix. Nous parvenons de nouveau sur la place Rynok, l’éclairage est différent, et nous jouissons de la charmante vision des façades du XVII° siècle à travers le feuillage encore peu dense. Nous nous hissons au sommet de la tour plantée dans l’hôtel de ville, d’abord par un ascenseur capricieux puis par trois cents marches de bois de plus en plus difficiles en montant. De là-haut nous avons la vue que nous aurions aimé trouver hier de la colline du château. Nous dominons tous les toits de zinc, le lacis des rues anciennes, les rails des tramways, les flèches et les dômes des églises et les quatre côtés de la place avec ses maisons aux tons pastel. Nous redescendons plus facilement et allons déjeuner dans un restaurant d’un standing inhabituel pour nous. Nous goûtons aux vareniki, des raviolis farcis à la purée de pommes de terre, arrosés de vraie crème fraîche. On nous apporte différents pains délicieux, servis avec du beurre parfumé aux herbes et à l’ail. Ensuite Marie essaie un chachlik, une brochette de porc, bonne mais sans plus et moi un excellent ragoût de porc à la bière, la sauce, relevée, est à se lécher les doigts ! Deux demis, des vrais, des 0,5 l, de bière à la pression font glisser les bouchées. L’addition est des plus honnêtes ! Nous visitons un tombeau d’une famille polonaise du XVII° siècle, l’extérieur est richement décoré de sculptures (classique vie de Jésus), la pierre noircie a une teinte lugubre qui convient parfaitement à sa fonction. L’intérieur est étonnamment coloré, le dôme est d’inspiration Renaissance avec des portraits de membres de la famille sur un fond bleu. Je vais changer des dollars puis nous nous rendons dans un central téléphonique où nous pouvons nous connecter à Internet. Nous envoyons des messages pour rassurer Julie et Nicole et lisons ceux de quelques amis. Nous marchons en revenant vers le centre. Ici, pas de Lada mais les derniers modèles de berlines noires aux vitres teintées, deux mondes !!! Nous nous rendons au palais Pototsky pour visiter la Galerie d’Art de Lviv. Un rez-de-chaussée redécoré dans le style du XIX° siècle et à l’étage des tableaux des écoles européennes des XVII° et XVIII° siècles, peu intéressants, mal présentés, mal éclairés, derrière des vitres aux reflets gênants. Nous rentrons par la grande avenue, agréable promenade en son centre, plantée d’arbre, avec en perspective le théâtre-opéra. Marie achète des œufs peints, ils sont de saison, arriveront-ils intacts ? Retour au camion pour nous reposer et examiner la carte pour demain.

 

Vendredi 24 avril : Nous étions fatigués et nous ne nous réveillons et donc ne partons qu’une heure plus tard que d’habitude. Sortie de la ville sans nous tromper, par une rocade jusqu’à la route de Kiev. A ma grande surprise, ce n’est qu’une route ordinaire, à deux voies pendant plusieurs dizaines de kilomètres. Nous roulons dans la plaine ukrainienne, verdoyante et sans grand attrait. La chanson des Gadz’Arts de Châlons me trotte dans la tête, les paroles sont choisies, la rime est riche :

            Dans les plaines de l’Ukraine

            Un cosaque

            L’air comak

            S’en allait un jour

            A Saint-Pétersbourg

            Voir sa Petrouchka

            Pour lui faire l’amour

            J’ai les couillanski

            Qui m’gratouillanska

            Et si on m’les coupanski

            Finie la gratouillanska…

Passons… Nous avons des portions de route à deux fois deux voies avec un bon revêtement mais nous quittons le grand axe pour une route secondaire bien moins bonne. Dessus ne circulent que des Lada antiques et des carrioles, des télègues (?) constituées de quelques madriers, avec des roues à pneus tout de même, tirées par des chevaux. Dans les champs, ce sont encore des chevaux qui tractent l’araire. Nous apercevons sur une colline, au milieu de la plaine, le monastère de Potchaiev, poste avancé de l’orthodoxie en terre catholique. Ses dômes et ses bulbes dorés le signalent de loin. Nous nous garons près de l’entrée et déjeunons dans le camion avant d’aller en visite. Nous sommes accueillis, comme Alexandre Nevski à Novgorod, par un concert de carillons qui nous rappelle la Sainte Russie. Comme là-bas, les abords sont occupés par des marchands de bondieuseries et de foulards car les femmes doivent avoir une jupe longue et la tête couverte. Marie se voit affublée d’une jupe portefeuille par-dessus son pantalon et utilise un de ses foulards pour le chef. Déjà prête pour l’Iran ! Des femmes nourrissent les pigeons qui s’envolent en bande bruyante avant de revenir à la pitance. Dans l’enceinte, plusieurs bâtiments de la fin du XVIII° siècle ont été repeints trop à neuf, les bulbes étincellent sous un soleil de plus en plus capricieux et quelques-uns sont peints en bleu vif. La cathédrale qui domine l’ensemble est du plus mauvais goût, presque une saint-sulpicerie, avec des fresques sans le moindre attrait. Des femmes sont occupées à laver à grande eau le sol, cela ressemble à un rite, il en est de même dans une autre église plus intéressante, plus trapue, en briques chaulées utilisées extérieurement pour décorer les murs, comme à Vladimir. Des pèlerins viennent chercher de l’eau miraculeuse, sortant d’une source, là où la Vierge aurait posé le pied et donc sensée guérir… Le soleil s’est caché, il ne fait plus chaud et nous repartons à travers la campagne, jusqu’à Kamenets. Là, nous suivons une mauvaise route pour monter au sommet d’une colline où subsistent les ruines d’une porte et des fortifications avec une vue sur les églises colorées en contrebas. Nous rejoignons la route principale de Kiev sur laquelle nous nous traînons. Succession de portions à une ou deux voies, parfois au revêtement correct, le plus souvent mauvais et avec des interdictions de vitesse fatigantes. Je commence à ne plus bien distinguer les détails, signe d’une halte urgente. Nous arrêtons dans un parc gardé pour camions internationaux.

 

Samedi 25 avril : Il a fait assez froid au matin pour que je mette le chauffage en marche. Les camions ont été relativement discrets au démarrage, nous sommes presque les derniers à nous mettre en route. Nous avançons sur cette pénible route, souvent à deux voies maintenant mais généralement en très mauvais état ou en travaux. Les choses s’arrangent en approchant de Kiev, la vigilance policière aussi… Nous plongeons dans le centre ville par de larges avenues, au milieu d’immeubles très « soviétiques ». Nous cherchons un hôtel qui nous accepterait sur son parking. Un premier nous refuse et nous poussons jusqu’en plein centre ville. La grande avenue est fermée à la circulation pour le week-end, ce qui n’arrange pas nous affaires pour nous diriger. Au passage nous apercevons deux belles églises aux dômes dorés. Enfin, suivant les indications d’un chauffeur de taxi, le parking de l’hôtel Rous ne fait pas de difficultés pour nous voir y stationner. Nous déjeunons, soulagés, et dès que Marie a fini de se plonger dans le plan et le guide, nous partons découvrir Kiev. Nous cherchons la plus proche station de métro, un peu trop éloignée à notre goût. Nous retrouvons les escalators qui précipitent le passager, à grande vitesse, sous terre. Les wagons des trains sont anciens, fatigués et insuffisamment éclairés alors que les stations sont vastes mais sans le luxe de celles de Moscou ou de Saint-Pétersbourg. Nous nous trompons de ligne, devons rechanger, les indications sont toutes en cyrillique et donc longues à déchiffrer. Nous débouchons dans l’avenue Khretshichatyk, celle qui est fermée à la circulation automobile. Elle est envahie par les Kiéviens en goguette, en costume du dimanche, les amoureux ont offert une rose à leur dulcinée et se font photographier devant la colonne de la place Maidan Nezalejnosti, celle de la révolution orange. Des bâtiments « soviétiques » l’encadrent, construits après les destructions de la guerre. Nous remontons en direction de l’église Sainte Sophie, une de celles aperçues  en arrivant. Elle se dresse sur une jolie et spacieuse place, bordée de belles maisons anciennes ou peut-être reconstruites. Nous visitons Sainte Sophie, toute pimpante dans des tons bleu pastel et crème. Les bulbes surmontés de croix éparpillent les rayons du soleil dans toutes les directions. L’intérieur est une petite merveille : des fresques, ternies mais encore lisibles du XI° siècle, couvrent tous les murs, les voûtes, les arcades, sauf dans le chœur où de superbes mosaïques tapissent l’abside et le dôme. Une gigantesque Vierge surmonte une scène d’Eucharistie, les couleurs sont celles d’origine, quasi intactes. Nous montons ensuite au clocher, une tour séparée de l’église, un peu trop haute pour nos cuisses… La vue va des bulbes et des dômes de Sainte Sophie que nous surplombons, au Dniepr que nous apercevons, perdu dans la brume, derrière l’église Saint-Michel qui se distingue par ses murs bleus et ses dômes dorés, au bout d’une large avenue. Nous nous dirigeons alors vers elle. En approchant, l’aspect neuf devient évident, elle a été reconstruite tout récemment après sa destruction en 1934. Néanmoins, même sans le charme de Sainte Sophie, elle ne manque pas d’allure. Nous y pénétrons pour nous trouver mêlés à quelques fidèles venus écouter la messe. Des chœurs, cachés ou enregistrés (?) chantent le Seigneur et dans ce cadre, ils ne manquent pas d’efficacité émotive. Les femmes sont en jupe longue, un fichu sur la tête et se signent en s’inclinant. Des popes jeunes, barbus, vêtus de chasubles or et sang officient, un long voile noir sur la tête. Nous descendons sur les bords du Dniepr en empruntant un funiculaire qui permet de dévaler la berge abrupte. Nous reprenons le métro et trouvons un raccourci pour rejoindre notre parking. Je tente de me connecter sur le réseau wifi de l’hôtel mais la connexion est payante, plus chère que dans un cyber

Dimanche 26 avril
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La musique venue de l’hôtel et qui nous inquiétait n’a pas duré. Réveil agréable pour une journée de marche. Nous avons prévu de nous rendre à la Laure, un ensemble monastique d’églises et de couvents, sur les bords du Dniepr. Nous repartons donc en métro, par le raccourci cette fois, et descendons à la station Arsenal. De là, nous suivons un long boulevard ombragé puis entrons dans un parc avec monument à la gloire des soldats morts pendant la dernière guerre. Nous avons alors une vue sur le très large lit du Dniepr et la ville moderne de l’autre côté. Nous commençons à apercevoir les croix et les toits, dorés bien entendu, des églises de la Laure. Encore quelques centaines de mètres et nous y sommes. Entrée payante, chère pour les photographes. Nous franchissons l’enceinte par une très jolie porte surmontée d’une tour couverte de médaillons peints à fresque et représentant de saints hommes. A l’intérieur, le cadre est enchanteur, les arbres en pleine floraison égaient les murs chaulés des bâtiments conventuels et la cathédrale se révèle dans toute son éblouissante blancheur sous les dômes, les bulbes, les croix et des symboles solaires aux rayons d’or. Dans le haut beffroi, le carillonneur s’en donne à coeur joie. Peu de touristes, beaucoup de familles et de dévots venus passer un dimanche de printemps en ce lieu. Nous visitons la très jolie église de la Trinité, petite mais les murs couverts de superbes fresques du XVIII° siècle, les artistes ont inclus des scènes de leur temps dans des épisodes bibliques ! La cathédrale ne se visite pas, elle n’est pas finie, encore une reconstruction depuis l’indépendance… L’église Saints-Antoine-et-Théodose est plus intéressante par la foule qui s’y presse que par ses fresques récentes et déjà très enfumées. Marie commence à fatiguer, son orthèse de l’orteil ne lui donne plus satisfaction. Nous allons déjeuner dans un café, saucisses et filet de hareng aux oignons avec de l’eau gazeuse faute de bière. Nous visitons, dans un bâtiment de la Laure, le Musée des Trésors historiques consacré aux peuples de la steppe. Les Cimmériens puis (et surtout) les Scythes, au IV° siècle avant notre ère, au contact des Grecs du Pont-Euxin, ensuite les Sarmates, ont élaboré une époustouflante orfèvrerie d’or d’une extraordinaire finesse. Les objets trouvés dans des tumulus où étaient enterrés des hauts dignitaires étaient destinés à orner les coiffures, les vêtements et les harnais des chevaux. Un pectoral est particulièrement raffiné : de fines feuilles d’or roulées représentent des scènes de la vie nomade avec un très grand réalisme (cheval se grattant avec le postérieur gauche en tournant l’encolure) ou des combats d’animaux fantastiques. Nous contournons l’ensemble de la Laure haute pour accéder à la Laure basse, encore des églises étincelantes mais sans intérêt. La foule est plus nombreuse et on se presse pour acheter et brûler de petits cierges devant les saintes icônes. J’en « emprunte » un pour descendre dans le réseau des catacombes mal éclairées. Chacun tient entre deux doigts de la paume de la main ouverte son cierge et éclaire les sarcophages de moines enterrés dans des cercueils de verre, couverts d’habits brodés, les visages masqués par un tissu mais parfois, une main perce et se devine aux doigts racornis et noircis. Les plus dévots embrassent les cercueils et toutes les images saintes à leur portée. Le clergé est nombreux, jeune et ce ne sont pas des personnes âgées qui se pressent pour se signer, s’incliner, réciter une prière ou former un vњu. Nous suivons une allée couverte pour accéder à une dernière église d’où part un autre réseau de catacombes. Nous enfilons un boyau encombré, distinguant à peine dans la pénombre les cercueils de verre. Un dernier coup d’њil sur l’ensemble des églises et le Dniepr et nous quittons les lieux en descendant sur l’avenue qui en suit la berge. Des Kiéviens repartent chargés de litres d’eau récoltée dans les fontaines de la Laure. Longue marche, pénible pour Marie très fatiguée mais qui demain sera prête pour de nouvelles aventures. Retour en métro puis à la voiture que nous retrouvons avec plaisir. Mise à jour du texte et classification des photos m’occupent jusqu’au dîner

Lundi 27 avril
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Départ comme d’habitude à neuf heures trente et, comme d’habitude, en métro pour la station au pied du funiculaire qui nous élève au sommet de la berge. Les fonctionnaires et autres employés qui se rendent au travail sont en costume couleur de muraille et arborent des cravates des années 40 ! De là, nous contournons le curieux mais pas laid Ministère des Affaire étrangères, avec son fronton grec. Nous suivons la « Descente d’André », une rue mal pavée qui constitue le quartier touristique et vaguement artistique de la ville. Des étals de souvenirs, écharpes du Dynamo de Kiev, matriochka avec déjà Obama, chapkas et insignes de l’ancienne URSS, et autres horreurs habituelles de ces lieux. Peu d’animation en ce lundi matin. Une jolie église, Saint-André, due à Rastrelli, l’architecte du Palais d’hiver à Saint-Pétersbourg, dans les tons bleu et or à l’extérieur, nous attire. L’intérieur est d’un délicat baroque, l’iconostase d’un rouge soutenu met en valeur les boiseries et les icônes. Un pope officie en chantant, accompagné par une jeune femme à la belle voix de mezzo. Nous continuons la descente et aboutissons à la place Kontraktova. Nous sommes dans le quartier de Podil, ses maisons datent du tout début du XX° siècle, souvent très chargées en décoration et pourvues de loggias en encorbellement. Nous entrons dans le monastère Florisky, la Cour des Miracles est à l’entrée… Pas de bâtiment exceptionnel mais une ambiance reposante, parterres de tulipes dont s’occupent des nonnes, distribution d’eau bénite aux fidèles et matrones en grande discussion. Nous allons déjeuner, à proximité, de spécialités ukrainiennes, dans un restaurant sympathique, tables et bancs en bois et serveuses en costume traditionnel. Pas de touristes, que des gens du cru. Je me régale de salo, de la graisse de porc, au goût de blanc de jambon cru, accompagné de gousses d’ail et de baies de groseilles qu’il faut faire passer avec un petit verre de vodka. Marie a choisi des blinis, on lui sert de classiques crêpes farcies à la viande. Ensuite du chou farci et du porc aux légumes, sauce à la crème, plus un litre de bière (à deux) expliquent que la sortie du restaurant est peu assurée… Nous visitons la jolie église baroque Mykola Prytysko, l’intérieur est couvert de médaillons peints à fresque entre lesquels volettent des figures féminines ailées du plus élégant effet. Le musée Tchernobyl s’impose pour digérer le gras, la vodka, la crème et la bière... Trois salles exposent une multitude de photos et de documents mais pas une seule explication n’est fournie en anglais, à tout le moins, dommage ! Des lycéens visitent également, ils sont attentifs et bien habillés, les garçons en costume ! Nous revenons prendre le métro puis nous descendons dans le centre. Marie, malgré sa fatigue, veut se rendre dans un magasin pour y acheter des њufs de Pâques peints mais il a déménagé… Contrairement à ce que disait notre guide, les rues sont très propres, les papiers sont jetés dans les corbeilles, les marches du métro sont lavées à longueur de journée. Et si les conducteurs sont d’autant plus pressés que leur véhicule est puissant et les vitres sombres, ils s’arrêtent cependant devant les piétons, même en dehors des clous. Nous nous rendons sur le boulevard Khreshtchatyk, dans un cybercafé. Lecture des messages, réponse à Julie et début du blog sans les photos. Nous rentrons ensuite au camion

Mardi 28 avril
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Réveil plus tôt pour essayer d’être à Odessa ce soir. Nous quittons notre parking et, sans nous tromper, trouvons la route. Une autoroute plutôt, au revêtement correct et même excellent dans la majeure partie du trajet. Son statut d’autoroute n’empêche pas la circulation de tracteurs, ni de devoir ralentir dans les traversées d’agglomérations, ou de pouvoir faire demi-tour en stationnant sur la voie de gauche, mais au moins elle est gratuite… Paysage de plaine en cultures, monotone et lassant. Nous arrêtons pour des pleins de gasoil, déjeuner et refaire en partie le plein d’eau. A l’approche de la ville, la présence policière est de plus en plus fréquente mais nous y échappons. Nous atteignons Odessa dans l’après midi, nous avons bien roulé. Nous cherchons une supposée auberge de jeunesse où nous espérons pouvoir stationner. Nous parvenons à la trouver, dans un bel immeuble bourgeois, à la façade repeinte d’un grand boulevard du centre mais le propriétaire a plié bagages. Le gardien nous propose de nous garer dans la cour mais il faut attendre que la place de parking, entre les hauts murs gris, se libère. Nous ne pouvons prendre place qu’à six heures.

Mercredi 29 avril
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Les habitants de l’immeuble ont été bavards hier soir mais ensuite le calme fut parfait. Nous avons bien dormi, du moins Marie qui a du retard… Nous ne partons en promenade qu’à dix heures, en suivant les belles avenues ombragées de la ville. Le quartier ancien a été restauré, les maisons, ou plutôt les palais, du début du siècle passé ont fière allure, peut-être un peu surchargés de décorations mais l’ensemble est harmonieux. Ces rues anciennes sont interdites à la circulation, ce qui participe à l’agrément de la promenade mais peu de piétons déambulent sous les tilleuls. Il manque des fiacres, des messieurs en canotier et de vaporeuses élégantes promenant quelque loulou de Poméranie. Je me plais à y situer La dame au petit chien dans ce film de Kheifets qui m’avait tant plu autrefois, ou encore Les yeux noirs de Mikhalkov avec un Mastroianni plus dérisoire, désespéré, italien ! Ce n’est pas fini pour les références cinématographiques puisque nous arrivons à LA gloire architecturale locale : l’escalier du Cuirassé Potemkine. Quelle déception ! Nous sommes en haut des marches et nous aurions pu nous attendre à une vue sur un quai de port, et à défaut d’un cuirassé rouillé, quelques vieux gréements… A la place nous avons, dans la perspective des escaliers, un terminal portuaire et un hôtel aussi laid que l’on peut en imaginer chez les barbares ! Personne n’a eu l’idée de louer un landau pour les amateurs de photos. Quelques poussettes, du dernier chic, avec mères inconscientes du drame auquel elles échappent et bambins insouciants passent sans s’approcher du rebord… Nous descendons jusqu’à l’avenue en contrebas puis remontons. La vue en contre-plongée est, malgré une désolante palissade bleue sur un côté, plus attrayante puisque les escaliers, dominés par l’insolite statue d’un duc de Richelieu en toge romaine, débouchent sur une très belle place en hémicycle. Nous continuons la promenade jusqu’à son extrémité, nous dominons les infrastructures portuaires, rien de romantique de ce côté… Sur les grilles de la passerelle que nous empruntons pour revenir dans le centre, les amoureux ont gravé ou écrit leur noms et une date sur des cadenas qu’ils ont scellés pour toujours (?). Nous regrettons de ne pas l’avoir su, nous en aurions apporté un… La rue Gogolya, est elle aussi bordée de belles vieilles maisons, peut-être les plus délirantes de la ville, comme si une compétition avait motivé les architectes. Des atlantes soutiennent des balcons, des mascarons grimacent au-dessus des fenêtres, des balcons triangulaires pointent dans le vide. Les cours intérieures, comme nous l’avons déjà remarqué là où nous avons dormi, sont moins reluisantes et les couloirs sont lépreux. Nous traversons un parc fleuri, passons devant la cathédrale reconstruite après avoir été, elle aussi, rasée sous Staline, entrons dans le hall d’un vieil hôtel décevant à l’intérieur. Une galerie, couverte d’une verrière, entièrement décorée de stucs sur deux ou trois étages, est digne de celle de Milan. Nous envisageons de déjeuner au restaurant mais ceux que nous avions prévus, soit n’existent plus, soit ne nous inspirent pas. Les prix, aussi, sont plus élevés. Les commerces de luxe abondent, toutes les grandes marques internationales sont représentées, les prix, ceux de Paris ou de New York, ne doivent pas concerner toute la population ! Nous nous rendons dans un centre commercial. A l’extérieur un ancien palais rehaussé d’un bâtiment de verre, du dernier cri, quant à l’intérieur il nous sidère : des étages de boutiques modernes rangées autour d’un atrium, desservies par des escalators et des ascenseurs. Nous ne visitons que le supermarché du sous-sol, bien achalandé, pour y faire provision de fruits, yaourts etc… Nous revenons au camion, déjeunons rapidement et repartons. Nous sortons d’Odessa et roulons sur une simple route à deux voies, parcourue par de nombreux camions. Très mal revêtue, une sorte de tôle ondulée recouverte de goudron, elle interdit les trop grandes vitesses. Nous passons Mikolaiev et arrêtons quand je commence à avoir des problèmes de netteté de vision, à la hauteur de Kherson, sur une halte pour camionneur. Une inespérée machine à laver, dans la maison où l’on peut aussi se doucher, va m’épargner la tâche prévue pour ce soir.

Jeudi 30 avril
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Nous nous réveillons plus tôt pour avancer en direction de Bakhtchissaraï. Nous avons la désagréable surprise de la pluie, qui noie tout. Je me douche dans la maison, pour le même tarif que la lessive d’hier soir : un euro ! Nous continuons donc dans la grisaille. Route émouvante ! A chaque tour de roue j’ai une pensée pour les générations d’humbles cantonniers anonymes qui, décennie après décennie, ont apposé leur mètre carré de bitume (presque) à côté de celui d’un de leurs compagnons, composant ainsi un inégal damier sur lequel nous tressautons. Nous rigodons d’un goudron l’autre… La pluie cesse quand nous entrons en Crimée. Désespérément plate mais bien verte, cette Crimée ! Des vignes font leur apparition. Dans les villages, l’adduction de gaz est réalisée avec des tuyaux qui courent le long des rues, les traversent, serpentent, à plus de deux mètres au-dessus du sol. Nous atteignons Yevpatoria, au bord de la mer. Nous nous garons à côté de la mosquée, très classiquement turque avec ses minarets pointus, la première après toutes ces églises. Je trouve même sympathique le chant du muezzin qui nous accompagne pendant que nous déjeunons dans le camion. Nous franchissons la porte de l’ancienne cité, une grosse tour carrée dans laquelle un café vend des friandises. Nous y achetons des pâtisseries turques ou plutôt tatares puisque c’est ainsi que se nomment les musulmans de Crimée puis nous partons nous promener. Nous devons marcher plus que prévu pour trouver dans la calme vieille ville, le kenissa Karaime, un lieu de prière d’une secte juive : les Karaïtes. Des plaques de marbre en russe et en hébreu tapissent une cour, la salle a été refaite récemment et l’ensemble manque d’atmosphère. Nous ne pouvons visiter un tekké turc pour cause d’inondation. Nous repartons et, peu avant d’arriver à Sébastopol, nous pénétrons dans des collines. Nous nous glissons entre elles jusqu’au village de Bakhtchissaraï. Nous passons devant l’ancien palais du khan turc que nous visiterons demain, poursuivons quelques centaines de mètres entre de gros blocs de rochers ronds, creusés de troglodytes, jusqu’à un monastère orthodoxe que nous gardons également pour demain. Nous cherchons un endroit pour la nuit, un Tatar qui parle espagnol nous aide dans notre recherche, tout heureux de parler et de rendre service. Nous nous installons tout à côté du khan dans une cour gardée puis allons faire une courte promenade à la recherche d’un restaurant. Nous dînons à proximité de spécialités tatares : manty, de gros raviolis à la viande d’agneau très parfumés, des brochettes de viande hachée, fades, servies avec du chou rouge épicé et d’autres légumes très vinaigrés et un plat de mouton trop cuit. Ce n’est donc pas une réussite mais la serveuse, sympathique, parle quelques mots de français et nous offre un excellent thé, parfumé au romarin me semble-t-il et tout cela, avec deux bières pour huit euros ! Nous réveillons les chiens qui se lancent dans un concert avec chњurs et répons…

Vendredi 1er mai :
Le rayon de soleil du matin est vite remplacé par une pluie persistante et fort déplaisante. Nous nous rendons au palais des Khan. Nous n’y sommes pas les seuls… Pour ce week end du 1er mai, il semble que tout ce que l’Ukraine et même une partie de la Russie, compte comme randonneurs, cyclistes et simples excursionnistes, ait décidé de visiter Bakhtchissaraï. Des cars déversent des hordes de visiteurs bardés d’appareils photos brandis à bout de bras, tous accompagnés d’un ou d’une guide pressée et à la voix forte. Bonne nouvelle, le prix des billets a doublé depuis hier… Nous nous glissons entre deux groupes et parcourons les divers pavillons de ce sérail, typiquement turc. Des fontaines couvertes de calligraphies arabes, des divans, des tapis, des fenêtres aux vitres colorées, des boiseries ouvragées, nous pourrions être à Topkapi ! Les pavillons, constructions ramassées en pierre et en bois, avec de larges escaliers de bois, sont éparpillés dans des jardins de roses, hélas pas encore en fleurs. Dans les salles du harem, ont été reconstituées des scènes de la vie au palais et dans les appartements sont présentées des collections d’objets anciens dont une série de tissus qui me font bien envie ! Et toujours la pluie qui ternit les couleurs, mouille les souliers et donne envie de se mettre au chaud. Nous nous promenons dans l’ancien cimetière avec ses tombes surmontées de deux piliers de pierre, celui de tête, souvent surmonté d’un turban d’opéra en pierre. Nous ressortons, en jetant des regards éperdus vers les cieux, voulant croire à une éclaircie dès que la pluie faiblit. Nous cherchons, enfin surtout Marie, un atelier d’artisan, mal indiqué, nous le dépassons, le cherchons trop loin, personne ne connaît et,quand enfin nous le trouvons, il est fermé ! Je vais rechercher la voiture, au grand plaisir du gardien qui va pouvoir faire payer l’emplacement, plus cher, à des visiteurs. Nous retournons au monastère, dans le fond de la vallée, en nous glissant derrière les cars de touristes. En payant, je suis autorisé à monter avec la voiture au parking le plus proche du couvent, en grimpant une côte empruntée par tous les piétons. Encore quelques mètres à parcourir sous la pluie, le long de la falaise avant d’atteindre les premières maisons à demi taillées dans la roche et à demi construites. La foule se presse, achète des cierges, gros comme des queues de rats et se lance à l’ascension des escaliers qui mènent à l’église troglodyte. Des mosaïques, Jésus, la Vierge et des saints, de grande dimension ont été composées directement dans la falaise. Nous atteignons la salle de prière, l’iconostase épouse la forme de la roche, des piliers ont été sculptés et des icônes, sous verre, attendent les baisers des dévots. Malgré l’interdiction de photographier, je parviens à voler quelques prises. En face, de l’autre côté du ravin, une autre falaise est percée de grottes, naturelles ou non, que nous aurions bien aimé explorer de plus près mais la pluie redouble et nous renonçons. Nous descendons avec le camion, déjeunons et le soleil revient, timidement… Mais les sentiers restent boueux et l’accalmie n’est sans doute que provisoire aussi nous repartons en direction de Sébastopol. Nous y sommes bientôt, trouvons le centre ville, le port. Nous nous garons sur une belle place et partons nous promener sur le bord de la rade. Des bonimenteurs racolent pour des excursions en mer : faire le tour de la rade et sans doute, comme à Toulon, apercevoir les bâtiments de la flotte russe ancrés ici. Nous entrons sur le territoire du club sportif russe pour nous approcher de l’eau. Nous traversons ensuite des jardins à l’atmosphère tchékovienne : les promeneurs endimanchés en ce jour de fête, les jardins aux parterres de fleurs et leurs jets d’eau, les marins russes en goguette, les constructions néoclassiques aux imposantes colonnes, la mer, les bateaux de promenade et les mouettes, sans oublier un soleil revenu, tout y participe. Nous repartons, grimpons sur une colline et entrons dans un bâtiment circulaire à l’intérieur duquel est présenté un panorama sur 360°, une représentation d’une défense par les Russes de la redoute Malakov, attaquée par les Français pendant la guerre de Crimée. L’impression réaliste est renforcée par un premier plan, à l’aide d’objets, de fascines, de terrain bouleversé, de charrettes démantibulées. Nous cherchons et réussissons à trouver les ruines grecques de Chersonèse. Nous nous promenons, au milieu des restes peu parlant, au bord de la mer, avec la ville dans le fond et quelques navires russes dans la baie. Des colonnes (trop) restaurées et une église, également refaite à neuf, perdues dans un vaste parc, sur la colline, donnent une illusion de paix. Nous allons jeter un oeil dans l’église, toute neuve. Un chantre accompagne une cérémonie de bénédiction, le pope trace avec une baguette une croix sur le front des fidèles qui lui baisent ensuite l’anneau. Nous retournons dans le centre, et décidons de nous installer sur le parking, non gardé, devant l’hôtel, ex-soviétique, « Crimée ». L’intérieur n’est pas engageant avec sa réceptionniste dissimulée derrière un guichet style métro parisien d’il y a trente ans, mais il y a un cybercafé, nous y lisons nos messages et y répondons. Dîner tardif, puis nous déménageons pour être plus au calme et je me mets au travail sur les photos et mon texte.

Samedi 2 mai :
Ciel gris au réveil et bientôt de nouveau la pluie ! Nous quittons Sébastopol et prenons la route de Balaklava, village supposé être un joli port méditerranéen, dans une crique. Comme très souvent, la vue est gâchée par des immeubles de HLM ou des friches industrielles. La pluie n’arrange rien. Nous nous garons sur le port, attendant une éclaircie, en contemplant les méduses dans l’eau, aussi glauques que le ciel… Nous renonçons et repartons en direction de Yalta. La route traverse de basses montagnes couvertes de forêts entre lesquelles sont plantées des vignes. Nous devinons des falaises dissimulées dans le brouillard qui enveloppe la côte. Nous descendons dans le village de Foros, lui aussi très décevant pour les mêmes motifs. Nous patientons en mettant à jour ce texte, avant de déjeuner. Faute d’amélioration, nous repartons sans avoir vu l’église sur son rocher, la curiosité du lieu mais nous avons pu faire des emplettes à un petit marché : radis, lard, fraises, rien d’industriel ! Nous roulons dans la pluie et parfois dans le brouillard jusqu’à Aloukpa où nous allons visiter le palais Vorontsov. Du parking, nous devons marcher encore un kilomètre avant de pénétrer dans le parc. Nous commençons par visiter des appartements meublés en style anglais, sans le moindre intérêt puis nous découvrons la façade « écossaise » du château, construit dans la première moitié du XIX° siècle par un richissime propriétaire. Il faudrait reprendre des tickets pour visiter l’intérieur mais nous ne sommes guère amateurs de mobilier anglais… Nous contournons le château, toujours sous la pluie, et découvrons la façade tournée vers la mer, elle, de style mauresque avec un iwan au sommet d’un grand escalier orné de lions de pierre. Ce qui tendrait à prouver que l’argent ne rime pas forcément avec bon goût… Je vais rechercher la voiture et après avoir récupéré Marie, nous continuons en direction de Yalta. Nous nous arrêtons de nouveau, peu avant la ville pour nous rendre au palais de Livadia où s’était tenue la conférence en 1945. La pluie a faibli et Marie croit déjà au retour du beau temps… Nous payons de plus en plus cher le parking et les visites. Nous devons suivre un groupe, derrière une guide qui ne parle que russe (ou ukrainien ?). Nous sommes les seuls touristes étrangers ! Le palais construit pour le tsar Nicolas II en 1911 est de style Renaissance et les pièces sont décorées à profusion de stucs avec des motifs floraux. Nous parcourons les salles où se tint la conférence. De nombreuses photos des trois « Grands » : Churchill, Roosevelt et Staline, et des documents, journaux de l’époque sont exposés. Des cartons en anglais nous permettent d’avoir quelques informations. La visite se poursuit à l’étage avec des souvenirs de la famille impériale, photos, objets, qui ne nous passionnent pas vraiment… Quand nous ressortons, la pluie nous attend ! Nous revenons aussi vite que possible au camion et nous nous mettons en quête d’un emplacement pour la nuit. Nous entrons dans Yalta, station balnéaire très courue et très encombrée. Nous comprenons vite que nous devons nous éloigner du centre pour trouver notre bonheur, ce qui est le cas avec un parking gardé.

Dimanche 3 mai :
Réveil sous le soleil… qui disparaît derrière d’inquiétants nuages quand nous démarrons ! Nous nous rendons à la maison-musée de Tchékhov. La partie musée expose de nombreuses photos, des documents, des affiches et des objets personnels de l’auteur. Un livret en anglais et une vidéo également en anglais nous permettent d’en savoir un peu plus. Puis nous passons dans un très beau jardin exotique, fleuri, créé par Tchékhov lui-même, où se trouve la datcha qu’il s’était fait construire dans les dernières années de sa vie. Le lieu devait l’inspirer puisqu’il y écrivit La Cerisaie. Les pièces sont restées intactes, avec leur mobilier, des photos et des vêtements. Je regrette de ne pas avoir emporté notre Pléïade pour relire quelques pièces ou au moins des passages. Nous reprenons la voiture et tentons de nous garer près de la promenade du bord de mer, ce qui ne va pas sans mal, cul-de-sac dans lequel il faut faire demi-tour, rues trop étroites pour que deux véhicules se croisent etc… Je parviens à me glisser entre deux voitures et nous allons nous promener alors que le soleil pointe timidement. Pauvre Tchekhov ! Que penserait-il de sa promenade du bord de l’eau ? Les forains ont installé des manèges gonflables pour les enfants, les yachts des nouveaux riches sont ancrés dans le port, le Mac Donald est en face de la statue de Lénine, on loue des habits en strass vaguement XVIII° siècle pour se faire prendre en photo devant la mer… Nous déjeunons dans une gargote populaire de pelmeni, autre variété de raviolis, délicieux, farcis à la viande et servis avec de la crème, nous en prenons d’autres en dessert, aux cerises, également un régal ! Nous revenons à la voiture et repartons. Dès que nous montons en montagne, sur la corniche, nous entrons dans le brouillard. Nous retrouvons le soleil, enfin une esquisse de soleil, tamisé par les nuées, en redescendant sur la côte. Nous arrêtons plus loin à Gourzouf, dans une crique étroite. Nous descendons à pied dans les ruelles jusqu’au bord de la mer. Moins de monde qu’à Yalta et donc moins de boutiques, le village en est presque agréable. Des maisons de bois avec des balcons et des loggias en encorbellement lui donnent un certain cachet. Quelques audacieux (inconscients ou tout simplement pressés d’être en été ?) se baignent. Bien sûr, il ne faut pas lever trop les yeux, de crainte de découvrir au-dessus les horreurs bétonnées, anciennes ou nouvelles, car la construction marche encore bien ici. Des carcasses de futures résidences commencent à se dresser sur toutes les pointes de la côte et des panneaux-réclames vantent les charmes de ces affolantes constructions. Nous continuons vers l’Est. Après Alouchta où nous quittent toutes les voitures des citadins venus pour le week-end et qui repartent vers leurs villes du Nord, la route est plus calme, plus étroite aussi et surtout très tortueuse. Elle sinue dans la montagne, dans un maquis auquel des hectares de vignes et des ifs au garde-à-vous donnent un air de Toscane. Quand la route rejoint la côte, elle longe des plages de sable ou plutôt de gravier noir. Nous décidons de nous arrêter sur une de ces plages, fréquentée par des campeurs sans doute moins frileux.

Lundi 4 mai :
Il a encore plu dans la nuit et au réveil le ciel reste couvert. Nous repartons en direction de Soudak. La route serait belle entre les pitons et les vignes avec un rayon de soleil. Nous traversons Soudak pour aller voir, sans y pénétrer, les impressionnantes murailles de la forteresse génoise. Nous sommes à l’une des extrémités de la Route de la Soie, l’autre étant à Xian… Nous repartons, quelques kilomètres pour Feodosia, encore une station balnéaire, calme aujourd’hui. Nous n’y sommes pas pour la plage, peu engageante mais pour le musée Aïvazovski. Nous nous garons près du centre et allons à pied jusqu’au musée. Nous connaissions ce peintre de marines pour avoir vu quelques-unes de ses toiles dans les musées de Moscou et de Saint-Pétersbourg et une exposition récente au Musée de la Marine à Paris me l’avait remis en tête. Nous entrons dans une vaste salle décrépite qui sert aussi pour des concerts, un piano trône sur la scène et les fauteuils ont été rangés le long des murs, empêchant d’approcher les toiles. Les cadres sont lamentables, la mise en valeur inexistante et les informations uniquement en russe. Difficile d’apprécier dans ces conditions… La comparaison suggérée avec Turner est tout à fait exagérée, certes des ciels flamboient mais cela reste bien académique et seules deux ou trois toiles échapperaient à ma féroce critique… Nous allons ensuite faire une courte promenade sur le bord de mer, je change des dollars en roubles, nous envoyons une carte à Martine, il faut acheter une enveloppe pré-timbrée pour les cartes postales. Nous repartons, arrêtons à la sortie de la ville pour déjeuner dans le camion et nous continuons vers l’Est. Nous sommes de nouveau dans une riche plaine, qu’occupent des troupeaux de bovins et de beaux chevaux. Dans les traversées de villages, comme ailleurs en Ukraine, les maisons sont en retrait de la route et les pelouses devant les maisons font le régal des basses-cours, des oies, des chèvres et des moutons, Les poulets, ici, ne sont pas nourris à la farine de poisson ! Nous atteignons Kertch, nous devons continuer jusqu’au port pour nous informer des horaires et des tarifs du ferry. Je prends les billets pour demain puis nous revenons en ville mettre à jour le blog dans un cybercafé.

 

Mardi 5 mai : Nous nous réveillons tôt pour être à l’heure à l’embarquement. Le soleil brille ! Nous allons attendre, rangés derrière un camping-car d’Allemands qui se rendent à Sotchi et avec qui je discute en anglais. Les portes du port s’ouvrent, nous entrons pour les formalités. Il faut attendre le bon vouloir des préposés, peu pressés. Heureusement, il y a peu de voitures, sinon les derniers n’auraient pas eu le temps d’être en règle. Nous montons sur le ferry et partons pour la courte traversée du détroit de Kertch. Nous ne sommes pas trop secoués, ce que nous avions craint avec le vent qui avait soufflé dans la nuit. L’arrivée en Russie se fait dans une peu accueillante zone industrielle. Là, les formalités vont durer plus de deux heures ! Douaniers et policiers sont en nombre. Les éléments féminins, en uniforme, bottées, ont, grâce à leur jupe étroite, une démarche chaloupée intéressante mais le port du calot leur donne une déplaisante allure de kapo. Nous nous entraidons, l’Allemand et moi pour traduire les questionnaires, avec l’assistance de Russes (ou d’Ukrainiens, va savoir !). Une fois les passeports tamponnés, les documents pour la voiture et l’assurance délivrés, nous pouvons, après avoir avancé nos montres d’une heure, rouler ! Nous nous arrêtons presque aussitôt, sur la côte, pour rapidement déjeuner. A peine repartis, nouveau contrôle, le policier pousse la conscience professionnelle jusqu’à regarder sous le châssis… Le ciel se couvre au fur et à mesure que nous avançons à l’intérieur des terres et nous avons quelques gouttes de pluie. Heureusement la route est très bonne, quasiment aux standards européens, du moins les cent premiers kilomètres. Les villages, semblables à ceux d’Ukraine, me paraissent plus pimpants, plus colorés. Nous atteignons Krasnodar et voulons avancer encore mais nous nous perdons dans le contournement et ne retrouvons notre chemin qu’après un détour sur la route de Rostov. Nous nous arrêtons sur la place d’un village, devant la maison de la Culture. Nous dînons puis des chocs sur la carrosserie nous font comprendre que les jeunes qui s’ennuient dans ce trou et qui tournaient autour de la voiture l’ont prise pour cible. Nous repartons donc, dans la nuit. Difficile de trouver un emplacement dans les villages très peu éclairés. Nous rejoignons la route que nous aurions du suivre à Krasnodar. Une station-service pourrait convenir mais l’odeur du purin déversé dans le champ proche nous fait fuir… Nous entrons dans un bourg et décidons de stationner derrière une station-service, à l’écart de la route. A peine couchés, un haut-parleur puis un sifflet et enfin le grondement d’un train de marchandise nous font comprendre que nous sommes entre la route et la voie ferrée, à côté de la gare !

 

Mercredi 6 mai : Pas de trains dans la nuit, les premiers nous réveillent. Nous continuons dans un paysage aussi morose que les cieux sous lesquels s’étendent des hectares et des hectares de blé, de luzerne, de pommes de terre. A qui appartiennent aujourd’hui ces anciens kolkhozes ? Pas de ferme en vue, personne, un désert en culture ! Notre habituelle compagne, je veux parler de la pluie, ne tarde pas à se joindre à nous et nous escorte jusqu’en fin d’après-midi. Nous avalons des kilomètres… Pour la première fois, nous remarquons dans les villages des encadrements de fenêtres ouvragés et peints, généralement en bleu, comme ceux que nous avions vus en Russie du nord. La présence policière se manifeste, soit par des radars cachés sous des bâches ou embusqués dans les fossés, sur les tronçons à deux fois deux voies où la vitesse reste cependant limitée à 90 km/h, soit par des contrôles tous les cinquante kilomètres, parfois moins. Nous sommes arrêtés trois fois, sans suite. Le dernier policier, sympathique, a une bonne bouille poupine et grêlée de Mongol. Nous sommes en Kalmoukie, et nous n’avons pas pensé à nous informer sur cette république autonome, dommage ! Après la traversée de l’immensément large et totalement inconnu fleuve Manych, les cultures disparaissent. Nous sommes dans la steppe ; une herbe rase, des troupeaux de moutons noirs et leur berger en sont les seuls êtres vivants. Nous apercevons, très étonnés, des stupas, des maisons dont les coins des toits sont relevés. Nous arrivons à Elista où nous envisageons de nous arrêter pour essayer de nous faire enregistrer à la police comme nous y oblige la législation. Stupeur ! Serions-nous déjà en Chine, au Tibet ? La population est de type asiatique, des temples (?) colorés, en forme de pagode, s’élèvent dans les rues, des idéogrammes sont écrits sur les devantures. Nous cherchons un hôtel, je trouve le commissariat de police, je vais y demander à être enregistrés. Après avoir affronté un cerbère vociférant et pas du tout polyglotte, je suis dirigé vers des bureaux où deux dames prennent en considération mon cas, peu fréquent semble-t-il. Mais, après consultation des instances supérieures et encore plus supérieures, la seule solution est de passer par un hôtel pour être en règle ! Elles m’en indiquent un et la plus jeune qui connaît trois mots d’anglais nous y conduit et explique le cas à la revêche réceptionniste. Nous garons la voiture dans un parking payant puis je vais changer des dollars avant que nous ne revenions découvrir notre chambre. Probablement un ancien « palace » : hall haut de plafond, escalier pompeux, billard fatigué sur le palier mais sacs de ciment qui traînent dans les couloirs et, dans la chambre, deux lits, des draps pour nains, trente centimètres de papier hygiénique pour deux et une nuit… Nous dînons au restaurant de l’hôtel ; vaste salle, colonnes couvertes de glaces, musique d’ascenseur et écran géant sur lequel sont projetées des vues de lagons ou de sport d’hiver. Personnel stylé et ne parlant pas un mot d’anglais. La carte est en russe et les plats de cuisine kalmouk (?) ne sont pas disponibles. Nous nous contentons d’une salade, de chachliks trop cuits, durs, généreusement servis, l’addition est relativement élevée, la viande est vendue au poids et la serveuse a décidé de la quantité…
 

Jeudi 7 mai : Je suis réveillé par le jour, donc tôt. Marie continue de dormir. Nous n’avons pas droit au petit-déjeuner, il est trop tard ! Nous le prenons au camion. Je vais me garer près du parc central. Marie reste au camion pendant que je vais prendre des photos des monuments récents qui ont été construits dans la verdure. Un portique, un bouddha sous un dais et, sur une place entourée de bâtiments officiels tout ce qu’il y a de plus sérieux, une tour en forme de pagode qui abrite un gros moulin à prière que les passants font tourner. Encore un portique décoré de scènes peintes. Tous ces éléments, colorés principalement en rouge et jaune, m’apprennent donc que les Kalmouks sont bouddhistes et de rite tantrique me semble-t-il. Je trouve un petit supermarché et j’achète un peu de ravitaillement. En repartant, nous passons à côté du temple aperçu hier. Il est encore en construction, il a l’allure des temples tibétains : une construction carrée, étagée, massive. Sur une éminence, il est entouré de boddhisattvas abrités sous des pavillons, et des rangées de moulins à prière attendent les pèlerins. La République kalmouk paraît avoir le projet de se réapproprier sa culture, il faudra que je me renseigne sur cette république autonome. Sortis de la ville, nous avançons dans la steppe, rigoureusement plate, parcourue par d’infinis troupeaux de moutons ou de vaches. Ne la traverse que l’étroite et rectiligne bande de goudron qui suit les poteaux télégraphiques, à moins que ce ne soit l’inverse. Une étendue plate à l’herbe rase, des kilomètres sans toucher au volant, des troupeaux de moutons et un vent violent, serions-nous de retour dans la pampa ? Nous déjeunons dans le camion, en pleine steppe puis continuons. Nous quittons la Kalmoukie. Encore un contrôle où on ne plaisante pas, d’où venons-nous, où allons-nous ? Alors qu’il n’y a qu’une seule route… Des petites dunes de sable ocre, peu étendues, apparaissent quand la végétation est absente. Plus loin nous longeons des étangs d’eau saumâtre, frangés de sel en grandes nappes étincelantes sous un soleil encore timide. Nous arrivons à Astrakhan, dernière grande ville de Russie, et cherchons aussitôt le Kremlin. Après les Tatars de Crimée, musulmans et les Kalmouks bouddhistes, nous retrouvons les Slaves orthodoxes. En nous renseignant et en suivant un bus, nous y parvenons, nous nous garons le long des remparts. Pas de problème de stationnement par ici ! Nous franchissons l’enceinte en passant sous la très haute tour-clocher de la cathédrale. Nous sommes alors sur une vaste esplanade délimitée par la muraille, semblable à celles que nous avions vues en Russie du Nord. Elle enferme deux cathédrales. La première, carrée, haute, toute blanche, avec ses bulbes verts, n’est pas très élégante malgré des cadres de fenêtres stuqués, décorés, et ses arcades tout autour. A l’intérieur, les fresques et l’iconostase sont neufs mais de belles icônes, hélas sous verre, sont exposées. Nous faisons le tour du site. L’autre église, avec son abondance de bulbes noirs, surmontés de croix dorées, est plus charmante mais elle ne se visite pas. Nous reprenons la voiture pour quelques centaines de mètres et nous nous garons devant la poste. Je vais expédier une carte pour Paulette puis je pars à la recherche d’un cybercafé. Nous sommes dans la vieille ville. De beaux immeubles anciens, des rues piétonnes et peu de circulation rendent le quartier plaisant. Un cybercafé repéré, je vais rechercher Marie. Nous consultons nos mails, message de Julie, rien des copains, les Fantino sont-ils restés au Japon ? Nous revenons à la voiture en faisant des achats : poulet rôti, fruits, œufs. Nous reprenons la voiture et allons stationner le long d’une rivière, proche du centre ancien, pour la nuit.

 

 

 

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